Pas de villes sans spiritualité

Le fordisme, la charte d’Athènes, l’explosion de la consommation et une conception parfois rigide de la laïcité expurgent progressivement nos villes de toute spiritualité. Cette dérive n’est pas sans conséquences sur la crise de sens qui traverse nos sociétés. Dans les grandes villes, près de trois habitants sur dix déclarent se sentir seuls ; un quart des adultes connaitra au moins un épisode dépressif au cours de leur vie.

On oublie que la genèse de nos villes ne procède pas tant de l’émergence d’une économie que d’une histoire sacrée, mystique ou symbolique qui assure leur résilience. L’histoire des villes façonne nos repères. Les 3/5ème des agglomérations sont d’anciennes Cités gallo-romaines. Toutes les villes dont le développement s’est indexé sur un cycle économique ont disparu à la fin du cycle. Les cités industrielles ou les quartiers d’affaires vivent le temps d’un modèle économique. Par conséquent, l’effacement de la réalité historique des villes au profit d’une approche utilitariste, les désolidarise du socle culturel qui en justifie l’existence ; il prive aussi leurs habitants de la part de spiritualité qui participe de nos équilibres. L’État est laïque, la société ne l’est pas.

La spiritualité fait partie du contrat social car elle est consubstantielle à notre humanité. Nous ne sommes ni des datas, ni des consommateurs mais des personnes humaines dont l’espérance, la dignité et la bienveillance font partie du projet de vie. La spiritualité s’incarne dans la fraternité. Les frontons des mairies rappellent l’importance de cette dimension du contrat social. Or, la fraternité n’est jamais acquise. Elle prospère à condition que nous développions un cadre suffisamment favorable pour que chacun puisse y prendre part. Heidegger distinguait la différence entre se loger et habiter. Le premier verbe reflète une approche utilitariste, l’autre exprime l’appartenance à un milieu. L’un conduit vers la solitude, l’autre suscite un esprit de fraternité. Si la matérialité prime sur le sens, la société est en danger.

La question se pose par conséquent de la spiritualité dans la société. Un principe consiste à rappeler la distinction qui fonde la liberté de conscience : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » . La distinction est essentielle. Le totalitarisme prospère dans le mélange des genres. Dès que le politique cherche à récupérer une religion, il pervertit la société et l’éloigne d’une spiritualité authentique. Un second principe tient à la maitrise des échelles territoriales. Le Corbusier avait déconstruit l’unité du village en mettant à distance le chronos, le kairos et l’aiôn, autrement dit, les temps de la vie, des opportunités et de la spiritualité. Nos constructions urbaines et territoriales doivent s’attacher à maintenir le principe de réconciliation des temporalités au sein de l’unité du lieu et du milieu. L’église au milieu du village, ou la ville du ¼ d’heure incarnent les fondements d’une approche respectueuse du contrat social. Les Français l’expriment clairement en affichant leurs aspirations pour les échelles humaines en privilégiant les villages ou les villes moyennes. Le troisième principe tient à l’usage que nous ferons des technologies. L’intelligence artificielle, et demain l’informatique quantique, suppose un socle culturel solide pour ne pas perdre la hauteur de vue, ni l’esprit critique qui caractérisent notre humanité ; faute de quoi, notre indisponibilité au monde et à autrui s’accentuera.

La spiritualité est une liberté. Or, le phénomène de rétractation consécutif à une mondialisation débridée risque de nous faire passer d’une société libérale, puis néolibérale, vers une société illibérale dont la technologie assurera le contrôle. Autrement dit, le choix tient en deux mots : la fraternité ou la mort.

Jean-Christophe Fromantin, Mgr Antoine de Romanet, Pr Carlos Moreno

Les Échos, 13 février 2026

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