Osons une politique où chaque être humain est une chance

Tribune entre Michel Barnier et Jean-Christophe Fromantin publiée dans Le Monde du 28 avril

Les crises, les tensions et les métamorphoses que traversent nos sociétés questionnent l’essentiel. Individuellement et collectivement, le sujet du sens nous rattrape ; il est à nouveau au cœur des enjeux. Il s’impose dans des pics de tension qui démontrent, s’il en est besoin, l’obsolescence, les limites ou les fausses routes d’un monde fébrile, pris en tenaille entre la sidération et le doute. La question se pose aujourd’hui du socle sur lequel nous devons construire. Quelles fondations pour bâtir quel avenir ? La confiance reviendra à l’aune des réponses que nous apporterons à cette question si fondamentale.

Engager une réflexion sur le sens peut sembler d’autant plus complexe que les angles sont multiples. L’environnement, l’emploi, l’économie ou la santé sont des déterminants qui peuvent à eux seuls justifier leur prévalence dans la recherche de sens. Le débat public est souvent fondé sur cette idée des priorités. Chacun ayant les siennes qu’il entretient jalousement, tels des avantages comparatifs dans une approche concurrentielle.

 

Il est pourtant un angle incontournable – en amont des priorités – qui devrait engager notre réflexion politique, c’est celui de l’utilité de chacun. Que resterait-il d’un projet de société dont la place de l’être humain ne serait pas centrale ? Notre société est-elle encore configurée pour révéler l’utilité de chaque personne à l’aune de ses talents ? En 2005, dans son discours d’installation, le Pape Benoit XVI osait cette ambition « chacun de nous est nécessaire ». Un projet politique n’a de sens que s’il ordonne l’utilité de chacun dans un dessein collectif. La dignité est à ce prix. « Elle ne repose pas sur des circonstances mais sur la valeur de l’être » souligne le Pape François dans son encyclique sur la fraternité, qui rappelle également que la liberté sans fraternité devient une « condition de solitude et de pure indépendance ».

En cela, la crise nous projette face à nos responsabilités, face à l’urgence. Elle rappelle le sens du collectif. Elle mesure l’intensité et l’importance de la fraternité dès que les circonstances s’y prêtent. Elle démontre que la fraternité obéit d’abord à des interactions naturelles et spontanées. C’est à cette aune qu’un projet de société se révèle authentiquement. Dans sa capacité à laisser s’exprimer les valeurs de fraternité pour réactiver une énergie qu’aucune subvention ne pourra jamais remplacer. « Une démocratie doit être une fraternité sinon c’est une imposture » rappelait justement Saint-Exupéry. La question se pose par conséquent des moyens mis en œuvre et des décisions à prendre pour créer un contexte qui n’annihile pas ces formidables potentiels. Nous en avons besoin. C’est le véritable enjeu.

 

Deux composantes sont indissociables qui façonnent et stimulent la fraternité. Elles nous sont enseignées dès notre plus jeune âge dans les écoles à travers l’histoire et la géographie. L’une, parce qu’elle fonde notre sentiment d’appartenance. L’autre, parce qu’elle nous engage collectivement, là où nous vivons. L’une comme l’autre participent d’une communauté de destin. L’une et l’autre révèlent nos cultures. L’être, son histoire et son territoire sont inséparables. C’est ainsi que la fraternité est enracinée dans un substrat culturel profond et fécond, qu’il nous appartient de cultiver. Au risque, si nous l’oublions, de laisser prospérer un monde hors-sol, superficiel, dont l’utilité se diluera dans l’indifférence ou dans la facilité des algorithmes.

Heureusement, les territoires de fraternité sont multiples. Ils se dévoilent par des valeurs et s’incarnent dans des projets. La tolérance, le respect, la reconnaissance de la diversité des talents fondent l’altérité. Savons-nous l’encourager ? La question se pose car notre expression et notre action politiques, trahissent souvent nos propres difficultés à appliquer ces valeurs. L’Homme est une chance avant d’être une charge. Nos discours le réduisent souvent à ce qu’il coûte avant de reconnaitre son utilité et sa dignité. Ne laissons pas l’action sociale déterminer seule notre ambition ; c’est avant tout l’éducation qui donne sa chance à chacun. La transmission est consubstantielle de l’altérité. L’éducation est en cela le terreau fertile de la fraternité.

D’autres territoires, tangibles, révèlent la fraternité. Ceux des projets. Là où nous vivons. Ceux auxquels nous sommes fiers d’appartenir. Ceux dont la culture est aussi la raison d’être. Ceux qui déterminent nos projets de vie dans leurs dimensions personnelles et professionnelles. N’abandonnons aucun de ces territoires géographiques. Ils sont autant d’échelles au sein desquelles les projets se réalisent et les talents s’épanouissent. Ils sont ces espaces où chacun peut trouver sa place, pour autant que nous prenions garde à ce qu’ils ne se dissolvent pas les uns dans les autres, dans le magma anonyme et dangereux de la standardisation. Ni qu’ils suffoquent dans une bureaucratie commune, qu’elle soit intercommunale, nationale ou européenne qui n’a jamais fait rêver personne. Nous sommes les garants de chaque périmètre, de son utilité et des enjeux qui leur sont propres. Du village rural, aux contours de l’Europe en passant par la Nation et tous ses territoires, chaque échelle porte une part d’idéal. Il nous appartient d’en valoriser les ressources et les atouts pour en faire aussi une promesse de fraternité.

 

« Un système social est profondément malade quand un paysan travaille la terre avec la pensée que, s’il est paysan, c’est parce qu’il n’était pas assez intelligent pour devenir instituteur » rappelait Simone Weil dans l’Enracinement. L’utilité et la dignité engagent au respect de tous les talents.  La philosophe alertait sur les risques d’une graduation des échelles et des valeurs à l’aune des seules performances intellectuelles, économiques ou sociales. Osons une politique où chaque Homme est une chance. C’est l’assurance de mettre enfin du sens et de l’ambition dans l’action politique.

 

Une réflexion au sujet de « Osons une politique où chaque être humain est une chance »

  1. « J’ai compris cette chose toute simple qu’en réalité l’unique source de l’intelligence politique, l’unique source de l’intelligence pour l’action, pour le bien commun, l’unique source de cette intelligence, c’est la participation à la peine de ceux qui souffrent le plus dans la communauté qu’il faut gouverner.
    On n’est intelligent politiquement que si on participe à la peine de ceux qui souffrent. »
    abbé Pierre
    Conférence de Genève, mai 1954
    (cité par « et les autres? » journal de la fondation abbé Pierre, avril 2021)

    Ce beau texte, comme le beau texte de Michel Barnier et Jean-Christophe Fromantin, doit nous faire réfléchir au caractère uniformément populiste des listes qui nous guettent pour les élections dites régionales.

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