Mon interview dans Valeurs Actuelles

L’ENTRETIEN POLITIQUE. Jean-Christophe Fromantin, maire indépendant de Neuilly-sur-Seine, publie Le Retour des Provinces (L’Éclaireur) : le récit de sa traversée de la France, à vélo et en plein hiver, de Nantes à Strasbourg. Loin des clichés et des dynamiques métropolitaines, ce centriste inclassable propose de redonner une existence légale aux vieilles provinces. Et de rééquilibrer le pays à partir de ses fondations telluriques.


Durant votre périple à travers les routes de France, avanciez-vous en explorateur, au gré du hasard et des circonstances, ou plutôt en médecin cherchant à établir un diagnostic de l’état de la société française ? D’où vous est venue cette idée singulière ?
J’ai ressenti le besoin d’éprouver notre modèle centralisé au contact direct des territoires, dans toute leur profondeur, mais aussi dans leur authenticité. C’est pour cette raison que j’ai choisi de traverser la France en hiver avec un simple sac à dos. Je voulais simplement m’assurer qu’aucun filtre ne viendrait s’interposer.

Cette France rugueuse, exigeante, apparaît, je crois, dans mon livre. Sur quatorze jours de traversée, je n’ai sans doute connu qu’une seule journée sans pluie. Mais c’est précisément cette rudesse qui donnait à l’expérience sa vérité. Découvrir la France au printemps, sur des pistes cyclables formidablement bien aménagées, avec des sacoches bien équilibrées et dans le confort d’un groupe d’amis, eût été une aventure bien différente.

Lorsqu’on pousse la porte d’un café (trempé jusqu’aux os !) et qu’on se change à la hâte dans les toilettes, les regards se tournent naturellement vers vous. Alors, la conversation peut vraiment s’engager. Chacun raconte sa perception du territoire, son quotidien, ses préoccupations. On parle de la France telle qu’elle est.

Je crois profondément que nous sommes tous en quête de vérité, face à ce monde hors sol. Nos responsabilités, nos relations, notre travail peuvent progressivement nous éloigner du réel. Nous déraciner. Pour ma part, j’éprouve régulièrement le besoin de me réenraciner, de confronter mes idées, mes convictions, mes projets à cette réalité concrète et vivante. C’est dans cette vérité des territoires que se dévoile un équilibre et une perspective pour la France.

Dès le titre de votre livre, vous réhabilitez ce très beau mot de « province ». Dans un essai devenu célèbre, La Mort de l’État républicain (1947), Michel Debré appelait à la création de quarante-sept provinces destinées à se substituer aux départements et aux régions. Vous allez plus loin encore, en proposant une division plus organique du territoire autour de 350 provinces. Pourquoi ce retour à cette maille fine ?
L’authenticité… Voilà précisément ce que j’aime dans le mot province. Ce terme porte une épaisseur historique, une mémoire, un héritage. Il évoque des villes et des villages dont la plupart existaient déjà dans l’Antiquité, inscrits dans le tracé de nos routes, dans la permanence de nos paysages, dans une sédimentation qui façonne nos cultures. Ces villes ont traversé les guerres, les bouleversements politiques, les transformations économiques, les cycles de prospérité comme les périodes de déclin. Elles sont toujours là et résistent à tout.

Au fond, ce n’est pas l’économie qui fait les villes, mais les villes qui ont rendu l’économie possible. Nous avons souvent tendance à croire qu’il suffit d’ajouter une zone artisanale ou un quartier d’affaires pour assurer la prospérité d’un territoire. La vitalité d’une ville repose sur des fondements bien plus profonds : des éléments sacrés qui traversent le temps, assurent sa résilience et doivent être sans cesse revisités et réinterprétés.

Le mot province exprime pour moi cette solidité de l’armature urbaine et territoriale. La France repose sur une base géographique d’une densité exceptionnelle et d’une intensité culturelle rare. Cette richesse territoriale a façonné nos avantages comparatifs en donnant naissance à notre agriculture, à notre gastronomie, à nos abbayes, à l’élan de la Renaissance, aux savoir-faire, et plus largement à tout ce qui participe encore aujourd’hui de notre rayonnement à travers le monde.

Dès lors, réarmer cette base, la recapitaliser, bâtir un projet à partir de cette armature des provinces constitue, à mes yeux, l’une des voies les plus sûres vers une prospérité durable.

Quel regard portez-vous sur les grandes régions créées par François Hollande en 2015, sur un modèle qui se voulait être celui des Länder allemands ? Certaines, comme le Grand Est ou la Nouvelle-Aquitaine, couvrent des territoires immenses et improbables. À rebours d’une époque marquée par l’agrandissement, les fusions et les élargissements, vous plaidez au contraire pour un retour aux petites échelles.
Je parle souvent de chronotopie ou d’échelles spatio-temporelles, c’est-à-dire du lien entre les territoires et les temps d’accès qui structurent concrètement la vie des Français. J’ai observé qu’au-delà de quinze minutes d’une ville moyenne apparaît un phénomène de déclassement.

Ma proposition consiste donc à rebâtir l’organisation du territoire autour de cette double exigence : chaque Français doit pouvoir accéder à une ville moyenne en moins d’un quart d’heure et chaque ville moyenne doit être reliée à une grande métropole en moins d’une heure et demie.

Cette vision des régions est donc très différente de celle qui a présidé à la création des grandes régions administratives. Une région ne doit pas être un simple découpage technocratique. Elle doit participer d’un maillage cohérent, organisé autour d’une métropole, mais surtout capable de mobiliser son épargne pour financer son propre développement.

Voilà pourquoi je défends l’idée de recréer de véritables marchés de capitaux régionaux, avec des banques et des bourses régionales, à l’image de ce qui existe en Allemagne. Le succès industriel allemand repose largement sur les fameuses Sparkassen, ces caisses d’épargne régionales qui mobilisent l’épargne des habitants pour la réinvestir sur le temps long.

En France, nous avons fait un choix absolument inverse. Nous avons centralisé l’épargne, les talents et l’innovation dans la métropole parisienne. Cette concentration a conduit à une surabondance de capitaux là où ils étaient déjà excédentaires, tandis que les territoires se sont trouvés privés des leviers nécessaires à leur développement.

Simone Weil vous accompagne tout au long de votre réflexion. Vous semblez prendre au pied de la lettre sa Note sur la suppression générale des partis politiques, puisque vous proposez d’interdire les listes partisanes lors des élections locales.
J’ai entamé ce travail avec Jean-Dominique Senard, lorsqu’il était PDG de Michelin. Nous avions été invités à réfléchir ensemble à la rénovation de l’engagement politique et nous en avions tiré un ouvrage intitulé Réformer le réformateur (Institut de l’Entreprise, 2016).

Ensemble, nous partions du constat que l’une des pathologies les plus profondes de notre démocratie apparaît lorsque la politique cesse d’être un engagement pour devenir une carrière. Dès lors que votre existence matérielle dépend de la politique, vous perdez une part essentielle de votre liberté. Vous n’êtes plus seulement au service d’un projet, de convictions ou de valeurs… Vous devenez dépendant d’un système qui conditionne votre avenir personnel. Et cette dépendance altère inévitablement la capacité à agir avec liberté et courage.

Cette intuition rejoint directement la réflexion de Simone Weil. Dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques, elle montre que les partis naissent d’une cause, d’une espérance, d’une vision du bien commun. Avec le temps, ils tendent à se transformer en structures soucieuses avant tout de leur propre prospérité. Ils deviennent plus attachés à la survie du système qu’à la raison d’être qui a justifié leur création.

Dans les périodes de stabilité, cette dérive peut demeurer relativement invisible. Mais lorsque surviennent des ruptures économiques, sociales ou civilisationnelles, elle devient particulièrement dangereuse. Quand les responsables politiques ne sont plus libres de remettre en cause les modèles existants, s’ils se contentent d’ajustements paramétriques destinés à prolonger un système devenu obsolète, les crises se multiplient et l’édifice s’écroule. C’est ce que nous vivons.

Simone Weil souligne également que, lorsqu’ils perdent leur vocation initiale, les partis n’ont plus qu’un moyen de maintenir leur emprise : attiser les passions collectives. Ils simplifient les débats, exacerbent les clivages, nourrissent les émotions les plus immédiates. Ce mécanisme est profondément préoccupant, car il biaise la capacité de jugement des citoyens et ouvre la voie aux dérives totalitaires.

Quid du cumul des mandats ? Quel serait votre système institutionnel idéal ?
Je suis plutôt favorable au cumul des mandats, mais ma réflexion va bien au-delà de cette seule question. Dans mon livre, je propose une réforme institutionnelle d’ensemble fondée sur la création de 350 provinces, qui remplacent deux échelons : les intercommunalités et les départements.

Ces provinces exercent l’ensemble des compétences aujourd’hui dispersées entre ces deux niveaux, ce qui me paraît essentiel. Elles permettent de réconcilier les politiques économiques et les politiques sociales, qui procèdent en réalité d’une même dynamique territoriale et doivent être pensées ensemble.

Chaque province constituerait également une circonscription législative. Nous aurions ainsi 350 députés, au lieu des 577 actuels. L’objectif n’est pas seulement de réduire leur nombre, mais surtout de recréer, à l’échelle de chaque territoire, une véritable cohérence institutionnelle. Dans chaque province se trouveraient réunis trois acteurs clés : le président de la province, élu au suffrage universel, le député représentant ce territoire à l’Assemblée nationale et le préfet, représentant de l’État. Cette organisation simplifierait profondément notre architecture administrative, en supprimant une strate tout en renforçant la lisibilité et la responsabilité des institutions mais aussi l’efficacité des politiques publiques.

Ma proposition va encore plus loin. Je reprends une intuition qu’avait formulée Charles de Gaulle et qui existe aujourd’hui dans le modèle fédéral allemand. Les 350 présidents de province siègeraient ensemble dans une véritable Assemblée des territoires, appelée à devenir une seconde chambre représentative des enjeux territoriaux. D’une certaine manière, c’est ce que voulait faire De Gaulle en 1969, avec la réforme du Sénat.

Pourquoi êtes-vous convaincu que le point de départ de l’action politique doit être la géographie ?
Il y a toujours eu, au fil de l’histoire, un dialogue entre les structures géographiques et les évolutions socioéconomiques. Les formes territoriales s’adaptent, les organisations se transforment, mais elles s’appuient toujours sur un socle plus profond.

Dans mon livre, je m’appuie sur quelques grands penseurs contemporains – Paul Ricœur, Fernand Braudel, Bruno Latour, ainsi que Simone Weil – qui convergent tous vers une même idée : ce sont les « racines du passé », les « aires culturelles » qui façonnent l’avenir. Simone Weil aimait à parler des « trésors du passé ».

Paul Ricœur développe une réflexion éclairante lorsqu’il évoque ce qu’il appelle les « noyaux créateur » d’une civilisation. Ces noyaux, constitués par l’histoire, la culture et l’expérience accumulée d’un territoire, fonde à la fois notre identité, notre esprit critique et notre rayonnement. Il est dommage que cet héritage intellectuel n’ait pas davantage inspiré Emmanuel Macron…

On a désormais tendance à construire partout de la même manière – qu’il s’agisse des maisons, des immeubles ou des zones commerciales – alors qu’autrefois chaque région possédait une architecture beaucoup plus distinctive. Ne faut-il pas y voir un crime contre l’intelligence des provinces et la beauté de la France ?
C’est là que se situe l’un de nos plus grands malentendus politiques. Nous disposerons toujours de moins de capitaux, de moins d’ingénieurs et de moins de capacités technologiques que les États-Unis ou la Chine. Chercher à les imiter sur leur propre terrain, en faisant comme eux est une véritable impasse.

La France possède un atout incomparable grâce à une géographie d’une richesse exceptionnelle. La diversité de ses paysages, de ses cultures, de ses savoir-faire, de son patrimoine et de ses terroirs constitue un capital unique au monde. C’est là que réside notre véritable avantage comparatif.

Plutôt que de mobiliser l’innovation pour le progrès, nous avons souvent fait le choix de reproduire des modèles conçus pour d’autres objectifs. Nous avons trop souvent fait des moyens une fin. La technologie, le capital, l’intelligence artificielle ne devraient jamais être pour nous des objectifs en soi. Ils doivent être des instruments pour valoriser et promouvoir nos atouts.

Pour la Chine, la technologie est d’abord un outil de contrôle et de puissance. Pour les États-Unis, elle alimente un système financier et entrepreneurial au rythme des marchés financiers. Mais la vocation de la France est différente. Notre enjeu n’est pas de rivaliser dans une course quantitative à la puissance technologique ou financière ; il est de mettre l’innovation au service de ce qui fait notre singularité et qui fonde notre prospérité.

Le sens de l’innovation, pour la France, devrait être de renforcer notre base géographique. La technologie n’a de valeur que si elle permet de révéler et de développer ce que la France a d’unique.

Le terme de « province » fait aussi penser au livre de Michel Rocard, Décoloniser la province (1966), dans lequel il se livrait, bien avant les grandes lois de décentralisation, à une critique du centralisme jacobin. Certes, les lois lois Defferre des années 1980 ont transféré davantage de pouvoirs aux collectivités locales. Mais, à vous lire, décentraliser ne suffit pas.
Je préfère parler de reterritorialisation plutôt que de décentralisation. La décentralisation est toujours abordée sous un angle strictement institutionnel : on transfère des compétences, on redéfinit des responsabilités, on donne davantage de pouvoirs aux élus locaux. Mais le véritable enjeu n’est pas là.

Le sujet décisif tient à la distribution des facteurs de production : le capital, l’épargne, les universités, les écoles d’ingénieurs, les centres de recherche, la technologie … Tant que ces leviers demeurent massivement concentrés à Paris, la décentralisation institutionnelle restera largement théorique. On peut attribuer des compétences aux territoires; mais si l’on continue à centraliser les moyens d’agir, on ne leur donne, en réalité, qu’une autonomie de façade.

C’est précisément ce qui s’est produit en France. Nous avons souvent célébré la décentralisation, alors même que les instruments essentiels du développement économique restaient hypercentralisés. L’épargne des Français remonte vers Paris, les grandes écoles concentrent les talents, les capacités d’investissement s’y accumulent et l’entre-soi technocratique fixe l’ordre du jour.

La vraie décentralisation commencera lorsque l’épargne produite dans une région pourra rester dans cette région pour financer ses entreprises, ses infrastructures, son patrimoine, ses universités et son industrie.

L’expérience de ce tour de France à vélo ne mériterait-elle pas d’être prescrite à tous les candidats à l’élection présidentielle, afin qu’ils prennent véritablement la mesure du pays réel ?
Ce rapport aux réalités est d’autant plus nécessaire si nous considérons l’accélération de la promesse technologique et en particulier celle de l’IA. Si nous ne réinterrogeons pas la notion de progrès pour mettre la technologie au service d’objectifs authentiquement humains, c’est la machine qui nous dépassera. C’est pour cette raison que je défends une nouvelle économie-politique plus enracinée. Car, avoir une vision appelle des effets de loupe pour s’assurer que l’innovation aujourd’hui – et l’IA, voire la « super-intelligence » demain – n’accentueront ni la segmentation sociale, ni une dérive transhumaniste, mais, au contraire, participeront d’une prospérité partagée et enracinée dans nos valeurs.

L’architecture numérique est décentralisée. Nos facteurs de production doivent s’en servir pour polliniser notre géographie. C’est cette synthèse qui a généré la révolution industrielle. C’est une nouvelle rencontre entre l’innovation et les territoires que nous devons préparer.

Peu de responsables politiques ont véritablement perçu ce potentiel de transformation. J’ai eu l’occasion d’en discuter avec Édouard Philippe, Bruno Retailleau ou Gabriel Attal. Tous reconnaissent que la question fondamentale n’est pas d’abord institutionnelle. Elle concerne avant tout la répartition du capital, du travail et de l’innovation.

Avant même de débattre des institutions, des compétences ou de la fiscalité, il faut s’interroger sur la localisation réelle des moyens d’action. Qui détient le capital ? Où se concentrent les talents ? Où se décide l’innovation ? Tant que ces facteurs resteront polarisés, les discours sur la décentralisation risqueront de sonner creux.

Nous sommes ainsi revenus à une forme de centralisme dont les conséquences deviennent de plus en plus visibles. La crise des Gilets jaunes en a été l’une des manifestations les plus fortes : une réaction de territoires qui ont le sentiment d’avoir été oubliés.

Deux théories ont particulièrement cristallisé ce malaise : la « Start-up Nation » et la théorie du ruissellement. Elles reposent sur l’idée que la richesse se crée uniquement dans quelques pôles métropolitains, puis qu’elle ruissèlerait ensuite vers le reste du pays. Or beaucoup de Français ont eu le sentiment de ne plus être considérés comme une chance, mais comme une charge. On ne peut pas accréditer un modèle qui ferait d’une petite élite une chance et du reste des Français une charge. C’est une erreur politique. Elle revient à dire à des millions de Français qu’ils doivent vivre non de leur propre valeur ajoutée, mais des retombées d’une richesse produite ailleurs. C’est nier la dignité des territoires, de leurs savoir-faire, de leurs paysages, de leur patrimoine et de leur capacité à prendre toute leur part dans la prospérité de la France.

C’est pour cette raison que j’ai développé dans mon livre les principes d’un nouveau modèle dont la reterritorialisation est la pierre d’angle.

25 mai 2026

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