Jean-Christophe Fromantin, Maire de Neuilly-sur-Seine, docteur en sciences de gestion, Mgr Matthieu Rougé, Évêque de Nanterre, docteur en théologie
Le 15 mai 1891, le Pape Léon XIII diffusait une première lettre encyclique à destination du monde pour rappeler la place centrale de l’homme au cœur d’une transformation technique et sociale. Près d’un siècle et demi après, c’est sur la même voie que chemine Léon XIV, dans l’effervescence d’une puissance technologique qui questionne à nouveau le principe d’équité, la dignité de l’être humain et par conséquent la perspective d’une prospérité partagée. Quelques grands axes de l’encyclique Magnifique humanité interpellent non seulement les croyants mais aussi les responsables économiques et politiques.
Le premier axe tient au constat : chaque accélération porte en germe des dérives dangereuses, contraires aux principes d’équité et de dignité. Léon XIV pointe les risques d’une concentration excessive du capital et du pouvoir aux mains de quelques-uns au détriment d’un développement harmonieux. C’est la tension que le Pape pose d’entrée de jeu en opposant deux modes de construction d’origine biblique mais que l’on pourrait associer à deux modèles d’économie politique, celui de la tour de Babel et celui de la reconstruction de la ville de Jérusalem quand Néhémie propose à chacun d’y prendre part. Le premier caractérise l’orgueil de quelques-uns, la standardisation et l’émergence d’un monde hors-sol ; le second modèle procède d’une logique inverse : il s’inscrit dans l’élan d’un héritage, dans un travail collectif, dans une ouverture aux questions spirituelles fondamentales et dans la reconnaissance de la diversité des ressources que la nature comme la culture nous procurent.
Le deuxième axe interroge nos propres structures de développement. Face à la puissance de la technologie, Léon XIV questionne le cadre organisationnel et politique au sein duquel prospère l’intelligence humaine. Il s’appuie régulièrement sur deux verbes polysémiques, « habiter » et « prospérer », qui appellent à une vocation plus élevée des usages de la technique et de la science. C’est en les inscrivant d’abord « les pieds sur terre » que le Pape appelle à ce que nous les déployons. Pour atteindre cet objectif, dans la lignée du Pape François, Léon XIV reprend l’image du polyèdre, une forme géométrique composée de multiples alvéoles. Cette figure aborde deux composantes essentielles de la Doctrine sociale de l’Église : les conditions d’un développement équitable entre les territoires ; mais aussi l’idée que les cycles d’innovation permettent de saisir les opportunités et le potentiel fécond des terres sur lesquelles nous vivons. Le polyèdre façonne une géographie ouverte à la reconnaissance et au partage de toutes les ressources. C’est la condition de la dignité.
Le troisième axe tient à la « destination universelle des biens », dont Léon XIV rappelle qu’il s’agit des biens naturels, matériels et immatériels. Par cette formule, classique mais plus actuelle que jamais, le Pape appelle à ce que le pouvoir, mais aussi les facteurs de production – la finance, l’innovation ou les données – soient équitablement distribués pour polliniser la diversité des atouts dont chaque territoire est doté. C’est un enjeu majeur qui tient au risque de concentration excessive des facteurs de production en vue d’un illusoire modèle de ruissellement des richesses plutôt que la recherche ajustée d’une prospérité partagée. Quand le Pape parle de « désarmer l’IA », c’est bien pour rompre avec une dangereuse corrélation qui viserait à associer puissance technique et droit de gouverner vers l’asservissement d’une partie de l’humanité.
La première encyclique du pape américano-péruvien ouvre encore de nombreuses perspectives, notamment sur l’écologie, l’éducation, la guerre et la paix à l’ère de l’IA. La combinaison des deux mots qui en forment le titre, Magnifique humanité, est essentielle. Elle ancre l’humanité dans ce qu’elle a de plus profond et de plus authentique, dans la distinction salutaire entre le progrès de l’innovation, dans la reconnaissance du caractère fondateur de la corporéité, de la fragilité et de la limite. Pas de pessimisme chez Léon XIV, malgré les secousses contemporaines, mais un appel informé, lucide et stimulant à faire fructifier et triompher le meilleur de notre « magnifique humanité ».
Publié dans Le Cercle des Échos le 3 août 2026