Décentraliser pour renouer avec la prospérité

Une société prospère par les interactions qu’elle génère : la diversité qui fonde l’altérité, la complémentarité des savoirs qui crée de la valeur. Or notre société prend aujourd’hui la forme d’un sablier où le goulet de communication entre les pôles se rétréci. Deux forces conjuguées en sont responsables : la géographie et la technologie.

La concentration métropolitaine n’est pas une fatalité. De Jean-François Gravier, qui dénonçait dès 1947 « Paris et le désert français », à Daron Acemoglu, prix Nobel d’économie 2024, tous s’accordent : les déséquilibres territoriaux ne résultent pas d’une main invisible, mais d’une centralisation institutionnelle qui alloue mal les facteurs de production. Capital, talents et innovation se polarisent dans les métropoles au lieu de polliniser les territoires. La technologie elle-même aggrave ce phénomène : elle aspire plutôt qu’elle n’innerve. Il en résulte un double appauvrissement : économie spéculative dans les pôles, désertification productive en périphérie.

Le numérique n’offre qu’une fausse compensation. Loin d’élargir nos horizons, il nous enferme dans des bulles où l’on ne fréquente que ses semblables. L’intelligence artificielle risque d’amplifier ces biais cognitifs plutôt que de les corriger. Paradoxe révélateur : le sentiment d’isolement est aujourd’hui plus fort dans les grandes villes que dans les zones rurales. La proximité physique n’empêche pas la distance sociale.

La question n’est plus de savoir si le monde se connecte, car les nouvelles chaînes de valeur mondiales ont porté l’émergence de classes moyennes sur tous les continents. Le vrai défi est intérieur : comment rouvrir le goulet du sablier à l’échelle des territoires ? Car ce sont eux qui paient le prix des angles morts creusés par les métropoles et les corridors internationaux. C’est là que la décentralisation prend tout son sens : non comme un simple rééquilibrage administratif, mais comme la condition d’une prospérité réelle.

La décentralisation n’est pas un acte administratif, c’est un acte politique au sens plein du terme. Fernand Braudel le rappelait : la prospérité d’une ville est indissociable de celle du territoire qui l’entoure. Elle doit se décliner à trois niveaux. Le premier est politique : il s’agit de renverser la conception française où l’État précède la nation, pour comprendre qu’il n’en est que l’instrument. Le deuxième est économique : il s’agit d’éviter que les leviers de développement ne soient captés par une élite financière. Acemoglu l’a montré : la théorie du ruissellement justifie la concentration des talents et des capitaux bien plus qu’elle ne la corrige. Le troisième est institutionnel : il s’agit de donner à chaque territoire les outils concrets de sa prospérité (autonomie de décision, leviers fiscaux, choix des bonnes échelles).

La France dispose d’atouts considérables qu’elle dilapide par excès de centralisation : un patrimoine culturel, un tissu de PME inventives, un patrimoine agricole et industriel diversifié, des bassins de vie à taille humaine où l’initiative collective peut encore prendre racine. Ce qu’il faut leur rendre, ce ne sont pas des subventions supplémentaires – ce serait une perfusion, non une guérison –, mais la capacité à lever l’impôt, à financer leurs propres infrastructures, à attirer des entreprises sans passer par le filtre de Paris. Le jacobinisme n’est pas une tradition honorable : c’est une pathologie institutionnelle qui confond l’État avec la nation, et la norme avec l’intelligence.

L’histoire avertit ceux qui veulent bien l’écouter : la chute de Rome, la Fronde, les guerres de Vendée rappellent les tensions qu’engendre une centralisation excessive. Mais nul n’a besoin d’une leçon d’histoire pour voir ce que notre société traverse : figée dans un carcan normatif, privée de perspectives de prospérité pour une large part de son territoire. La décentralisation n’est pas un remède parmi d’autres. C’est la condition d’un renouveau.

Jean-Christophe Fromantin et Olivier Babeau

Les Echos 28 avril 2026

Pas de villes sans spiritualité

Le fordisme, la charte d’Athènes, l’explosion de la consommation et une conception parfois rigide de la laïcité expurgent progressivement nos villes de toute spiritualité. Cette dérive n’est pas sans conséquences sur la crise de sens qui traverse nos sociétés. Dans les grandes villes, près de trois habitants sur dix déclarent se sentir seuls ; un quart des adultes connaitra au moins un épisode dépressif au cours de leur vie.

On oublie que la genèse de nos villes ne procède pas tant de l’émergence d’une économie que d’une histoire sacrée, mystique ou symbolique qui assure leur résilience. L’histoire des villes façonne nos repères. Les 3/5ème des agglomérations sont d’anciennes Cités gallo-romaines. Toutes les villes dont le développement s’est indexé sur un cycle économique ont disparu à la fin du cycle. Les cités industrielles ou les quartiers d’affaires vivent le temps d’un modèle économique. Par conséquent, l’effacement de la réalité historique des villes au profit d’une approche utilitariste, les désolidarise du socle culturel qui en justifie l’existence ; il prive aussi leurs habitants de la part de spiritualité qui participe de nos équilibres. L’État est laïque, la société ne l’est pas.

La spiritualité fait partie du contrat social car elle est consubstantielle à notre humanité. Nous ne sommes ni des datas, ni des consommateurs mais des personnes humaines dont l’espérance, la dignité et la bienveillance font partie du projet de vie. La spiritualité s’incarne dans la fraternité. Les frontons des mairies rappellent l’importance de cette dimension du contrat social. Or, la fraternité n’est jamais acquise. Elle prospère à condition que nous développions un cadre suffisamment favorable pour que chacun puisse y prendre part. Heidegger distinguait la différence entre se loger et habiter. Le premier verbe reflète une approche utilitariste, l’autre exprime l’appartenance à un milieu. L’un conduit vers la solitude, l’autre suscite un esprit de fraternité. Si la matérialité prime sur le sens, la société est en danger.

La question se pose par conséquent de la spiritualité dans la société. Un principe consiste à rappeler la distinction qui fonde la liberté de conscience : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » . La distinction est essentielle. Le totalitarisme prospère dans le mélange des genres. Dès que le politique cherche à récupérer une religion, il pervertit la société et l’éloigne d’une spiritualité authentique. Un second principe tient à la maitrise des échelles territoriales. Le Corbusier avait déconstruit l’unité du village en mettant à distance le chronos, le kairos et l’aiôn, autrement dit, les temps de la vie, des opportunités et de la spiritualité. Nos constructions urbaines et territoriales doivent s’attacher à maintenir le principe de réconciliation des temporalités au sein de l’unité du lieu et du milieu. L’église au milieu du village, ou la ville du ¼ d’heure incarnent les fondements d’une approche respectueuse du contrat social. Les Français l’expriment clairement en affichant leurs aspirations pour les échelles humaines en privilégiant les villages ou les villes moyennes. Le troisième principe tient à l’usage que nous ferons des technologies. L’intelligence artificielle, et demain l’informatique quantique, suppose un socle culturel solide pour ne pas perdre la hauteur de vue, ni l’esprit critique qui caractérisent notre humanité ; faute de quoi, notre indisponibilité au monde et à autrui s’accentuera.

La spiritualité est une liberté. Or, le phénomène de rétractation consécutif à une mondialisation débridée risque de nous faire passer d’une société libérale, puis néolibérale, vers une société illibérale dont la technologie assurera le contrôle. Autrement dit, le choix tient en deux mots : la fraternité ou la mort.

Jean-Christophe Fromantin, Mgr Antoine de Romanet, Pr Carlos Moreno

Les Échos, 13 février 2026

Anticiper et Oser : Les verbes qui manquent à notre économie politique

Jean-Christophe Fromantin, Délégué général d’Anticipations, Chercheur-associé Chaire ETI-IAE Paris-Sorbonne et Stéphane Courbit, Entrepreneur CEO Lov-Group

 

L’économie-politique, synthèse entre l’entreprenariat et l’action publique, vit une léthargie sans précédents. Alors que le pouvoir politique est sous pression, sans autre vision que celle que lui impose le redressement des finances publiques, les entreprises naviguent dans un monde accéléré qui transforme nos manières de vivre et de travailler. Elles s’adaptent. Pour autant, si la « politique de l’offre » reste un totem, le décalage entre le court-termisme des politiques publiques et l’intensité des enjeux socioéconomiques entame durablement nos perspectives de développement.

Deux verbes sont incontournables dès lors qu’on parle de convergence entre les acteurs publics et les entrepreneurs : anticiper et oser. L’un est contingent d’une vision, l’autre pose le cadre de l’action et de la prospérité partagée.

L’anticipation est l’arrière-plan d’une économie-politique. Les crises tiennent aux accélérations que nous subissons plutôt que de les anticiper. Les déficits trahissent l’incapacité à maitriser les paramètres à partir desquels se construisent les grands équilibres. Mais plus grave, la mauvaise gestion publique démontre l’inaptitude à poser le cadre socioéconomique à partir duquel la société prospère : Quelles politiques économique et sociale ? Quel aménagement du territoire ? Des questions sans réponses qui dégradent la visibilité et la stabilité nécessaires pour investir, prendre des risques et entreprendre.

L’audace sous-tend une économie-politique. Oser, c’est un acte de confiance. Les travaux universitaires et les études d’opinion démontrent l’écart entre la confiance individuelle, celle qui nous fait avancer et la « confiance collective », celle qui fait avancer la société. Une vision du monde est nécessaire pour fédérer collectivement. Cette distorsion est la source de nombreuses incompréhensions de la part de ceux dont les initiatives sont contrariées par les dysfonctionnements du système public. Aristote rappelait qu’une société engage un développement équilibré dès lors que les entreprises individuelles et collectives tendent vers le bien commun.

Des pistes existent pour opérer ce réalignement. La première à s’extraire des enfermements au sein desquels nous évoluons. Nos fonctionnements en silos accroissent les distances qui entravent une vision holistique des enjeux. Ce sont les porosités qui rendent attentifs aux signaux faibles, qui enrichissent nos observations, nos collaborations, mais aussi notre créativité et notre capacité à développer une approche globale. Lutter contre l’enfermement participe d’un enjeu géographique : Quelles échelles sont adaptées pour quels projets de développement ? Notre organisation centralisée est contre-productive. Elle monopolise les décisions stratégiques et les facteurs de production ; elle ignore les échelles humaines à travers lesquelles les échanges se réalisent spontanément, où chacun peut inscrire sa propre utilité au sein d’une communauté. Dans les travaux qui leur ont valu le prix Nobel d’économie 2024, Acemoglu, Johnson et Robinson dénoncent l’impact délétère des organisations centralisées sur la prospérité. Un village ou une ville moyenne méritent la même attention qu’une métropole. Si nous définissons le bien commun comme la reconnaissance de l’utilité de chaque individu dans un projet partagé, il est essentiel de restaurer une géographie qui permette à chacun d’entreprendre là où il vit, à son propre niveau, en tirant partie du patrimoine dont nous sommes tous dépositaires.

Faire en sorte qu’une société entreprenne, individuellement et collectivement, appelle un cadre propice à l’agilité et à la dignité. Nous atouts ne manquent pas pour y parvenir. Notre géographie, nos cultures, nos territoires sont des espaces à réexplorer. Ils recèlent les avantages comparatifs dont notre économie a besoin. C’est à l’action publique qu’il revient de créer les conditions d’une prospérité dont chacun pourra légitimement revendiquer une part de la réussite …

Un mouvement pour porter un projet …

Lors du Congrès du 8 novembre, j’ai été élu coprésident de l’Alliance-centriste avec Philippe Folliot, Sénateur du Tarn. L’objectif est de porter une vision politique dont nos territoires seront le socle …

Notre projet

Le monde, comme la France, vivent de profondes mutations qui entrainent des tensions sans précédents. Elles sont géopolitiques, économiques, sociales et environnementales. Nous ne pouvons plus les traiter dans l’urgence, au fil des crises. Nous avancerons durablement, forts de nos atouts, de notre histoire et de notre géographie dans le cadre d’une approche globale pour que la France préserve ses valeurs, sa prospérité et son rayonnement à travers le monde.

Notre plateforme Alliance-centriste a pour objectif de rassembler ceux qui aspirent au redressement et à la modernisation de la France.  Nos valeurs fondamentales participent de nos racines, de notre culture et de notre ambition. De grands défis s’ouvrent à nous. Or, l’absence de solutions structurantes dégrade jour après jour nos équilibres. La cohésion sociale, la restauration de notre compétitivité, la transition énergétique, la sécurité et l’organisation institutionnelle de la France sont nos priorités.

Nous ne réussirons que si nous posons la confiance et la responsabilité comme principes socles. Chaque Français, chaque territoire, chaque entreprise sont une chance pour la France. Ils sont la base d’un renouveau politique. Il est temps de reconstruire une société de confiance en remettant l’homme « au centre ».

Nous sommes attachés à la subsidiarité. Nous croyons que l’efficacité des politiques publiques, la qualité du débat démocratique et l’agilité dont nous avons besoin appellent à remettre chaque collectivité face à ses responsabilités. Nous habitons des territoires ; ils sont le ferment de notre épanouissement, de notre prospérité et du développement ; la Nation est garante de notre souveraineté, de notre sécurité, de notre défense et de la solidarité ; l’Europe est une échelle dont la taille critique permet d’engager une relation d’équilibre avec les grandes puissances sur de nouveaux enjeux. Pour autant, toutes ces organisations sont malades et encalminées dans une bureaucratie contreproductive. C’est le défi de la modernisation.

Des échéances politiques se profilent. Elles sont locales et nationales. Nous les traiterons dans un esprit de subsidiarité afin qu’à chaque niveau, le bien commun et l’intérêt des Français – et non ceux des partis – commandent nos engagements, nos propositions et nos décisions.

La décentralisation est une étape, la reterritorialisation est un projet …

La France est riche d’une diversité géographique qui a façonné son histoire et sa culture. Le temps a sédimenté ce patrimoine qui participe de notre fierté autant que notre développement et notre rayonnement à travers le monde. Nos territoires sont un formidable héritage autant qu’une promesse de progrès.

Notre socle territorial agit selon trois niveaux fondamentaux : Il fonde l’envie d’habiter, il façonne notre développement et structure nos institutions.

Habiter un lieu, une culture, un territoire est la clé de voute du projet de société. Or, progressivement, nous avons substitué à la notion d’habiter celle de se loger. Nous avons dérivé d’un fait culturel vers une approche utilitariste. Pouvoir habiter, c’est ouvrir à tous la possibilité d’un projet de vie, dans un village ou dans une ville, avec la perspective d’une expérience, de rencontres, d’adhésion à une culture et de proximité avec la nature. C’est « être au monde et à autrui » disait le philosophe Heidegger pour rappeler l’essentiel du fait d’habiter.

Notre développement économique est aussi enraciné dans la richesse culturelle et territoriale de la France. La rencontre entre nos cultures et les machines a généré l’industrie. L’innovation, les talents et le capital agissent comme des fertilisants pour valoriser nos savoir-faire et nos ressources. Or, la centralisation prive progressivement nos territoires de ces leviers de développement. La finance ou la tech se sont polarisés dans les métropoles jusqu’à s’imaginer être une fin au bénéfice de quelques-uns plutôt que des moyens au service de tous.

Les racines de notre organisation politique sont territoriales. Elles justifient le principe de subsidiarité. Or, depuis quelques années, la centralisation politique s’est imposée. Après les actes de décentralisation de 1982 et de 2003, l’État n’a eu de cesse de renforcer sa centralisation, d’abandonner les politiques d’aménagement du territoire, de diluer les compétences des collectivités et d’entraver leur autonomie. Dans leurs travaux, les lauréats du prix Nobel d’économie 2024 ont démontré combien le progrès était contingent d’une organisation décentralisée.

Les crises sociales, économiques ou politiques que nous traversons démontrent les limites de cette tension centralisatrice. Notre prospérité est en panne. Il est temps d’ouvrir l’ère de la reterritorialisation. Cette ambition passe d’abord par une grande politique d’aménagement du territoire. L’approche dite « chronotopique » qui consiste à mettre chaque Français, quelque-soit son choix d’habiter, à moins de 20’ des services de santé, d’éducation ou de développement est un principe essentiel de développement et d’équité. La seconde orientation passe par une meilleure distribution des leviers de production. Les talents, le capital et l’innovation doivent être distribués sur l’ensemble du territoire afin d’infuser nos atouts, nos cultures et nos savoir-faire. La troisième priorité est politique. L’écrasement des collectivités territoriales sous le joug d’un État central omnipotent, omniscient et dépensier  réduit jour après jour les perspectives d’investissement et de développement des territoires. Il est urgent de repenser les échelles, les compétences et les ressources pour les rapprocher des lieux de vie et de prospérité.

Un acte de décentralisation est une étape technique nécessaire, alors qu’un acte de reterritorialisation est un projet politique. Or, c’est de politique dont la France a besoin pour relever les défis du XXIème siècle.

Publié dans La Tribune le 25 septembre 2025

Communiqué – Décentralisation

Décentralisation : Le moment de bascule …

 

Après le constat de de Jean-François Gravier en 1947 sur la macrocéphalie parisienne, puis les actes de décentralisation de 1982 et de 2003, l’État n’a eu de cesse de renforcer la polarisation métropolitaine, en abandonnant les politiques d’aménagement du territoire, en sédimentant les strates territoriales, en diluant les compétences et en centralisant la fiscalité. Résultat : la France périphérique s’est étendue, l’industrie s’est écroulée, la métropolisation n’a pas généré d’effet d’entrainement et de nombreuses crises sociales, économiques ou environnementales procèdent de cette asymétrie. Notre équilibre géographique est devenu un enjeu de société.

 

Avant de parler de décentralisation, il faut rappeler qu’une ville est contingente de la prospérité de sa base géographique. Autrement dit, son développement dépend de celui des territoires alentours. Sans un acte visionnaire de décentralisation, nous serons face à deux impasses : l’embolisation des métropoles et l’affaiblissement des territoires. C’est le point de bascule …

 

Quels objectifs ?

 

Un projet de décentralisation ne se réduit pas à l’accroissement de l’autonomie des collectivités, ni à une distribution de compétences. Il procède d’une ambition nationale, clé-de-voute des équilibres socioéconomiques et géographiques de la France et de son développement.

On peut fixer les objectifs d’un acte de décentralisation selon trois axes :

 

  • La réponse à l’envie d’habiter au sens polysémique du mot. Plus de 80% des Français préfèrent les villes-moyennes et les villages aux métropoles. Cette aspiration sociétale est de plus en plus contrariée par la centralisation. Depuis l’abandon de l’aménagement du territoire, 3 millions de logements sont vides et le mal-logement est un devenu un phénomène endémique …
  • La redistribution des facteurs de production pour relancer notre dynamique productive. Notre décrochage témoigne de l’effacement progressif de nos avantages comparatifs. Les talents et les capitaux se sont concentré dans les métropoles, privant nos territoires, nos savoir-faire et nos cultures des leviers de d’innovation et de développement.
  • La refonte de notre organisation institutionnelle. L’entrelacs complexe de compétences, de ressources et de la gouvernance est devenu un facteur de coût, d’inertie et de défiance. Le coût de cette complexification est estimé à près de 10 milliards …

 

Des avancées possibles malgré l’instabilité politique …

 

Le contexte politique n’est certainement pas le meilleur moment pour un « grand acte de décentralisation » ; il peut néanmoins en constituer l’amorce et une mise en perspective pour 2027… Trois initiatives peuvent démarrer dès à présent sur le plan gouvernemental :

 

  • Stabiliser la géographie de nos services publics sur la base d’une armature d’une approche chronotopique : « Mettre tous les Français à 20’ d’un pôle de services publics ». Cette rationalisation (ouvert par le premier-ministre à Mâcon) suppose de faire converger dès à présent les dispositifs d’État et territoriaux (transport, santé, éducation) autour d’un réseau de villes -moyennes de façon globale et cohérente.
  • Neutraliser les doublons: Ouvrir un agenda de six mois pour un travail de détourage entre chaque grande collectivités (villes, départements et régions) et l’État, de suppression des redondances et des procédures complexifiées sur toutes les politiques publiques.
  • Lisser les efforts financiers dans une approche contractuelleet pluriannuelle : Associer les collectivités territoriales sur l’élaboration d’une mise à jour du « Plan budgétaire et structurel à moyen terme » (plan de redressement) en élaborant des contrats d’économie et de développement qui participent du redressement des comptes publics sans entraver l’ambition territoriale, ni ses perspectives d’investissement.

 

Vers une loi organique en 2027

 

Ces amorces de rationalisation et de développement permettraient d’ouvrir une séquence de dialogue, voire de réconciliation entre l’État et les collectivités territoriales. Nous devons avancer vers une configuration géographique et territoriale plus moderne, plus équitable socialement, plus compétitive économiquement et plus efficace en termes de politiques publiques …

 

Confions à Malraux l’avenir du quartier de La Défense …

La prospérité de La Défense doit passer par une réitération de son ambition culturelle 

Une note de l’agence statistique américaine[1] annonçait cet été une révolution : la dynamique de construction de bureaux va être dépassée par celle des Data centers. Ces tendances marquent la métamorphose profonde de nos organisations. Elles confirment l’emprise technologique, la poussée de l’IA, et l’évolution des modes de travail sur les morphologies urbaines. Dans une thèse publiée récemment[2], j’alertais sur la crise mondiale des quartiers d’affaires : les espaces transactionnels ne sont plus synonymes de tours, ni de cols blancs, ni de mégapoles. Ils se reconfigurent sur d’autres codes : de transactions virtuelles d’un côté, et d’espaces de convivialité de l’autre. Cette évolution ouvre une perspective de déconcentration. Elle est connue des historiens. Braudel ou Wallerstein avaient analysé les déterminants socioéconomiques et l’impact de l’innovation sur le cycle des économies capitalistes. Nos économies alternent des mouvements de concentration et de dispersion au rythme de l’évolution des modes de transaction.

 

Dès 1973, dans un document intitulé « Paris, ville internationale » (Schéma général d’aménagement de la France), les auteurs introduisaient la notion de créativité culturelle comme vecteur d’attractivité économique des quartiers d’affaires ; ils mettaient en garde contre le « puritanisme économiciste » et sur les risques d’une approche purement tertiaire de ces quartiers. C’est pourtant la voie qu’ils ont pris. Elle pourrait expliquer leur crise structurelle : Une densité de bureaux n’implique plus une intensité d’échanges ; à l’inverse, c’est dans l’hybridation des usages que se révèlent la qualité, la créativité et l’intensité des échanges. Malraux avait anticipé ce risque. En 1954, aux prémices de la construction de La Défense, le ministre de la Culture confiait aux architectes Le Corbusier et Wogensky, l’installation d’un « Grand musée d’Art-Moderne » et de différents établissements d’enseignements artistiques sur une surface de 45 ha au cœur de La Défense. « Ce projet présente une importance exceptionnelle pour l’équipement culturel de la Nation » , écrivait Malraux à Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des finances. Le projet ne prospérera pas. Il renaitra en 1977 avec le Centre Beaubourg, complété la même année par le lancement du Musée d’Orsay sur la gare éponyme, ouverte à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, qui sera inauguré en 1986. Le projet de la Grand- Arche lancé en 1982 par Mitterrand ne répondra pas non plus de cette ambition. Son architecte Spreckelsen dénoncera « la fin de l’Arc de triomphe de l’Homme et le retour du Big Business » à propos du projet qui lui avait été confié[3].

 

On ne refait pas l’histoire, mais la vision de Malraux rouvre possiblement l’avenir de La Défense. Force est de constater que l’attractivité économique est de plus en plus liée à la présence d’aménités culturelles et patrimoniales et à l’ensemble des hospitalités qu’elles animent (restaurants, hôtels, parcs etc.). On parle souvent de « l’effet Bilbao » ; on observe le succès du quartier central des affaires parisien, qui offre aux entreprises deux avantages majeurs : associer leur image à des références culturelles internationalement reconnues et bénéficier d’un écosystème propice aux rencontres professionnelles et à la créativité.

 

Malraux a-t-il eu raison trop tôt en posant le projet du musée du XXe siècle à La Défense ? Probablement, car les centaines de milliers de mètres-carrés vacants témoignent aujourd’hui de la fin d’un cycle performatif. La prospérité du quartier d’affaires passe par la réitération de l’ambition culturelle que l’écrivain avait exploré. Ce nouvel élan serait particulièrement stratégique à différents égards : Il réenclencherait l’attractivité de La Défense grâce à la présence d’une locomotive culturelle. Ce réaménagement se justifierait d’autant mieux que La Défense se situe dans le jalonnement de l’axe historique – dont Notre-Dame est l’amorce –, et qu’elle bénéficie de connexions de transports exceptionnelles. Le 2ème atout stratégique serait économique. La renaissance de La Défense est particulièrement difficile à opérer car la valeur de ses actifs immobiliers est en forte baisse. Les investissements nécessaires à sa reconfiguration supposent pour ses propriétaires d’avoir une perspective de valorisation de leurs actifs. Or, selon les chercheurs, la proximité d’une aménité iconique pourrait représenter jusqu’à 50% de la valeur immobilière. C’est le levier de création de valeur dont le quartier a besoin pour réenclencher son modèle économique. Le 3ème avantage répondrait au problème du surtourisme : le Grand Paris attire dorénavant plus de 36 millions[4] de visiteurs générant la saturation de nombreux sites (Montmartre, Notre-Dame, Versailles ou le Louvre). Ce projet participerait d’un desserrement de l’offre. Il permettrait aussi d’extraire des stocks une partie des milliers d’œuvres que détiennent le Centre Pompidou et le Musée d’Orsay et qui ne sont plus exposées faute d’espaces.

 

« La forme perdure et préside à la construction dans un monde où les fonctions se modifient constamment » rappelait le célèbre architecte italien Aldo Rossi pour aiguiser notre audace transformatrice. Les tours de La Défense marquent l’époque, c’est leur destination plutôt que leur architecture qu’il faut repenser. A l’heure de la plateformisation, de la désintermédiation et de la déspatialisation des échanges, cette perspective d’un renouveau culturel est indispensable. Elle fonde plus que jamais nos singularités patrimoniales et les avantages comparatifs dont nous avons besoin pour rester fidèle à la promesse culturelle et académique de la France.

Malraux l’avait compris, relançons le musée du XXème siècle …

Publié dans Le Monde.fr, le 14 septembre 2025

[1] Census Bureau

[2] « La crise des quartiers d’affaires : Préfiguration d’un nouveau cycle socioterritorial » – IAE Paris-Sorbonne, Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne

[3] Source Laurence Cossé – La Grande Arche (Gallimard, 2016)

[4] Source Office du tourisme de Paris

Budget 2026 : Une voie existe vers la stabilité …

Le risque d’une crise économique est majeur en cas de dissolution de l’Assemblée nationale. Nos fondamentaux économiques sont trop fragiles pour risquer une période d’incertitude d’autant que les hypothèses du Plan Budgétaire et Structurel à Moyen Terme (2025-2029), arrêtées fin 2024, sont d’ores et déjà fortement ébranlées : hausse de notre déficit commercial à 43 milliards sur le 1er semestre (+10%), hypertrophie de l’épargne à près de 19%, baisse de la consommation et tension sur les taux d’intérêt. Une dissolution accélérerait la dégradation de ces paramètres et ouvrirait une période de récession. La rhétorique du premier ministre risque d’aggraver la situation. En économie, le risque de prophétie autoréalisatrice est réel dès lors que la confiance s’étiole.

Par conséquent, nous devons impérativement privilégier la stabilité et défendre une trajectoire positive de redressement des comptes publics dont l’objectif n’est pas tant de satisfaire au pacte de stabilité européen que de positionner la France dans une nouvelle ère de prospérité.

 

La Commission européenne a adopté trois principes de différenciation, d’appropriation et d’incitation aux réformes, dans le but de prendre en compte les situations contrastées des États-membres. Elle propose un lissage de l’effort de redressement sur sept années (quatre années pouvant être prolongées de trois années) : soit un agenda de redressement 2025-2029-2032 que nous devons aligner sur notre calendrier électoral.

L’absence de majorité politique rend improbable l’engagement pris par le Gouvernement de « faire passer la part significative de ce redressement dès 2025 » ; en revanche, l’élection présidentielle à venir (2027-2032) correspond à la période prolongée qui s’ouvre à la France pour faire coïncider le mandat présidentiel et la trajectoire européenne.

 

Une sortie de crise pourrait s’opérer en deux temps : une limitation de l’effort à 1 point de PIB (minimum annuel demandé par Bruxelles) en privilégiant des mesures paramétriques dans le cadre d’un consensus transpartisan : soit environ 29 Mds en 2026[1] et 29 Mds en 2027 ; l’accélération de la trajectoire après l’élection présidentielle, sur la base de réformes structurelles proposées par les candidats, afin d’atteindre, au maximum en 2032, l’objectif de 3% du PIB et de faire en sorte que le redressement soit synonyme de prospérité partagée plutôt que de rigueur.

 

Cette méthode progressive aurait l’avantage d’amorcer dès maintenant l’effort de redressement, sans créer de crise politique, en respectant notre calendrier électoral, en soumettant les grandes réformes structurelles aux Français dans le cadre des élections présidentielles, et en engageant les candidats à se prononcer sur les principales transformations structurelles que sont la réforme de l’État social, les perspectives de prospérité durable et la rénovation du cadre organisationnel de la France.

 

 

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Jean-Christophe Fromantin est Économiste, Docteur en Sciences de Gestion, ancien Secrétaire du Comité de Contrôle des Politiques publiques et membre de la Commission des finances de l’Assemblée nationale (2012-2017), et Maire de Neuilly-sur-Seine

 

[1] Un arbitrage pourrait consister à retenir les mesures d’économie sur le fonctionnement de l’État (10 Mds) ; la modération des dépenses sociales (5,5 Mds), une part réduite de la participation des collectivités (3 Mds), la lutte contre les fraudes (2,3 Mds), les mesures d’équité fiscale (4,2 Mds), les mesures sur les niches fiscales et sociales (3,4 Mds) et les réformes structurelles (1,8 Mds). Soit 30,2 Mds.

Alaska 2025 : Qu’est devenue l’Europe … ?

Comment notre civilisation européenne, – dont les philosophe hellénistiques ont posé les idées, dont Rome a expérimenté les principes, dont le Christianisme a donné des racines, don Benoit de Nursie a posé une organisation, dont le Moyen-âge, la Renaissance ou les Lumières ont itéré les acquis … et dont Schuman, Adenauer et Gasperi ont exprimé l’urgence et la modernité à la sortie du plus grand désastre de l’histoire contemporaine – peut se laisser humilier, écarter, négliger, dès lors que sur son sol, à ses frontières, des milliers de morts tombent chaque jour ? Beaucoup d’entre vous évoquent l’absence d’Europe et le primat des nations. L’actualité leur donne raison. Notre gouvernance démontre son incurie. Mais chacune de nos nations tire de l’héritage européen un corpus de valeurs dont nous sommes collectivement les dépositaires et les défenseurs. La défense de l’Ukraine questionne dramatiquement notre capacité à défendre nos valeurs, notre prospérité et notre sécurité …

Quand une crise dévoile les contours d’une société nouvelle …

La crise des quartiers d’affaires, témoins d’une époque, marque probablement la fin d’un temps de concentration urbaine et l’amorce d’un cycle de dispersion. La massification des espaces de travail, du logement ou des transports, mais aussi une financiarisation excessive, ont engendré un centralisme dont les tensions économiques, sociales et environnementales démontrent chaque jour les limites. C’est dans une nouvelle politique d’économie-géographique que semble se dessiner les contours d’un renouveau. Le sociologue Bruno Latour postulait, qu’après un XXème siècle « social », le XXIème siècle serait « géosocial ». La question se pose par conséquent de construire une société en capacité d’aligner les composantes d’une économie-politique moderne, à la fois prospère, équitable et durable.

 

Une première orientation pose les bases d’une nouvelle organisation géographique. Les impensés d’un monde « métropolisé », « standardisé », « globalisé » ne font plus rêver que ceux qui en tirent profit. Ils portent en germe deux limites : la congestion des grandes villes et l’appauvrissement culturel des territoires. Résultat : Nos territoires ont été reléguées au rang de périphéries, l’industrie s’est écroulée, et les promesses de ruissellement n’ont pas tenu, ni dans les métropoles qui intègrent les plus forts taux d’inégalités, de pauvreté et de pollution, ni dans les territoires qui subissent un lent déclassement. Les métropoles ont prospéré sur la finance, l’immobilier ou les datas, davantage comme des fins en soi, insuffisamment en tant que moyens. Ces modèles montrent aujourd’hui leurs failles à l’image de la crise de l’immobilier tertiaire.

C’est dans un nouvel équilibre entre nos territoires et les métropoles qu’une perspective de prospérité émergera : les territoires forment la base géographique d’une économie différenciée alimentée par sa culture et ses savoir-faire ; les grandes villes, riches d’un patrimoine symbolique, ont toujours été les espaces de rencontres, d’émulation et de progrès dont les territoires ont besoins. L’un n’existe pas sans l’autre. Les métropoles sont contingentes de la prospérité des territoires et réciproquement. Notre organisation est étouffée par une hypertrophie métropolitaine. Braudel avait martelé ce risque en postulant des cycles de centrage, décentrage, recentrage. L’aurions-nous oublié ?

 

Dans le prolongement de ce constat, l’obsolescence des quartiers d’affaires, témoins d’un monde hors-sol, a révélé une profonde envie « d’habiter ». Pas au sens de « se loger », mais réellement à celui dont le philosophe Heidegger définissait le mot : « Être présent au monde et à autrui ». La densification effrénée des villes, comme l’artificialisation de nos relations sociales, ont profondément abîmé cette espérance. Nos relations aux autres et à la terre se sont progressivement dégradé. Le besoin de renouer avec nos racines historiques et géographiques s’exprime de plus en plus clairement, pas tant comme un repli sur soi, mais au contraire, dans une quête de sens qui fonde nos projets de vie et nos échanges. Les civilisations n’ont jamais été aussi prospères quand elles échangeaient, fortes de leurs singularités, quand la fierté de produire à partir de ses propres atouts participaient d’un développement harmonieux. Au cours de la candidature française pour une exposition universelle, les jeunes du monde entier projetaient l’avenir par cette formule : « Au cœur des territoires s’ouvre celui des Hommes »

 

Les crises que nous traversons alertent sur une fin de cycle qui questionne en profondeur notre vision politique. Une nouvelle économie-géographique appelle trois piliers : redéployer l’innovation et la connaissance partout en France pour qu’elles fécondent à nouveau notre diversité culturelle, économique et sociale ; refonder notre gestion publique et notre gouvernance en réalignant et en stabilisant les échelles géographiques, socioéconomiques et politiques autour de deux polarités structurantes : les villes moyennes comme espaces d’épanouissement et de développement, et les métropoles comme pôles transactionnels ; développer un nouveau modèle financier et fiscal qui donne  davantage de moyens aux territoires pour investir et innover, et aux citoyens un lien clair entre leurs contributions, leur épargne et leur prospérité.

 

Le redressement de la France ne s’opérera pas à périmètre constant. Notre modèle centralisé est à bout de souffle. Il engendre plus de déséquilibres et de dépenses que de bénéfices. Comme régulièrement au cours de l’histoire, c’est dans un rapport nouveau à notre géographie et dans une organisation politique polycentrique et moins hiérarchisée que nous retrouverons le chemin de la prospérité et de la confiance …

La Tribune, 27 juilllet, 2025

La crise des quartiers d’affaires : Préfiguration d’un nouveau cycle socioterritorial

Jean-Christophe Fromantin a soutenu le 7 juillet sa thèse de Doctorat à l’IAE Paris-Sorbonne – Université Paris1-Panthéon-Sorbonne devant un jury composé des Professeurs Carlos Moreno et Didier Chabaud (IAE Paris-Sorbonne, co-directeurs de thèse), Christophe Maurel (Université d’Angers, Président du Jury), Gérard-François Dumont (Université Paris-Sorbonne), Christophe Maurel (Université d’Angers, Rapporteur) Luc Gwiazdzinski (ENSA-Toulouse, Rapporteur)

Résumé : Les crises ont souvent des causes et des conséquences qui dépassent ce que nous observons. Une recherche historique, géographique et en sciences sociales a montré que les espaces transactionnels, comme les places de marché, les bourses de valeurs ou les quartiers d’affaires, étaient cycliquement remis en cause par l’évolution des modèles économiques et par une aspiration à habiter au sens polysémique du mot. Nous avons modélisé les cycles de concentration-dispersion, identifié les facteurs centripètes et centrifuges, afin de situer dans le temps et dans l’espace la crise des quartiers d’affaires. Nous avons étendu cette analyse aux métropoles puisqu’ils constituent une composante névralgique des dynamiques urbaines. Nos travaux ont mis en exergue une évolution des systèmes transactionnels dont l’innovation questionne leurs centralités. En parallèle, l’accumulation d’externalités négatives générée par la surpopulation métropolitaine participe d’une nouvelle envie d’habiter. La logique centre-périphérie qui structurait nos organisations depuis deux siècles marque le pas. En combinant les mouvements observés, nous sommes arrivés vers des agencements polycentriques et réticulaires en mesure de restaurer la diversité et la prospérité des territoires. Notre approche gestionnaire nous a conduit à proposer de nouvelles perspectives en termes d’organisation et de gouvernance publiques, avec en arrière-plan la nécessité de réconcilier les échelles locales et globales.

Accéder à la thèse : https://www.anticipations.org/la-these-de-jean-christophe-fromantin-delegue-general-danticipations-sur-la-crise-des-quartiers-daffaires-prefiguration-dun-nouveau-cycle-socio-territorial-universite-paris-1-pantheon-sor/

L’adoption de la proportionnelle serait un risque pour la démocratie ..

Le projet d’adopter le scrutin proportionnel aux élections législatives ne va pas dans le sens d’une amélioration de la démocratie. Il vise avant tout à favoriser des partis qui se sentent menacés par la baisse constante du niveau de confiance que leur accorde les Français. L’Assemblée nationale n’est pas l’assemblée des partis politiques mais la représentation des Français. Or, quand les partis représentent le plus bas niveau de confiance de la part des Français, 16%, dont seulement 2% leur font « très confiance » (Baromètre du CEVIPOF 2025), il est inimaginable de leur donner le monopole de la représentation nationale ?
Cette mesure risque de créer encore plus de distance entre les Français et la politique.
On ne peut pas désincarner la fonction parlementaire au bénéfice de têtes de liste nationales dont ce qu’ils doivent à leur parti restera leur priorité. Le quinquennat a déjà fortement dégradé l’équation personnelle de chaque Député et accru sa dépendance aux partis politiques. Or les partis politiques sont davantage animés par leur prospérité que par l’intérêt des causes qu’ils sont sensés défendre. « La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite » (Simone Weil, 1950) N’aggravons pas cette situation. Nous avons besoin de Députés dont la relation directe avec les électeurs soit un gage d’indépendance, de liberté et d’audace.

Avec la proportionnelle, je n’aurais jamais été Député !
J’ai été élu Député en 2012, en toute indépendance, en défendant des valeurs et des projets, en enracinant mes positions nationales J’ai pu convaincre les électeurs qu’en dehors des partis, dans une relation authentique, de confiance et de dialogue, la représentation nationale avait un sens. Elle était incarnée au plus près des réalités territoriales. Elle vivait chaque semaine au gré des rencontres et des débats dans la circonscription. Je ne devais mon élection à aucun parti, ni à un mentor, mais à le seule qualité des échanges avec la population. C’est le sens de l’engagement politique …

Anticipations spatiales …

L’actualité spatiale est dense : péripéties du Starship de Space X, domination de Starlink, retour perturbé des astronautes de l’ISS, utilisation des Satellites d’observation pour la surveillance militaire ; elle participe des grands enjeux de prospérité et de souveraineté qu’il nous faut intégrer dans nos anticipations.

La France est la première puissance spatiale européenne, avec la création de l’ESA, d’Arianespace, d’Airbus, de Thalès, de Safran et de grands programmes comme Galileo ou Copernicus ; l’Europe compte ainsi parmi les grands acteurs malgré un budget relativement modeste (environ 14 Md€ par an). Le premier succès du lanceur européen Ariane 6 en témoigne. Si les Etats-Unis dominent avec un budget de plus de 73Md€ en 2023 (dont deux-tiers du Département de la Défense), elle est en rivalité avec la Chine, l’autre puissance spatiale, qui a posé avec succès des robots sur la Lune et Mars, et dispose d’une grande station orbitale habitée  « Tiangong »

L’avenir de l’espace est d’autant plus complexe qu’il est encore très faiblement réglementé et ouvert à toutes les perspectives de conquête. Le Space Act des USA en 2015, a posé un principe non écrit de 1er présent, 1er servi …

 

Les convoitises sont motivées par un champ d’opportunités particulièrement diversifié. C’est un « enjeu de civilisation » osent certains spécialistes pour situer l’ampleur du défi et les deux grandes dimensions structurantes qu’il convient d’appréhender : le space to earth, (vers la terre) et le space to space (vers l’espace) ; le premier est contingent de nombreuses fonctions et applications que nous utilisons ; le second ouvre des perspectives de ressources quasi-illimitées.

La sphère numérique est au premier rang des opportunités. L’internet par satellite dont Starlink a démontré l’efficacité n’en est qu’à ses débuts. L’opérateur Starship prévoit le déploiement de 40 000 satellites et ambitionne de gérer jusqu’à 40% des flux de télécommunication, y compris ceux qui passent par les câbles sous-marins. Si aujourd’hui, la navigation et les télécommunications occupent majoritairement les constellations, tous les domaines de l’observation et de l’information vont être concernés : le changement climatique, l’urbanisme, le renseignement ou la santé ouvriront des applications spatiales. Le cloud computing n’échappera pas à un développement qui pourrait rendre le stockage et de l’accès aux données encore plus performants.

 

L’autre enjeu est celui des échanges physiques dont le développement suit la baisse des coûts d’accès à l’espace. Depuis toujours, l’essor des civilisations s’est appuyé sur un équilibre entre les métropoles et leur arrière-pays, entre centres de décision et infrastructures de production. Aujourd’hui, cette dynamique s’étend au-delà de la Terre : l’espace devient un nouveau territoire à organiser, où les logiques d’aménagement, de gestion des flux et de préservation environnementale doivent être pensées. L’aménagement spatial prolonge les stratégies terrestres : Où implanter les infrastructures  ? Quels corridors logistiques entre la Terre, La lune et l’orbite basse ? Comment structurer l’accès aux ressources sans répéter les erreurs du passé ? Si la Lune revient en force, c’est autant pour ses réserves d’eau – présentes sous forme de glace sur la quasi-totalité de sa surface – que pour la possibilité d’en faire une base de départ vers d’autres horizons. L’eau permettrait d’assurer la vie d’une base habitée par des astronautes mais aussi d’approvisionner en hydrogène les futurs vecteurs spatiaux.

 

Le spatial s’apparente à une nouvelle géographie du progrès. Un écosystème gravite aujourd’hui autour de ces enjeux : structuré par les infrastructures des États, opéré par de nombreuses entreprises privées et innervé par le NewSpace, un réseau commercial d’innovation tourné vers l’espace. Ce triptyque est fondamental pour guider nos ambitions. Mais il suppose l’établissement d’une doctrine claire de la part des pays, une perspective européenne partagée et un cadre réglementaire international pour éviter que les scories terrestres dont nous payons cher les dégâts collatéraux ne trouvent dans l’espace une fuite en avant davantage qu’un progrès. Dans cette compétition mondiale pour le la France et l’Europe ont à choisir entre l’audace ou le déclin.

Par Jean-Christophe Fromantin, Anticipations, François Alter, CNES, Emmanuel de Lipkowski, Hyperion Stellar Technologies – publié dans Les Échos le 25 avril 2025

L’Europe au défi de la désoccidentalisation du monde

La « désoccidentalisation » du monde … ! Un terme qui apparait dans le débat et dont nous pouvions difficilement soupçonner qu’il exprime un jour une hypothèse dominante. Et pourtant ! Lors d’une des dernières séances d’Anticipations, le Général Éric Peltier et l’économiste Thierry Pouch alertaient sur un glissement d’influence dont l’Europe occidentale doit urgemment intégrer les risques et les effets.

Derrière ce terme de plus en plus cité dans les débats, lié en particulier à la détermination des acteurs du sud-global, nous devons comprendre l’accélération de trois phénomènes profondément intriqués : économique, démographique et démocratique. Ils forment un nouveau paradigme au sein duquel les acteurs ne s’embarrassent plus des valeurs qui sous-tendent les règles internationales. Or, au moment où il serait nécessaire de renforcer nos réactions, il est probable que la tension entre l’Europe et les Etats-Unis participe d’un appauvrissement du socle occidental et d’un renforcement du sud-global.

L’approche économique se joue dorénavant sur un cycle de renégociation des droits de douanes et autres barrières non-tarifaires qui marquent l’impuissance de l’Organisation Mondiale du Commerce. Aujourd’hui, ce sont près des deux-tiers des échanges internationaux qui se font en dehors des règles de l’OMC. Le cycle de Doha, lancé en 2001, qui n’a toujours pas abouti, trahit de multiples blocages qui marquent la fin de la « mondialisation heureuse ». L’approche économique se joue aussi à travers les questions alimentaires. Dans un monde qui n’arrive pas à assurer la sécurité alimentaire de sa population – dont 30% est en risque –, le conflit entre deux grandes puissances agricoles exportatrices, la Russie et l’Ukraine, pose de nouvelles frontières dans l’architecture géopolitique internationale.

L’approche démographique est également emblématique de cette désoccidentalisation. L’Europe et l’Amérique du Nord ne représente plus que 14% de la population mondiale et les projections sont de l’ordre de 10% à l’horizon 2100 ; a contrario, le bloc Afrique-Asie qui représente aujourd’hui 77% de la population mondiale devrait atteindre 83% en 2100.  Ces chiffres sont d’autant plus interpellant en termes d’influence internationale que beaucoup des pays dont sont issues ces populations relèvent de régimes fortement désinhibés qui tentent de s’imposer dans tous les champs du développement. Leur poids démographique participe à la fois d’une puissance économique, sociale et culturelle.

C’est au titre de cette approche politique que notre modèle démocratique est interpellée. La Chine a sorti 450 millions de personnes de la pauvreté sans élection démocratique, et pointe dans le peloton de tête des grands acteurs de l’innovation. Des performances qui convainquent beaucoup de dirigeants du nouveau monde de la pertinence d’un modèle de prospérité alternatif à celui que nous portons dans les sociétés occidentales.

La question se pose par conséquent d’une prise de conscience des enjeux et des grandes priorités qu’il nous faut adresser. Ils sont nombreux dans les domaines de l’environnement à l’énergie et dans bien d’autres secteurs. Ils sont d’autant plus stratégiques que le découplage entre les USA et l’Europe pourrait marquer une étape-clé de la perte d’influence occidentale. Pour autant, deux composantes vitales paraissent essentielles à court et moyen termes : la défense et l’alimentation. L’une et l’autre participent d’une souveraineté-socle qui, à la différence de l’énergie dont le nucléaire offre des garanties, est directement liée au contexte international. Ces composantes posent l’enjeu d’un dilemme européen difficile à résoudre : avec d’un côté la nécessité de renforcer la politique agricole commune (PAC) pour garantir notre souveraineté alimentaire et garder notre leadership à l’exportation – l’Europe est le 1er exportateur mondial de produits agri-agro – ; de l’autre, la montée en puissance des crédits militaires (800 milliards d’EUR) pour faire face aux risques qui se profilent ; et enfin, les préconisations de Mario Draghi qui estime à 800 milliards d’EUR/ an pendant 5 ans les crédits nécessaires à la mise niveau technologique …. À périmètre constant, l’équation est insoluble sauf à amputer le budget de la PAC, à renoncer à notre prospérité, ou à revoir les termes de notre pacte économique et financier.

C’est probablement par un nouveau contrat européen qui nous faudra passer d’une Europe des marchés à celle d’un pôle de souveraineté fidèle à nos valeurs.

Jean-Christophe Fromantin – La Tribune 24 avril 2025

La Défense : Passer d’une densité immobilière à une intensité transactionnelle

L’histoire démontre que les cycles socioéconomiques, par nature évolutifs, rythment les phases de concentration urbaine et de dispersion géographique. Les villes se façonnent au gré des cycles dans un processus de sédimentation et de transformation. Pour situer le cycle de métropolisation dont le concept de « villes globales » (Sassen, 1991) a structuré l’approche, nous sommes allés au cœur de leur système nerveux : les quartiers d’affaires. Nous avons cherché à comprendre si la crise des quartiers d’affaires était d’ordre conjoncturel ou structurel, si elle préfigurait la fin d’un mouvement d’hyperpolarisation. Nous avons identifié et modélisé les forces et les tensions qui interagissent sur les dynamiques de concentration-dispersion. La crise des quartiers d’affaires intriquée au fait métropolitain révèle ainsi deux mouvements : une métamorphose des centralités transactionnelles dont l’innovation a bouleversé l’organisation, et une envie d’habiter dont le contexte écologique a stimulé la dynamique (Rosa, 2018). Les deux se cristallisent dans différents phénomènes comme la désintermédiation ou le télétravail, mais plus globalement dans un bouleversement des agencements spatio-temporels traditionnels.

A travers le cas de La Défense, nous avons analysé le fonctionnement des déterminants de concentration-dispersion. Nous avons identifié l’amorce de nouvelles logiques organisationnelles. Les constats opérés nous ont permis de mettre en perspective un nouveau modèle transactionnel pour La Défense, et d’élargir nos travaux sur une approche globale de l’aménagement du territoire. Dans les deux composantes, nous postulons de l’obsolescence d’une logique centre-périphérie pour aller vers une armature urbaine et territoriale plus réticulaire, mieux adaptée aux contingences économiques et sociales contemporaines.

L’avenir de La Défense passe par la restauration de trois activités transactionnelles : Iconique ; informelle ; et formelle :

  • Iconique : Le « Louvre projeté » pour s’inscrire dans la ligne de crète, poser une valeur positionnelle à très fort potentiel d’attractivité, de rayonnement et d’entrainement pour les activités informelles et formelles. Cette approche iconique présente deux atouts majeurs : l’augmentation de la fréquentation avec un bénéficie direct pour les activités transactionnelles informelles ; une image forte pour la valorisation des entreprises et de l’habitat.
  • Informelle : En adoptant un nouveau plan-masse avec des rues, des places et des parvis, en mesure d’offrir les repères et les espaces nécessaires à la réitération d’une vie sociale.
  • Formelle : Cela suppose de bâtir une nouvelle programmation multifonctionnelle qui se décline par secteur et par destination à partir des approches iconiques et informelles.

Pathologies urbaines

Jean-Christophe Fromantin et Pr. Franck Baylé, psychiatre

La promesse d’une vie heureuse dans les hypermétropoles globales n’est-elle pas la promesse d’un monde à l’envers ? Depuis quelques décennies, les spécialistes de la ville, mais aussi les politiques, ont associé la modernité à la grande ville. Plus la ville est grande, plus elle serait prospère. Le fordisme a encore de beaux restes. Car, en matière urbaine, cette théorie du big is beautiful, dont la contribution au développement est contestable, ne fait pas que des heureux ; elle participe de plus en plus aux maladies.

Des territoires se vident, alors que d’autres débordent. Pourquoi sommes-nous incapables d’approcher l’urbanisme autrement que dans des politiques d’empilement, en développant des concepts d’accumulation, comme « la ville sur la ville » ou « la nature en ville » ? Sommes-nous certains que cette hyperconcentration est la préfiguration d’une vie meilleure dans une ville heureuse ?

Trois angles méritent d’être pris en compte pour aborder ces sujets d’anticipation : l’aspiration sincère des populations ; l’impact de la métropolisation sur la santé ; et les alternatives possibles.

Sur les aspirations des habitants, il y a peu d’équivoques. A chaque sondage, chaque test, chaque étude, les envies de nature, de proximité et d’authenticité apparaissent de plus en plus fortes. 80% des Français rêvent de villages ou de villes moyennes. Pour toutes les générations, l’envie de vivre dans des échelles humaines est clairement exprimée ; car les externalités négatives de la grande ville se multiplient : la congestion, la pollution, l’isolement ou les difficultés à se loger sont de plus en plus difficiles à supporter. La recherche d’équilibre est d’autant plus forte que la technologie offre la possibilité de de se mettre au vert tout en préservant un mode vie urbain. Les réseaux viennent questionner les silos. Les nouveaux modes de communication ne procèdent pas tant d’une concentration des individus que de la qualité de leurs relations. Or, les connections ne sont pas qu’une affaire de technologie, mais aussi de qualité de l’habitat, d’accès aux activités et d’espace public. Tout ce dont la densification restreint le développement.

Sur les pathologies urbaines, les chiffres interpellent. Au-delà des décès dus à la pollution urbaine – estimés chaque année en France à 48 000 cas et à plus de 6 millions dans le monde (source OMS) –, les pathologies mentales et comportementales se multiplient. Sur une vie entière, 25% d’entre nous feront une dépression. L’exposition au stress est directement corrélée au contexte au sein duquel nous vivons : plus il est dense, plus les aspérités socioéconomiques sont nombreuses, plus les troubles mentaux se développent. L’indisponibilité, le déracinement et la promiscuité embolisent notre épanouissement ; ils nous ont plongé dans un individualisme forcené. Or, plus nos comportements sont altruistes, mieux nous allons. Avec le temps, nous corrigeons la situation en adoptant de multiples artefacts : des lunettes pour mieux voir, des appareils auditifs pour mieux entendre, des masques pour mieux respirer, des climatisations contre le réchauffement, des réseaux sociaux pour se rencontrer, des vaccins contre les virus, ou des casques de réalité virtuelle pour voyager sans bouger. Mais l’espèce humaine ne se fragilise-t-elle pas ? Ce sont les prothèses qui la maintiennent dans un équilibre qu’il faudrait questionner.  Ce n’est plus la survie qui est en jeu, mais la qualité de la survie.

Le 3ème angle porte sur les solutions alternatives, car une chose est de considérer l’intérêt des villes, une autre est d’en réduire l’ambition aux seules hypermétropoles. La chute de Rome aurait dû nous inspirer davantage. Car l’histoire démontre que le gigantisme n’est pas la règle en matière d’urbanisme, surtout quand il s’imagine comme l’alpha et l’oméga du progrès. En France, sur 107 chefs-lieux de la Gaule impériale, seuls 13 ont disparus, et sur les 55 agglomérations de 100 000habitants, 37 sont d’anciennes cités gallo-romaines. Ces chiffres démontrent, s’il en est besoin, que les théories d’accroissement perpétuel – celles qui nous conduiraient vers l’hypermétropolisation – ne résistent pas à la résilience d’un tissu urbain diversifié, composé de villages et de villes, de voies et de tracés, dont l’histoire n’a pas effacé l’existence. Ce semis d’urbanités qui jalonnent nos territoires constitue autant de milieux fertiles nécessaires à notre épanouissement et à notre développement. C’est dans cette diversité que se construira une urbanité moderne et respectueuse de chacun.

 

Les métropoles sont des espaces d’échanges, mais elles ne sont exclusives d’aucun autre territoire. Bien au contraire, leur centralité est intimement corrélée à la prospérité des territoires alentours et à l’épanouissement de ceux qui y vivent.

 

Publié dans Les Echos, le 13 mars 2025

La Défense, à l’épreuve d’une réaffirmation de l’ambition nationale

Jean-Christophe Fromantin, Pr Carlos Moreno, Pr Didier Chabaud, Chaire ETI, Université Paris1-Panthéon-Sorbonne

 

La crise immobilière que traverse le quartier d’affaires de La Défense interroge. Et pour cause, 700 000 m2 de bureaux sont vides, la valeur des actifs a baissé de 50% et les utilisateurs rechignent à venir. Le modèle de La Défense, symbole d’un modèle fordiste hérité de la Charte d’Athènes, semble résolument daté.

A l’instar des cités industrielles bâties au XIXe siècle dont la mondialisation a scellé le sort, les quartiers d’affaires monofonctionnels sont aussi menacés. Dans le premier cas, nous avons assisté à la dispersion des machines ; aujourd’hui nous observons une dispersion cognitive du travail. Les machines se sont relocalisé là où les configurations sociale, technique et géographique permettaient d’optimiser les coûts ; la connaissance se relocalisera là où les conditions de vie seront les plus favorables à l’épanouissement personnel et aux interactions sociales. C’est une nouvelle révolution ; les chaines de valeur cognitives répondent d’autres critères que les supply-chain.

 

Cette révolution questionne la modernité. Là où nous pensions que des tours toujours plus hautes seraient le signe du progrès et que l’intensité relationnelle était consubstantielle d’une densité métropolitaine maximisée, nous découvrons qu’elle s’incarne davantage dans une socialité apaisée et créative, dans la diversité des expériences humaines et culturelles. Le monde change, les hypermétropoles révèlent leurs fragilités économiques, sociales et environnementales, les technologies bousculent les lois d’échelles, les nouvelles générations n’adhèrent plus au modèle massifié sur lequel nous persistons à projeter l’avenir.

 

C’est en cela que La Défense est un cas. Non pas à travers l’inventaire de ses externalités négatives, mais dans le signal plus large que sa transformation pourrait amorcer.

En 1972, alors que nous étions en plein croissance, Pompidou justifiait l’existence de La Défense par son urbanisme novateur « pour faire de la France une grande puissance économique et de Paris un grand centre d’affaires ». En 2025, l’enjeu est tout autre. L’ambition économique de la France, ne passe plus par une course à la tour la plus haute ; elle passe par ses singularités, par sa capacité à être un centre d’innovation et créativité. Des enjeux que les stéréotypes de verre et d’acier n’incarnent plus. Pour preuve, le président de la République choisit Versailles pour promouvoir l’attractivité de la France auprès des grandes entreprises mondiales ou le Grand Palais pour célébrer l’IA… Le potentiel d’évolution de La Défense n’est pas non plus celui d’un quartier mixte, de bureaux, de logements et de commerces. C’est l’ambition commune à toutes les villes de tendre vers cet équilibre multifonctionnel. L’enjeu de La Défense est tout autre. Il interroge l’avenir d’un quartier emblématique au cœur de l’axe historique : Qu’est-ce qui justifiera demain – aux yeux de tous les Français – l’intérêt national de La Défense  ?

 

Les « affaires », comme le commerce ont toujours constitué la part instable des villes car les modèles économiques changent et les villes durent. C’est un enjeu de transformation. Un quartier d’affaires est naturellement voué à mourir, puis à être remplacé par une activité qui légitimise à nouveau sa centralité (Braudel, L’histoire du capitalisme, 1985). La Défense n’est pas un sujet d’urbanisme parmi d’autres ; elle doit témoigner d’un progrès dont il nous appartient collectivement d’interroger le sens.

 

Dans des travaux de recherche récents, nous avons exploré la zone d’intersection entre l’iconographie des villes-monde (Sassen, The Global cities, 1991), caractérisée par les quartiers d’affaires, et les territoires d’appartenance  (Weil, l’Enracinement, 1943) ; nous avons cherché comment La Défense pourrait être à la fois un sémaphore à l’échelle mondiale, mais aussi un milieu fertile ouvert aux échanges. Car, partout dans le monde, les « business district » ne sont plus tant associés à des ensembles tertiaires monofonctionnels, ni à des performances économiques, ni à l’addition de chiffres d’affaires, mais à une somme d’interactions, de médiations, d’hybridation et de travail en commun dont la connaissance, la culture et la recherche sont les ferments. Hier les entreprises cherchaient des mètres-carrés, aujourd’hui elles cherchent des idées et des talents pour innover.

Par conséquent, pour reconstituer un milieu fertile, en lien avec d’autres milieux fertiles, La Défense doit tendre vers toutes les porosités possibles : celle des savoirs, celle des géographies, celle des générations, celle des histoires, celle des fonctions. C’est dans toutes ces composantes que se cristallisera son renouveau. Elle sera un lieu de rencontre éphémère ou régulier, une interface entre nos territoires et le monde, un espace de débat, de recherche et de culture, un pôle de congrès et un centre de formation unique au monde, dans une iconographie profondément réinventée et réellement habitée.

 

L’urgence de réhabiliter le Louvre ne doit pas obérer celle de La Défense. L’un ne va pas sans l’autre dès qu’on parle du rayonnement de la France. Si on convoque l’intérêt national, il appartient au Président de la République d’ouvrir le débat. Le jalonnement que Catherine de Médicis et Louis XIV avaient amorcé dès le XVIIe siècle du Carrousel à l’Arc mérite une nouvelle ambition ; mais à l’instar de la réhabilitation de ND-de-Paris, ce sont tous les talents de la France qui devront voir dans La Défense un nouveau moyen d’échange avec le monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

Contribution des collectivités au redressement budgétaire : Des contrats négociés plutôt que des obligations imposés …

Publié dans La Gazette des Communes du 25 octobre

La participation des collectivités locales à l’effort de redressement des comptes publics, au-delà des montants et de leur justification, pose un problème de méthode. A la différence de l’État qui s’inscrit dans le temps court, les collectivités s’inscrivent dans le temps long, en témoigne leur forte contribution aux investissements publics. Or, investir appelle de la visibilité, de la prévisibilité et de la stabilité. C’est vrai dans tous les systèmes économiques. La temporalité de gestion d’un État déficitaire est par nature court-termiste. La temporalité de gestion d’une collectivité qui investit s’inscrit quant à elle sur le moyen et long terme. L’un est indexé sur les marchés financiers, l’autre est indexé sur les projets.

C’est pour cette raison que l’oukase budgétaire, sans évoquer ici son bien-fondé, appelle néanmoins une approche différente de celle imposée en Loi de finances. La critique vaut aussi pour la proposition du rapport Woerth qui proposait, dans un « couloir de recettes », de corréler la gestion de l’État à celle des collectivités locales via un mécanisme d’ajustement.

Une approche moderne et respectueuse des temporalités de chacun, amène vers une méthode plus contractuelle. D’une manière générale, poser un cadre de négociations pluriannuelles entre les collectivités et l’État, résoudrait bien des problèmes, mais dans le cas précis d’une participation à l’effort de redressement des comptes publics, le changement de méthode s’impose.

La loi de finances, dans toute sa rudesse, et dans l’effervescence d’un débat plus politicien que politique, exige des collectivités un effort d’au moins 5 milliards d’EUR. Cet effort est basé sur l’activation de différents mécanismes de prélèvement sur ressources, de remboursement du FCTVA, de gel des dynamiques de TVA ou de désindexation des DGF à l’inflation. Cette approche prive les collectivités de la stabilité dont elles ont besoin avec comme conséquence un ajustement probable sur leurs investissements.

Une autre méthode serait d’inscrire cette contribution dans une négociation contractuelle et pluriannuelle avec chacun des 450 collectivités concernées. Les Préfets, sous-préfets et leurs secrétaires généraux mèneraient les discussions en activant trois variables :

La 1ère porterait sur la temporalité de l’effort, entre un et quatre ans, correspondant à l’échéance du Pacte de stabilité dont l’État bénéficie de la part de l’Europe. Le délais accordés aux collectivités seraient compensés par un « coefficient d’étalement » inversement proportionnel à la durée de l’effort. Il pourrait varier de 0,8 (80% de l’effort) s’il s’effectue sur un an, jusqu’à 1,2 (120% de l’effort) s’il se déploie sur quatre ans.

La 2ème variable concernerait le choix des mécanismes afin de permettre à une collectivité de bouger le curseur entre la part des prélèvements sur recettes et celle de la baisse du FCTVA. Une collectivité dont la perspective d’investissement est plus ambitieuse préfèrera sanctuariser ses recettes plutôt que de les voir diminuer de 2%. Pour un investisseur, chaque Euro de recette génère un effet de levier sur sa capacité d’emprunt et sur ses investissements. Ce prélèvement est aussi contre-productif pour l’État puisqu’il génère de fait une baisse de ses recettes de TVA. France Urbaine estime qu’une baisse de 2% des recettes a un impact de 20% sur l’épargne brute. D’autres collectivités, moins concernées, préféreraient l’inverse compte-tenu de leurs choix de gestion

La 3ème variable porte sur l’utilisation des fonds prélevés. Ils pourraient faire l’objet d’une restitution partielle aux collectivités sur la base de critères prioritaires négociés entre chacune d’elles et l’État. Quelle serait la logique d’une contribution supplémentaire d’une collectivité quand parallèlement celle-ci doit augmenter des dépenses sur des compétences étatiques, non financées, non compensées … ?

Après négociations, ces différentes variables feraient l’objet d’une consolidation nationale, voire d’un ajustement afin de respecter les engagements de l’État en Loi de finances.

 

Ces efforts ouvrent également la question d’un traitement plus équitable des collectivités. Les débats sur les critères de bonne ou mauvaise gestion sont parfois un peu baroques. Trois négociations mériteraient d’être ouvertes :

Dans le cas précis de l’effort de redressement, une correction devrait être portée sur la taille des collectivités concernées : On peut être petit et en bonne santé, ou grand et en mauvaise santé. L’assiette de l’effort est calculée sur un seuil qui ne reflète en rien les capacités contributives des acteurs, autrement qu’en valeur absolue. Ce biais est d’autant plus fort si les fonds de réserve viennent abonder des fonds de péréquation car les mêmes paieraient une deuxième fois. L’assiette proposée ne concerne que 40% des recettes des collectivités.

Un autre chantier devrait être ouvert rapidement sur les critères de répartition de la péréquation. Les calculs basés sur des moyennes n’indiquent, ni la réalité des capacités contributives, ni celle des besoins, ni celle des efforts. Un calcul basé sur des médians qui prennent en compte le seuil d’atteinte d’un bouquet de services publics permettrait de gérer ces transferts, plus équitablement vis-à-vis des populations, et vers plus de solidarité.

Enfin une pondération de la péréquation pourrait être travaillée sur la base d’une évaluation précise et budgétaire des dépenses réalisées par les collectivités – et non compensées -, relevant des compétences de l’État. La péréquation passe aussi par là …

 

L’effort ne vaut que s’il porte en germe des perspectives positives. En proposant à l’État d’ouvrir des négociations avec les collectivités pour adapter l’effort à leurs priorités, il initierait une nouvelle méthode ; il prioriserait les investissements ; il ouvrirait une trajectoire de confiance dont chacun reconnait qu’elle s’est fortement dégradée au fil des années.

 

 

Se loger n’est pas habiter …

Publié dans le n°531 de la revue Servir des anciens de l’ENA-INSP – octobre 2024

Les politiques de logement s’enchainent sans être véritablement efficaces. En parallèle, des sentiments de mal-être, de délaissement, voire de déclassement touchent de plus en plus les populations, rurales comme urbaines. Dans un monde qui change, la question de pose par conséquent d’un regard nouveau sur les aspirations des Français à habiter.

 

La crise du logement – ou plutôt les crises du logement – participent d’un cycle régulier fait de hausses et de baisses, indexées le plus souvent sur des paramètres macroéconomiques, économiques et financiers. Des mesures législatives et leur lot d’avantages fiscaux, mais aussi des durcissements de la loi SRU, s’invitent dans le récit afin de corriger ses oscillations. Mais une question n’est que trop rarement posée : celle des aspirations et des projets de vie des Français. Elle se pose différemment de celle du logement ; elle interroge l’idée « d’habiter » dans toutes les dimensions du verbe. Or, les tensions répétées de la société, et la dépression collective dont les symptômes se multiplient, doivent nous amener à prendre de la hauteur. Plutôt que d’empiler des textes législatifs, une vision large et pluridisciplinaire mériterait d’inspirer nos politiques dans ce domaine.

 

L’idée d’habiter – celle qui permet à chacun de réaliser son projet de vie – est naturellement au cœur du projet politique ; le reste est contingent. Pour autant, les politiques de logement procèdent systématiquement d’une approche utilitariste. Elles partent d’un postulat de densification, hérité des besoins en main d’œuvre de la révolution industrielle, puis de la tertiarisation de l’économie, actualisé par la frugalité foncière liée aux enjeux environnementaux. La métropolisation du monde a façonné l’arrière-plan d’une approche quantitative qui consiste à loger de plus en plus de monde sur de moins en moins d’espace ; en ajoutant l’idée (saugrenue) de mettre la « nature en ville », pour se donner bonne conscience. Pour autant, avons-nous posé la question essentielle : Où et comment les Français veulent vivre ? Elle est pourtant centrale, et se pose à différents titres :

Les cycles de concentration et de dispersion des populations démontrent s’il en est besoin que les dynamiques populationnelles sont structurellement et historiquement centrifuges ; la concentration dans l’espace procède de différents phénomènes, plus ou moins longs, liés aux religions, aux guerres, aux cycles de progrès. La principale raison qui nous amène à nous interroger sur l’avenir de la densité des métropoles tient au fait que leur développement foncier et immobilier, lors des périodes d’accélération, est davantage dicté par des règles d’optimisation économique et financière au détriment des équilibres organiques qui participent du développement durable des villes (Lewis Mumford, La cité à travers l’histoire, 2011). L’Homme est spontanément attiré vers des échelles humaines, plus proches de la nature.

Les mouvements observés aujourd’hui reflètent cette dynamique centrifuge. De nombreux sociologues pointent les déséquilibres fondamentaux qu’induit un excès d’urbanisation avec une dégradation des facultés d’émerveillement ou d’altérité (Rosa, Résonnance 2018). La philosophe Simone Weil (L’Enracinement, 1942) alertait sur les risques de déracinements et ses effets collatéraux. Bruno Latour (Où atterrir ? 2017) ouvre la transition, d’un modèle social vers un modèle géosocial, préférant les réalités de la terre à celles du globe.

La question est régulièrement posée aux Français par les spécialistes de l’opinion. Les réponses corroborent très nettement ces approches, pour les raisons évoquées ci-dessus. L’envie de « villages » et de « villes moyennes » oscille entre 70 et 85% des répondants selon les périodes et les instituts de sondage ; avec une attente plus forte de la part des nouvelles générations. Ce mouvement est motivé par une recherche de proximité avec la nature ; par un besoin de lien social ; et par la prise en compte d’une architecture technologique en réseau qui permet progressivement d’accéder à des services réservés jusqu’à présent aux grandes villes. En 2018, avant le Covid, j’écrivais un essai sur ce sujet, expliquant que nous sommes en train de passer d’un monde où nous vivons là où il y a du travail, vers celui où nous travaillons, là où nous voulons vivre. Cette bascule est essentielle dans l’approche future des politiques de logement.

 

Tous les travaux de prospective, comme l’approche empirique, portent à croire que nous abordons un nouveau cycle de dispersion. Les politiques de logement doivent s’en inspirer et ouvrir une perspective plus moderne qui ne se limite pas à la densification métropolitaine. À la suite de la crise des gilets jaunes, une note du Conseil d’Analyse Economique (Algan, Malgouyres, Senik, CAE#55, Territoires, bien-être et politiques publiques), analysait les symptômes de malaise, pour relever les limites de l’aménagement centralisé, et appeler à un nouvel équilibre mieux distribué sur le territoire.

Par conséquent, l’approche du logement, telle que nous la développons encore aujourd’hui, est obsolète ; elle est fondée sur des principes et des contingences qui datent de la fin du XVIIIe siècle. Elle doit évoluer.  Plutôt que de sédimenter des mesures correctives, nous devons impérativement prendre en compte les aspirations de qualité de vie et poser l’organisation de nouvelles échelles. Cette approche passe par un acte fort d’aménagement du territoire pour permettre à chacun « d’habiter » un lieu dans tous les sens du mot. Nous devons penser le logement de façon plus large : L’empreinte culturelle du territoire et les affinités qu’il génère, l’accès aux services publiques, le développement d’une économie diversifiée qui ouvre des perspectives d’emploi, participent des composantes essentielles d’une politique de l’habitat moderne, enracinée, ouverte sur l’ensemble de nos richesses géographiques.

Cette approche vise à combiner deux échelles : les villes moyennes, comme espaces de vie et d’accès aux services ; les métropoles comme plates-formes d’échanges et d’hybridation connectées au monde. Quatre axes stratégiques permettraient d’y parvenir : réintroduire un réseau de villes moyennes afin que chaque Français ait un accès équitable aux services publics ; inclure toutes les villes moyennes dans une ère métropolitaine et renforcer les fonctions de centralité des métropoles ; travailler une meilleure porosité entre les villes moyennes et les métropoles afin d’engager leur complémentarité ; construire des infrastructures numériques et de transport basées sur cette nouvelle armature. Ne pas le faire, expose la France à des phénomènes de développement asymétriques et de tensions croissantes ; à cause d’une attrition de l’espace vital dans les métropoles ; d’un mouvement erratique vers les territoires les plus attractifs, entrainant des problèmes d’éviction des populations locales ; avec l’émergence de nouveaux déserts français ; avec une standardisation de notre économie générant une détérioration de nos avantages comparatifs ; avec des difficultés croissantes dans la lutte contre le réchauffement climatique liées à des polarités et des pendularités excessives. Mais le plus grave procède de l’incapacité de l’acteur public à prendre en compte les aspirations des populations, au risque de contrarier les projets des Français, et d’enclencher sans cesse de nouvelles frustrations et par conséquence des crises à répétition.

 

Aujourd’hui l’État demande aux collectivités territoriales d’élaborer des documents d’urbanisme sans proposer de les inscrire, ni dans une vision géographique d’ensemble, ni dans une construction holistique qui mette en perspective les autres composantes de l’action publique. Cette approche, expurgée d’une vision politique authentique, se résume à des portées à connaissance technicistes et court-termistes qui génèrent autant « d’isolats urbains » qu’il y a de plans d’urbanisme. La sémantique parle d’elle-même : se loger n’est pas habiter. Toutes les crises récentes procèdent peu ou prou de ce vide. Car priver les gens d’habiter, c’est les priver d’espérer.

L’urgence d’anticiper ou le risque de s’effondrer

Par Jean-Christophe Fromantin, Délégué général d’Anticipations et Jean-François Rial, Président de Voyageurs du Monde – publié dans Les Echos 10 octobre

Les crises, économique, écologique, sociale ou géopolitique, dont la technologie précipite l’intensité, ne procèdent-elles pas de quelques déterminants communs ? La question se pose à double titre : elles génèrent des effets plus difficiles pour les populations ; l’engagement économique, social ou politique se dissout dans un sentiment d’impuissance, voire de résignation. Les tensions sont fortes entre la profondeur des défis et la superficialité des décisions.

L’anticipation nait de ce constat, et de la nécessité d’engager une approche holistique et frontale des enjeux. Car traiter les crises, les unes après les autres, avec au mieux des mesures de moyen terme, au pire des rustines, est l’assurance qu’elles s’enchainent, à des rythmes plus rapides, aux conséquences plus délétères ; les traiter techniquement, avec plus de normes et de règlements, en relativisant le déterminant humain, participe d’un court-termisme qui n’ouvre pas non plus vers des réponses durables.

 

Mais l’anticipation n’est pas tant une méthode qu’une culture. Elle ne s’enseigne pas dans les universités ; elle relève de dispositions personnelles ou collectives qu’il nous appartient de cultiver. Nous n’allons pas dans ce sens : le confort de l’entre soi, l’étanchéité des silos, la spécialisation des tâches, les chaines de valeurs, nous isolent des réalités du monde. Pire : nos enfermements nous laissent à croire que nous pourrions tout résoudre. La complexité du monde, nos interdépendances et l’accélération des changements doivent nous amener à casser cette conviction que les processus opèrent dans un développement linéaire, que nos silos sont solides et que nos constructions sont inébranlables. Les crises démontrent la fragilité des certitudes dont nous sommes perclus.

 

Comment faire prospérer cette culture de l’anticipation ?

D’abord en acceptant un principe : se laisser déstabiliser aujourd’hui pour ne pas s’écrouler demain ! C’est le plus difficile. Car nos enfermements rendent ce prérequis sensible. Identifions néanmoins trois principes à notre portée :

L’information d’abord, au sens large. L’exercice est difficile compte-tenu du flot d’informations disponibles. Mais s’informer n’est pas tant une question de volume qu’un exercice d’ouverture. Lire, voyager, écouter, diversifier ses sources est le premier outil pour capter les signaux faibles et s’extraire de la routine. Fort d’une curiosité intense, nous évitons les biais cognitifs et nous stimulons notre esprit critique.

Être agile pour casser les inerties. C’est le 2ème principe. Nos organisations sont trop lentes et hésitantes pour suivre la vitesse des changements. Quelle est l’efficacité d’une réunion à 10 ou 15 au cours de laquelle défile une centaine de slides perclus de textes, de schémas et d’histogrammes ? Nos codes et nos hiérarchies, bien que nécessaires, ne doivent pas devenir la fin, mais rester des moyens. Car le temps occupé à faire vivre des systèmes s’oppose à celui de la créativité et de l’audace.

La 3ème idée procède des deux précédentes : l’hybridation, ou la fertilisation croisée entre différents univers. Notre société est organisée à rebours de cette nécessité : les « politiques », les « entrepreneurs » ou les « universitaires » vivent dans des mondes séparés, jusqu’à acquérir la conviction sincère, que le passage de l’un à l’autre est impossible, voire inutile. Or, la valeur se crée dans ces croisements fertiles. Les corporatismes ou les communautarismes participent de cette segmentation d’où naissent les tensions et les fractures. Hybrider est autant une promesse d’efficacité, de reconnaissance, que d’altérité féconde.

 

Au-delà des principes, l’anticipation interroge nos marges de manœuvre. Le souffle de nos organisations et leur prospérité ne peuvent plus s’accommoder d’une réduction de notre champ de vision, au risque que les cycles de destruction gagnent sur ceux d’un authentique progrès. L’exercice d’anticipation ouvre cette grande respiration.

« L’homme a perdu la capacité de prévoir et d’anticiper, il finira par détruire la terre » prédisait Albert Schweitzer. Nous y sommes presque. Anticipons …

Un rassemblement …


« Prendre en otage », en capturant des bébés, des enfants, des femmes et des civils, en les utilisant comme boucliers humains, en entrainant des populations entières dans la guerre, relève d’une barbarie sans nom
Le Hamas et le Hezbollah, comme tous les mouvements terroristes et criminels, utilisent des innocents, pour compenser leur propre lâcheté, assouvir leur haine. Cette lâcheté révèle une absence de raison, une indifférence à la vie humaine, une négation de l’humanité.
Tout relativisme est en cela insupportable, inacceptable !
Refuser de qualifier ces actes de « terrorisme », c’est tenter de les justifier en postulant d’une cause qui leur serait supérieure. C’est le socle des idéologies fondamentalistes. C’est celui qui fonde l’antisémitisme et toutes les formes de discrimination.
En se rassemblant pour la libération des otages, nous pensons d’abord à eux.
A eux qui n’ont rien demandé …
Nous demandons leur retour. Nous dénonçons les discours et les postures qui relativisent leur sort en convoquant un contexte ou une géopolitique.
Est-ce parce qu’ils sont juifs … ?

Réflexions post-dissolution …

8 juillet

  • Le choix des Français de placer le RN très largement en tête au 1er tour peut ne pas nous plaire, c’est mon cas, mais c’est la démocratie
  • C’est la sincérité du scrutin qui fonde la promesse démocratique
  • Or, fausser ce choix par des alliances contre nature, par des tambouilles d’état-major, qui plus est avec un parti d’extrême gauche, aux relents antisémites, est une erreur, un mépris, un risque majeur
  • Nous nous engageons en politique pour faire gagner, pas pour faire perdre
  • Les idées se combattent par les idées, en mettant notre énergie et notre détermination à convaincre. Pas en renonçant à nos valeurs
  • Un combat se mène jusqu’au bout avec conviction, sur le terrain
  • Priver les Français du pouvoir des urnes, c’est atteindre la démocratie dans ce qu’elle a de plus noble : la confiance …

10 juillet

  • Ce matin, la France s’encalmine sous la pression des extrêmes …
  • Avec un « bloc central » – je n’aime pas ce terme -, creux, puisqu’il n’est que le barycentre de quasiment tous ceux qui nous ont projetés dans cette situation par leurs politiques à la petite semaine, leurs querelles d’écoliers, ou leurs prétentions personnelles
  • Alors que la France a besoin de souffle, elle étouffe dans un centralisme égotique, une dépense publique incontrôlée et dans une dégradation alarmante de ses missions régaliennes, de sécurité, de santé, d’éducation ou de justice
  • Reconstruisons une perspective nouvelle, inspirée d’une pensée solide, d’audace, de liberté et de respect
  • Réinventons cette droite, décentralisatrice, régalienne, européenne, qui fait confiance plus qu’elle n’oblige, qui investit plus qu’elle n’impose, qui voit en chaque Français, chaque territoire, une chance plutôt qu’une charge …

12 juillet

  • Être/ ne pas être républicain ? Puisque le Président en fait le marqueur d’une coalition acceptable, sommes-nous certain de parler de la même chose ?
  • Car en faire un principe sans préciser les contours, ouvre le risque d’ajouter un quiproquos, voire une incompréhension, à la confusion …
  • La sagesse – ou plutôt, la recherche de stabilité, compte-tenu du désordre ambiant – appelle à ne pas décerner trop vite des brevets de « républicanisme » d’autant que les Français pourrait répondre :
  • Que la dernière anicroche au principe républicain est d’avoir opéré des alliances contre nature pour orienter les votes
  • Que le balancier (mal contrôlé) vers le NFP dont la conception de la laïcité est pour le moins ambigüe, interroge sur ses valeurs républicaines …
  • Une clarification serait à nouveau bienvenue
  • Mais, mieux qu’une lettre, une perspective de « réponses républicaines » en écho au vote des Français (en matière de sécurité, de pouvoir d’achat, de maitrise budgétaire et de décentralisation), éclairerait cette clarification …

14 juillet

  • Et si nos territoires était la solution à la crise politique ?
  • Pour contourner un centralisme devenu indécent et inconséquent
  • En cherchant une majorité de projet pour et par nos territoires …
  • Avec un Gouvernement composé des 18 Présidents de Région de métropole et d’Outre-mer, qui partageraient les fonctions ministérielles, complété par 18 Secrétaires d’État techniques
  • Fort d’une double mission : répondre aux préoccupations des Français, agir là où ils vivent, pour l’emploi, le logement et les services publics ; et assurer un déploiement plus équitable des politiques régaliennes
  • L’initiative présenterait trois atouts politiques majeurs :
  1. Un avantage démocratique : La légitimité des exécutifs régionaux (élus à la proportionnelle) est incontestable ; elle garantirait une double représentativité politique et territoriale de l’exécutif national
  2. Une promesse d’efficacité : Les ministres travailleraient ensemble à l’optimisation des politiques publiques en ajustant les solutions aux attentes qu’ils connaissent ; ils mettraient en place une trajectoire budgétaire audacieuse inspirée du « couloir de recettes et de dépenses » proposé dans le rapport Woerth pour articuler les engagements de l’État et des collectivités
  3. Une ambition : Ce gouvernement incarnerait une approche décentralisée de l’action publique ; il inaugurerait une politique moderne d’aménagement du territoire fortement exprimée par les Français.
  • En convoquant la culture allemande du compromis, comprenons qu’elle s’inspire d’un format décentralisé de vie politique et de dialogue social. Cette proposition ressemblerait, toute chose étant égale par ailleurs, au dialogue entre le Bundesrat (représentant les Länder), et le Bundestag (représentant les partis)
  • L’initiative ancrerait l’activité parlementaire dans les réalités vécues ; donnerait au Président l’opportunité d’aller au bout de l’acte décentralisateur qu’il a souhaité ; elle donnerait aux Français l’assurance que le projet politique repart de là où nous vivons ; elle restaurerait la confiance et l’esprit de réconciliation
  • Et si nous faisions de cette crise une chance … ?

Mon interview dans Le Point

  • Vous présentez plusieurs candidats aux législatives. Pourquoi ? Ne craignez-vous pas d’ajouter de la confusion dans un paysage politique fortement opaque ?

Depuis des années, au prétexte d’éviter le pire, on décourage l’émergence d’idées nouvelles. Cette opacité prospère quand les destins personnels, ou quand la survie des partis, prend le pas sur l’incarnation d’un projet. Je crois, au contraire, qu’il est urgent de s’extraire de ce maelstrom mortifère et de proposer quelque chose de nouveau et d’ambitieux. Avec Philippe Folliot, Sénateur du Tarn, nous lançons Le Centre. Pas un « centre » tiède et confusant comme celui que nous connaissons, à mi-chemin entre la droite et la gauche, mais l’idée de remettre l’essentiel au centre : nos territoires, nos lieux de vie, nos projets de vie, tout ce à quoi la politique a renoncé depuis des années, en adoptant une approche centralisatrice, technocratique et vide de sens.

  • Pourquoi ne vous présentez- vous pas aux législatives ?

Car plus que jamais, notre place est dans nos mairies, dernier îlot de stabilité, de dialogue et de confiance. Le désordre actuel tient en grande partie à l’affaiblissement des collectivités territoriales, sans pour autant que l’État se soit renforcé. La proximité façonne l’armature politique, elle est le premier espace de médiation. Une perspective nationale ambitieuse et durable ne peut se dessiner qu’à partir du moment où ce socle est à la fois stable et solide. Une des erreurs majeurs de ces dernières années a d’ailleurs été la suppression du cumul des mandats. Il imposait aux Députés un principe de réalité et un dialogue authentique.

  • Comment exister alors que la compétition électorale se focalise sur le choc RN-LFI ?

En pariant sur le temps, plutôt que sur l’instant. Nous n’avions pas prévu de partir si vite alors que Le Centre est à peine créé. Ces élections nous permettent de présenter des candidats dans toutes les régions et de mettre sur orbite nos idées. Je suis convaincu que du chaos actuel émergera une vision pour la France. C’est à partir de nos racines, de notre histoire et de notre géographie, que renaîtra une espérance. Nous avons créé Le Centre, non pas pour faire exister un mouvement supplémentaire qui porterait nos ambitions personnelles, mais pour lancer un véhicule politique qui porte une nouvelle vision pour notre pays.

  • Croyez-vous encore en la possibilité d’une coalition de modérés pour diriger la France ?

C’est possible. Mais soyons conscient qu’il n’y aura pas grand-chose à en attendre, autre que de gérer les affaires courantes. Quand j’évoque l’atonie du « centre » dès lors qu’il est un entre-deux entre la droite et la gauche, alors quel souffle pourrions-nous attendre d’un mi-chemin entre centristes de droite et de gauche ? Aucun. Ce n’est plus de pragmatisme de court-terme dont la France a besoin, mais d’une vision assumée, forte et audacieuse qui nous permette enfin de sortir des sables mouvants dans lesquels nous nous enfonçons inexorablement. Le Centre doit incarner une forme de radicalité, au sens d’une véritable détermination à aller au bout d’un projet.

  • Qui pour l’incarner ?

Pour incarner ou participer à une coalition, il y aura du monde. Mais espérons que les échéances nous permettront d’en sortir vite car le temps joue contre nous.

  • Édouard Philippe a-t-il eu raison de rompre avec Emmanuel Macron maintenant

Ce n’est plus que de la tactique politicienne. Celle dont souffre la France. Edouard Philippe, comme plusieurs ministres ou anciens ministres de Macron, vont tenter de jouer leur propre carte en prenant leurs distances vis-à-vis de celui grâce auquel ils existent. Quelle ingratitude ! Mais c’est tellement le reflet de ce que j’évoquais plus haut : la politique des destins personnels.

  • Dès le début du macronisme, vous considériez Macron comme un « syndic de faillite ». Comment le jugez-vous maintenant ?

J’avais employé cette expression pour dire qu’il devrait d’abord redresser la France compte-tenu de l’État de nos finances publiques, mais aussi qu’il devrait aller au bout de l’espoir qu’il incarnait. Huit ans plus tard, force est de constater que la situation s’est fortement dégradée, entrainant la défiance dans son sillage. Tous nos indicateurs sont au rouge : déficit budgétaire, déficit commercial, dette, excès de centralisme, même le chômage dont on se targue de bonnes performances, est au-dessus de la moyenne européenne et de celle de la zone Euro. Notre logiciel politique est obsolète. Si je voulais prolonger l’expression de 2017, je dirais que la France est toujours sous administration provisoire. On gère au quotidien, sans vision, ni ambition, en attendant toujours un repreneur. Les émotions et les algorithmes cadencent la vie politique. Le risque aujourd’hui, c’est que l’impatience légitime des Français les conduise vers une radicalité réactionnaire, celle des extrêmes. Je préfère encore une coalition, mais à condition qu’elle soit de courte durée. Il est temps de doter la France d’un projet politique …

Philippe Folliot et Jean-Christophe Fromantin lancent – LE CENTRE – et annoncent des premiers candidats …

COMMUNIQUÉ

Les résultats des Européennes marquent un signal de défiance alarmant : Le vote contestataire se substitue massivement au vote d’adhésion ; le vote sanction occulte l’émergence d’idées nouvelles ; l’enjeu européen s’est dilué dans les turbulences et les violences des débats nationaux. Les partis traditionnels sont en voie d’obsolescence

 

Cette fin de cycle nous amène à questionner une autre voie : qui remette au centre nos territoires et ceux qui y vivent ; qui considère la confiance et l’écoute comme des conditions à la restauration d’un débat serein ; qui marque l’ambition de la France autour d’échelles locales, nationales et européennes.

C’est pourquoi nous lançons LE CENTRE*, une force politique nouvelle, enracinée, ambitieuse et ouverte sur le monde. Nous revisiterons en profondeur la manière de faire de la politique. Nous développerons notre vision : celle d’une France dont la géographie est sa richesse, dont l’histoire a façonné ses valeurs, dont ses institutions sont ses repères …

 

« De plus en plus de Français se détournent de la politique. Le débat d’idées vit au rythme des émotions et des algorithmes (…) Cette élection marque un tournant ; nous devons en tirer les leçons et introduire une nouvelle vision. Notre périple à vélo à travers la France a confirmé les dangers d’un éloignement de plus en plus grands des Français vis-à-vis de la politique. C’est le point de départ de l’initiative que nous lançons autour du CENTRE »  déclarent Jean-Christophe Fromantin et Philippe Folliot qui annonceront dès la fin de cette semaine leurs premiers candidats.

Contact@LeCentre2024.fr

*Philippe Folliot (Sénateur du Tarn) et Jean-Christophe Fromantin (Maire de Neuilly-sur-Seine et ancien Député des Hauts-de-Seine) sont respectivement Présidents de Alliance-centriste et de Territoires en Mouvement.

Débat : Henri Guaino et Jean-Christophe Fromantin

Dans Famille-chrétienne, juin 2024

Quel est selon vous l’ADN de l’Europe ?

 

Henri Guaino :

Tout dépend de quoi on parle ! Il y a d’un côté la construction européenne qui a débuté dans les années 50 et, de l’autre, l’Europe civilisationnelle. Cette Europe-là a été façonnée par le Dieu de la Bible et celui des philosophes, Platon ou Aristote. On ne peut évoquer aujourd’hui l’Europe sans penser à la chrétienté même si on n’est pas croyant ! Souvenez-vous de l’incendie de Notre-Dame. Beaucoup de gens qui ne fréquentaient pas les églises passaient devant sans faire attention… jusqu’au jour où elle a brulé devant leurs yeux. Alors ils ont pleuré ! Pourquoi ? Parce qu’ils portent au plus profond d’eux – plus ou moins inconsciemment – ce formidable héritage européen de culture et de foi.

 

Jean-Christophe Fromantin :

A l’amorce de l’Europe, il y a Benoit de Nursie qui pose ses fondements au Ve siècle, puis c’est une construction patiente relancée une première fois au Moyen âge. L’armature originelle de l’Europe se sont ses abbayes. La Règle de saint Benoit a structuré cette prévalence des territoires. Cela a donné plus tard la subsidiarité défendue par Robert Schuman ! Le projet de l’Europe, c’est une reconnaissance fondamentale des richesses géographique et culturelle.

 

HG : Mais à l’origine de l’Europe, il y a aussi la centralité, la verticalité !

 

JCF : Attention, l’axe de transcendance n’est pas juste une force descendante, il est aussi ascendant ! La verticalité en politique est trop souvent jacobine …

 

HG : Reste que la transcendance est essentielle à la politique. L’Europe s’est construite en référence à la verticalité : le ciel des idées de Platon ou la philosophie des Lumières. Il y a une cité de Dieu au-dessus de la cité terrestre. L’inspiration vient toujours d’en haut ! Pour que cela soit supportable au quotidien, il faut évidemment tenir compte des aspirations des hommes sur terre… L’Europe repose justement sur cet équilibre, unique au monde, précaire et miraculeux, entre le ciel et la terre.

 

Vous incarnez l’un et l’autre deux visions antagonistes de la construction européenne. Le pouvoir centralisateur de l’État est-il forcément incompatible avec la liberté des territoires ?

 

JCF : Je crois que la construction de l’Europe est toujours partie d’en bas -sur la base de la proximité et de la confiance. Le pape François, dans son encyclique sur la fraternité, nous demande d’être des « artisans ». La construction européenne suppose selon moi un artisanat politique et social qui s’invente sur le terrain. Je me méfie beaucoup des visions « macros » et abstraites. De toute façon, l’être humain, dès qu’il le peut, s’affranchit de la centralisation. L’ADN de l’Europe, c’est tout simplement l’homme enraciné dans le territoire où il vit. La crise survient quand on méprise ce principe de base. Je pense à l’injonction faite aux Gilets jaunes : « vous ne pouvez plus vivre chez vous puisque nous allons fermer l’école et la maternité… il faut vous rapprocher d’une métropole. Allez vivre ailleurs ! »

 

HG : Les Gilets jaunes, ce n’est pas une injonction à vivre ailleurs. Si vous supprimez l’État qui a la capacité de s’opposer à tous les déterminismes qui asservissent les hommes, tout va se concentrer dans les métropoles. L’État transcendant est essentiel car il peut freiner cette désertification des territoires dont vous venez de parler.

 

JCF : La France ne se réduit pas à l’État ! Le centralisme est quelque chose de très récent ! Il est le fruit de contingences économiques. La densification autour des places fortes du Moyen âge n’a pas été le résultat d’un besoin de plus de centralisation mais une volonté de protéger le commerce !

 

HG : Qu’est-ce qui se passe quand la centralité disparait ?! Que voit-on en Europe après la chute de l’empire romain ?! Le réseau routier a disparu, les hommes libres sont devenus des serfs !  Il a fallu une très longue reconstruction pour remettre en place des forces qui empêchent le chaos de dominer. C’est tout l’effort de la monarchie avec laquelle le pouvoir retrouve peu à peu une centralité. La Révolution française et Napoléon, c’est l’accomplissement du rêve capétien, à savoir un pays avec un centre politique fort. Quand Napoléon arrive après le chaos de la Révolution, il « recrée une société » – un Etat – pour reprendre les mots de Madame de Staël.

Mais que dire de l’identité de l’Union européenne en 2024 ?

HG : L’identité profonde de l’Union européenne, c’est la démocratie chrétienne. Mais l’UE s’en éloigne de plus en plus ! En tant que gaulliste, par-delà les conflits d’idées avec ce courant, je regrette sa disparition. La démocratie chrétienne – comme le gaullisme ou le socialisme – avait sa place dans l’imaginaire des Français. Il ne reste aujourd’hui qu’une table rase où seuls demeurent les extrêmes !

 

JCF : C’est vrai. Mais qu’est-ce que porte la démocratie chrétienne dans la construction européenne ? Elle revendique l’importance de la diversité géographique. Elle fait écho au message biblique où Dieu donne à son peuple une terre pour vivre et prospérer. Chacun doit pouvoir vivre dignement dans la terre qui est la sienne. Il y a une relation essentielle entre le territoire où nous vivons et la dignité humaine. C’est la promesse européenne.

 

HG : Le capitalisme est une force de création extraordinaire. Mais on a mis en branle en Europe des machines terribles qui détruisent la culture, la civilité et l’homme. On a vraiment joué aux apprentis sorciers. Il nous faut maintenant trouver une force politique suffisante pour se protéger des excès du capitalisme sans que cette force ne devienne dictatoriale.

 

JCF : Je ne vois pas les choses ainsi. L’Europe, c’est la combinaison d’une richesse géographique et de valeurs communes – en droite ligne de la Règle de saint Benoit ! Il faut des centralités, des lieux d’échanges mais le risque, c’est une polarisation excessive au détriment des territoires. J’ai le sentiment que nous sommes arrivés à la fin d’une séquence de centralisation en Europe. Ce que demandent les Européens, ce n’est pas « Bruxelles » c’est l’oxygène de la décentralisation et le renouveau des cultures.

 

HG : Je pense exactement le contraire ! Nous n’allons pas du tout rentrer en Europe dans une phase de décentralisation.

 

JCF : Entendez-moi bien, je ne parle pas de la fin d’un besoin de centralité mais de la fin d’une métropolarisation.

 

HG : Je ne suis pas d’accord. Je constate que la centralisation n’a cessé de se défaire depuis des décennies. Nous arrivons justement à la fin d’une phase car la centralité a quasiment disparu. Aucune force ne maintient plus les sociétés unies. C’est un drame pour l’homme européen car il n’y a pas de possibilité pour l’homme de vivre libre et seul au monde. Il est forcément inclus dans une communauté, une cité, un Etat, un empire. Ce qui nous attend en Europe, c’est plutôt un retour de bâton terrible. Il y a partout un immense besoin d’ordre qui risque de se traduire par un retour de la centralité avec un visage pas forcément très sympathique…

 

Mais à quelle échelle doit se construire l’Union européenne ?

HG : A l’échelle humaine – c’est le titre d’un livre de Léon Blum ! Cette dimension est évidemment importante. Mais nous avons installé depuis des décennies un système qui nie l’échelle humaine. La mondialisation heureuse ne l’est pas ! Elle ne le sera pas non plus dans l’Union européenne car la globalisation dissout tout ce qui permet à l’homme de résister aux déterminismes.

 

JCF : L’organisation n’est pas une chose naturelle, elle est politique ! Cela dit, la mondialisation n’est pas mauvaise en soi dès lors qu’elle stimule les échanges. Ce qui importe, pour l’Union européenne de demain, c’est de se nourrir de la transcendance et des territoires. La politique n’a de sens qu’en permettant à chacun de réaliser son projet de vie. Tout le reste est nécessaire mais contingent. Aujourd’hui, le risque, c’est que la politique européenne tourne uniquement autour de modalités techniques. On érige le pragmatisme en doctrine politique ! Je trouve ça grave. Parce que l’idéal politique n’est pas une question de modalités. L’Europe a besoin d’une âme disait Schuman.

 

HG : Vous êtes gentil en parlant de pragmatisme… La vérité, c’est qu’en mettant à l’écart les idéologies on a aussi éliminé les idées et les idéaux ! La politique se limite maintenant à un tableau Excel. Mais derrière les chiffres, il y a toujours des hommes !

 

Peut-on parler de souveraineté européenne ? Et si oui, comment s’articule-t-elle avec la souveraineté nationale ?

  1. La souveraineté c’est l’origine de la décision politique. Qu’on le veuille ou non, elle appartient toujours au peuple. Quand un peuple ne veut pas d’un dictateur, il finit par le renverser. Pareil pour un colonisateur. Cela peut prendre du temps. On a toujours le pouvoir de dire non, ce refus ultime est la marque de la souveraineté. Il y a deux souverainetés : celle de la personne, et celle du peuple. Elle est par définition inaliénable. Parler de souveraineté européenne c’est présupposer qu’il y a un peuple européen, ayant une conscience de peuple, ce qui est très discutable. Mais vous ne pouvez pas l’articuler avec une souveraineté française ; ce « non ultime » ne peut pas avoir de limites. Malraux disait que le « non » du 18 juin faisait écho à celui de Jeanne d’Arc et à celui d’Antigone (dans la pièce de Sophoclendlr). On est bien au-delà du droit et de la politique. Si la France est souveraine, il ne peut pas y avoir un pouvoir au-dessus, sinon elle n’est pas souveraine.
    Attention à ne pas confondre la souveraineté avec l’indépendance, qui elle est relative. Nous sommes bien obligés de vivre avec les autres, nous avons besoin des autres pour vivre, avec plus ou moins d’ouverture et de fermeture selon les époques.

    JCF. Le vrai sujet, c’est la maitrise de son destin. Certes, ce n’est pas une science exacte. Être souverain, c’est le pouvoir de prendre des décisions à la bonne échelle. Je pense qu’il y a différents niveaux de souveraineté qui s’encastrent les uns dans les autres. Maitriser son destin, ce n’est pas une notion figée, c’est une notion dynamique. Quand l’Union européenne se met en place, dans les années 50, il y a cette idée de faire la paix mais aussi de maitriser son destin en se basant sur un socle de valeurs communes.

    HG. Si je suis maquisard dans les Glières en 44, je choisis et je maitrise on destin, j’accepte de mourir le cas échéant. Un peuple qui n’a pas renoncé à être lui-même ne peut renoncer à une once de sa souveraineté.

    JCF Justement, la reconnaissance des racines chrétiennes de l’Europe légitime une part de souveraineté européenne dès lors qu’il y a des enjeux de taille critique.

    Y a-t-il un peuple européen ?

    JCF S’il y a un ADN européen, il est spirituel, il est culturel, il a été façonné par l’histoire longue. Cette dynamique est particulière à l’Europe. Mais parler de peuple européen n’est pas exclusif d’un peuple national qui lui-même n’est pas exclusif d’un héritage culturel enraciné. Ces trois niveaux sont fondamentaux. Un Breton est à la fois breton, français et européen. Aucune contradiction entre ces trois niveaux ! La force de l’Europe est de construire un modèle politique riche de cette diversité.

    HG Je suis provençal, français et européen, mais je suis avant tout français… Si on me propose une Provence indépendante, j’exercerai mon « non ultime », par tous les moyens !

    JCF En Europe nous avons une histoire commune, des valeurs communes, c’est la raison pour laquelle l’Europe doit se saisir des enjeux modernes de la souveraineté, l’énergie, le numérique, l’IA, sinon d’autres le feront à notre place.

    HG Sans doute, mais attention à la notion d’échelle. A force de vouloir toujours monter plus haut, augmenter notre taille, on finit par tout noyer. Quand nous serons 40 en Europe, nous serons beaucoup plus faibles que quand nous étions 6 ou 12… Si nous, Européens, étions tous d’accord sur nos intérêts vitaux, il n’y aurait pas de problème, nous coopérerions tout naturellement pour les défendre. Si nous ne sommes pas d’accord en revanche, il faut des règles et des institutions. C’est là qu’il faut poser la question des normes juridiques. La hiérarchie des normes, pour Bruxelles, ne repose pas sur la souveraineté juridique, mais sur des traités et la jurisprudence. Au lieu de faire comme jadis, le droit par la démocratie, on fait la démocratie par le droit. Mais d’où vient ce droit ? Quelle est sa légitimité ?

    JCF Dans mes pérégrinations récentes, j’ai été frappé par les fractures avec l’Europe. Je pense que cela est dû, entre autres, au mode de scrutin autour d’une seule liste nationale. Les candidats sont en général très éloignés des préoccupations de la population. Alors que nous sommes dans une démocratie participative, l’Europe est désincarnée. Aucun Député ne rend compte de ce qu’il fait ; il n’y a personne vers qui remonter les sujets. Rien n’est fait pour que l’Europe soit proche des gens. Je vais proposer de créer 81 circonscriptions européennes pour qu’il y ait un Député européen dans chaque territoire. Pour que l’Europe ait un visage là où chacun vit et travaille.

    HG Si l’on fait cela, supprimons les élections législatives ! Si la démocratie est européenne, parce qu’il y a un peuple européen, la chambre des députés devient une sorte de conseil départemental…

    JCF jusqu’à présent, député national et député européen, ont des compétences distinctes …

    HG Toute la question est : qui a le dernier mot ?

    Les principes étant posés, voyons-en les points d’application. La question de l’immigration, d’abord. Comment la maitriser au niveau national et européen ?

    JCF On réduit le sujet de l’immigration au prisme sécuritaire – qui est une composante importante de la question, mais pas la seule. Il y a une relation fondamentale avec l’Afrique. Il faut bien entendu une maîtrise des flux migratoires, et revoir les accords de Schengen, qui commencent à dater (1985) ; mais il est urgent de réinventer un partenariat, et pour cela de revisiter nos intérêts réciproques, ceux de l’Afrique et ceux de l’Europe. Les fondateurs de l’Europe défendaient le concept d’Eurafrique, et nous sommes en train de perdre cette notion de vue. Nous n’avons pas ris conscience du potentiel de développement de ce continent. Paul VI nous prévenait dès 1967 : « Les peuples de la faim interpellent aujourd’hui de façon dramatique les peuples de l’opulence ». On n’en a tenu aucun compte, et continué de puiser en Afrique ce qui nous intéresse.

 

HG D’abord, ce ne sont pas les plus miséreux qui traversent la Méditerranée et qui viennent en Europe. Mais il est vrai que nous n’avons jamais voulu mettre en place une véritable coopération entre l’Europe et l’Afrique. Ensuite, entre l’Afrique et nous il y a la Méditerranée, et notre destin se joue d’abord là, à la charnière entre Moyen Orient, Europe et Afrique. Or l’Europe du Nord ignore la Méditerranée ; elle commence à se rendre compte de son existence parce que l’immigration méditerranéenne arrive jusqu’à elle.
A propos de l’immigration, la liberté de circulation est devenue un vrai sujet ; elle ne peut plus être ce qu’elle est devenue. L’Europe ne tient pas compte des facteurs sociaux, civilisationnels, humains, nationaux. Et notre pays ne devrait pas confier aux autres le contrôle de ses frontières. Mes frontières, je les défends parce que j’ai la volonté de les défendre.

Que pensez-vous des réformes « sociétales » prônées et imposées par l’Europe ? (Droits LGBT, avortement, etc.) ?

HG Ces réformes sont typiques du « nous avons les mêmes valeurs » ! Il y a des sujets sur lesquels nous n’avons pas les mêmes principes ; pour un Anglo-Saxon, la laïcité à la française est une atteinte aux libertés fondamentales. Pour moi, c’est une liberté fondamentale, une façon de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, de distinguer la cité terrestre et la cité de Dieu. Je veux garder la liberté de choisir sur quel principe je fonde la vie en société.

JCF Est-ce même une question de valeurs ? Je crois malheureusement que nous sommes dans une Europe très utilitariste, et peu inspirée par l’ADN dont nous parlions. Cette vision utilitariste encourage des réformes de facilité. Nous devons avoir davantage d’exigence sur cet héritage européen.

L’Europe doit-elle accueillir l’Ukraine ? …

JCF La question de l’Ukraine ouvre un grand débat sur les critères  d’adhésion. On tergiverse sur l’entrée de l’Ukraine mais on n’a jamais remis en cause la candidature de la Turquie ! Si l’Europe est seulement une communauté d’intérêts économiques, il faut intégrer la Turquie ; si on considère que l’Europe doit rassembler les pays partageant les mêmes racines, les mêmes valeurs, alors il fait accueillir l’Ukraine et rompre avec la Turquie. Ne nous trompons pas d’Europe.