71 circonscriptions européennes pour rapprocher l’Europe des Français

 

Les Français perçoivent l’Europe de plus en plus loin de là où ils vivent, de leurs préoccupations, de leurs attentes, et des véritables enjeux auxquels ils sont confrontés.

Nous proposons de rapprocher l’Europe des Français en changeant le mode scrutin pour passer de la proportionnelle intégrale à un vote territorial au scrutin majoritaire. Chaque département (ou groupe de départements) formerait une circonscription. Ainsi, l’Europe serait incarnée par un Député dans chaque territoire de France.

 

Cette évolution, qui relève d’une décision souveraine de la France, aurait trois avantages :

  • Redonner une réalité à la démocratie européenne en déployant des Députés dans tous les territoires au plus près des Français, en capacité d’expliquer et de rendre des comptes
  • Créer une relation directe entre les territoires et les instances européennes pour porter la diversité des enjeux politiques auxquels nos territoires doivent faire face
  • Faciliter le déploiement des dispositifs européens, y compris les aides, dans chaque département et ouvrir un dialogue entre les élus locaux et européens pour mieux coordonner les politiques régionales, nationales et européennes

71 Députés européens (un par Département français ou rassemblement de Départements) afin de déployer nos élus sur l’ensemble de la France. Et 10 Députés élus à la proportionnelle sur des listes nationales. 

Une proposition de loi (Document ci-dessous) va être soumis à signature et déposée au Bureau du Sénat par Philippe Folliot, Sénateur du Tarn.

PPL DEFINITIVE

 

C’est au  cours des1300 Kms à vélo, pour débattre de l’idée européenne que cette proposition à germé … 

De Nantes à Strasbourg*, nous avons traversé la France en rencontrant les maires et des dizaines d’acteurs locaux afin de comprendre leurs attentes. De façon unanime, ils ont pointé la nécessité de restaurer le dialogue et de disposer d’un élu européen, pour « remettre l’Europe au cœur de nos villages« .

Très conscients du rôle de l’Europe et de sa taille critique pour adresser des enjeux d’énergie, d’innovation, de politique industrielle ou de relations internationales, ils appellent à une « Europe des territoires « 

*Nantes, Vertou, Cholet, Saumur, Chinon, Tours, Blois, Orléans, Montargis, Sens, Troyes, Saint-Dizier, Commercy, Scy-Chazelles, Metz, Sarrebourg, Strasbourg

Le Point : En quoi le spirituel peut-il soutenir l’action politique ?

 

 

Jean-Christophe Fromantin : Pour moi, un projet de vie, quel qu’il soit, se construit sur trois piliers : le spirituel, le matériel et le social. En clair, le respect pour l’inexplicable, la nécessité de travailler pour vivre, et les relations avec les autres. S’il manque un de ces piliers, ça ne fonctionne plus. On ne vit pas que d’altérité, ni de matérialité. Une société obsédée par le matérialisme, la performance, l’efficacité conduit à la déshumanisation. Quand on a l’ambition de travailler une offre politique, le spirituel est déterminant. Il ouvre une faculté d’émerveillement, un regard positif sur des choses simples : un paysage, un enfant, un savoir-faire, une action emblématique. Lors de ma traversée à vélo, cet hiver, souvent seul, à travers des territoires parfois inhospitaliers, j’ai gardé éveillé ce regard ouvert. Cultiver une capacité d’émerveillement, c’est poser un acte politique authentique. Quand des collègues maires s’inquiétait, je leur demandais ce qu’il avait de singulier, ils avaient toujours quelque chose d’unique à me faire découvrir. Le spirituel stimule le sentiment d’appartenance, développe la fierté et offre un socle pour construire ou reconstruire quelque chose de nouveau.

 

Cela vous aide dans votre rôle d’élu local ?

Le rôle d’un élu local est de chercher des atouts, des points d’appui, qui ne sont pas toujours visibles de prime abord. Quand, par exemple, nous avons initié le grand chantier de refondation de l’avenue Charles-de-Gaulle, à Neuilly, tous mes adversaires disaient : « Cette avenue est un problème ». Et moi, je leur répondais : « C’est une chance ». Parce qu’être dépositaire d’une part de cette formidable perspective historique entre Les Tuileries et La Défense ne méritait pas de s’apitoyer. Quand on est un homme politique, et a fortiori un élu local, il faut être lucide, mais ne pas perdre le sens de l’émerveillement. A tout focaliser sur les problèmes, on entraîne tout le monde dans une dépression. Aujourd’hui, malheureusement, les politiques stimulent davantage les angoisses que les rêves. Les grands dirigeants sont ceux qui embarquent leurs concitoyens dans une vaste ambition collective. On ne fédère pas autour de la critique.

 

D’où vous vient votre foi catholique ?

C’est un héritage familial, j’ai été éduqué ainsi. Je ne la porte pas en étendard. Mais je ne la cache pas non plus. Quand on m’interroge, je réponds. Et je ne crains pas de le faire. Personne ne m’a jamais attaqué là-dessus. Sans doute parce que je vis ma foi de manière sereine et respectueuse des autres. Quand on fait de la politique, on doit rassembler. Et la foi catholique, pour moi, solidifie, conforte, renforce. Cela étant, il faut la mettre à l’épreuve de ce que l’on vit. Dans un cheminement catholique, il y a une phase d’éducation, puis de maturation et, enfin, de mise à l’épreuve, dans les responsabilités, familiales, professionnelles ou publiques. Il faut faire des allers-retours entre la réflexion et l’action, c’est dans cette dialectique intense et exigeante que se construit un chemin.

 

Comment concrètement mettez-vous votre foi à l’épreuve ?

En interrogeant le sens de l’action. J’ai une grande admiration pour la philosophe Simone Weil, qui répond à cette question en discernant le bien du mal. Au passage, elle se montre très sévère sur les partis politiques construits, selon elle, sur les passions collectives qu’ils exacerbent pour assurer leur propre existence. Il faut sans cesse rechercher le sens du bien commun, dont la foi, pour moi, est la composante centrale. Celle-ci donne une grille de lecture. La culture chrétienne, dans une construction patiente depuis deux millénaires, notamment à travers le travail monastique, a profondément inspiré les valeurs républicaines de fraternité, liberté et égalité.

 

Comment nourrissez-vous votre foi ?

Par une pratique religieuse classique, en allant à la messe, en participant aux fêtes religieuses. Mais aussi, en me ménageant des moments d’isolement, à travers des temps de méditations ou des lectures, de Simone Weil à Georges Bernanos en passant par des auteurs contemporains comme Bruno Latour. Ce sont des nourritures qui relient le sens et l’action. En lisant récemment « Jeanne, d’Arc, le procès de Rouen » (Jacques Trémolet de Villers), on perçoit l’intensité de la foi, dans la simplicité. Jeanne d’Arc était une paysanne inculte, qui ne savait ni lire ni écrire, mais elle déstabilise les docteurs de l’Église. Quand Bernanos écrit « Le journal d’un curé de campagne » on retrouve la force de la simplicité sur la complexité. La foi pour certains, ou une philosophie personnelle pour d’autres, permet de discerner dans une actualité abondante et conflictuelle, dans la limpidité et la sérénité. Elles offrent une charpente intellectuelle et une approche éthique.

 

Vous arrive-t-il de douter ?

Oui. Et c’est très bon ! La foi n’est jamais acquise. Il faut sans cesse la réinterroger. La complexité des situations présentes percute les convictions. C’est pour cela qu’il faut ménager du temps pour nourrir la pensée profonde. La foi s’entretient ! J’en ressens fortement le besoin. J’aime beaucoup cette phrase de Simone Weil qui amène un autre regard sur les vulnérabilités : « La compassion pour la fragilité est toujours liée à l’amour pour la véritable beauté, parce que nous sentons vivement que les choses vraiment belles devraient être assurées d’une existence éternelle et ne le sont pas ». Dans un monde tendu vers l’efficacité, on en oublie les fragilités et les vulnérabilités. Or, celles-ci sont au cœur de l’action politique sinon la politique se réduit à un enchainement d’opportunités.

 

Êtes-vous plutôt Benoît XVI ou Pape Francois ?

Les deux. Il se tisse entre les pontificats un récit de complémentarité, ils suivent un enchaînement très cohérent. Jean-Paul II ouvre l’Église, Benoît XVI la reconsolide sur ses fondamentaux, le pape François, à partir d’un corpus solide, enclenche des perspectives inattendues, avec beaucoup d’audace et de compromis.  « Qui sommes-nous pour juger ?”  Cette phrase restera emblématique de son pontificat. Mais on peut aussi remonter à Léon XIII, au XIXe siècle, dont la doctrine sociale m’inspire beaucoup. Elle porte la réconciliation entre l’héritage et la modernité, l’Église liée à la tradition monarchique et la République, puis pose les bases de la démocratie chrétienne.

 

Vous lisez beaucoup les encycliques des papes ?

Je les lis, et les relis. Ces textes sont prophétiques. Au service d’un récit cohérent et solide. Benoît XVI, dans « Caritas in veritate », en 2009, parle de la mondialisation de façon très moderne, réflexion que le Pape François poursuit avec « Laudato Si », précurseur sur l’environnement, et  « Fratelli Tutti », sur la fraternité. Trois textes qui ressemblent à une trilogie. Paul VI, en 1967, dans « Populare progressio », lance : « Les peuples de la faim interpellent les peuples de l’opulence, l’Église tressaille dans un cri d’angoisse ».  Il alerte alors, sur ce que nous avons sous nos yeux aujourd’hui, près de soixante ans plus tard ! Et pourtant, à l’époque, pas grand monde n’a fait attention à ce discours. La lecture des textes des papes, c’est l’arrière-plan de mon engagement politique. Je me suis lancé en 2008 par le hasard des circonstances, puis je me suis interrogé sur le sens de cet engagement, et j’ai trouvé dans ces différentes références l’armature d’une pensée qui nourrit mon action.  La règle de Saint-Benoît, rédigée en 530, a posé les bases de la subsidiarité. La règle pose l’essentiel et laisse à chaque abbaye la liberté de l’organisation. Mon attachement aux échelles humaines, aux territoires et à la décentralisation est ancré dans cet héritage.

 

La dimension spirituelle est-elle négligée en Europe aujourd’hui ?

 

L’hyperurbanisation, la recherche à tout prix d’efficacité, l’excès de financiarisation de l’économie conduisent à extraire le spirituel et la capacité d’émerveillement du projet de société. La métropolisation du monde, c’est une négation de la spiritualité puisque celle-ci se nourrit de la nature, de l’espace, du silence. La nature en ville est, de ce point de vue, vide de sens, et révélateur d’une réification de l’essentiel.

 

Regrettez-vous que le spirituel soit absent du projet européen ?

 

Et comment ! On a oublié que parmi les quatre pères fondateurs de l’Europe contemporaine, trois étaient des catholiques engagés : le Français Schuman, l’Allemand Adenauer, l’Italien Gasperi. L’Europe de Schuman, dont se revendiquait Jacques Delors, reposait sur quatre piliers. D’une part, les racines : si on fait de l’Europe une communauté d’intérêts, celle-ci perdra son âme. Ensuite, Schuman mettait en garde contre la technocratie, l’Europe des normes. Puis, il affirmait que la construction européenne reposait sur le respect des diversités géographiques et culturelles. Enfin, dans la continuité de la pensée de Léopold Sédar-Senghor, il souhaitait une coopération intense avec l’Afrique, une Eurafrique, afin d’éviter une déstabilisation du monde. Si l’on avait fait fructifier le projet Schuman, l’idée européenne ne serait pas en panne comme elle l’est aujourd’hui. C’est pourquoi, je propose de créer 81 circonscriptions européennes en France : les députés seraient élus sur des territoires, où ils auraient une permanence, pourraient recueillir les doléances des citoyens, les faire remonter à Bruxelles, et expliquer les décisions prises, pour donner dans chaque département un visage à l’Europe.

Interview de Jérôme Cordelier

La vulnérabilité des démocraties n’est pas une fatalité …

Jean-Christophe Fromantin, Délégué général d’Anticipations, Chercheur-associé Chaire ETI, IAE Sorbonne.

Face à la montée des populismes et à une défiance croissante vis-à-vis des institutions démocratiques, la question se pose de plus en plus sur la fragilité des systèmes politiques. Quelques pistes méritent d’être explorées pour comprendre ce phénomène et anticiper des perspectives de restauration d’une démocratie authentique :

 

Une 1ère analyse des stimuli de ce glissement porte sur l’hyperpersonnalisation de masse, d’aucuns appellent « l’atomisation de l’individu » qui progressivement nous entraine vers un isolement et nous prive d’un récit commun. Ce phénomène, largement attribué aux réseaux sociaux et à l’appauvrissement d’une socialité réelle, est accentué par les biais cognitifs et culturels qui caractérisent le fonctionnement optimisé des algorithmes. On parle dorénavant d’une « anthropologie du chacun pour soi » qui nourrit des modèles économiques très performants basés sur l’hyperpersonnalisation des offres. Dans ses travaux, la Chaire Vulnérabilité(s) de l’UCLy, alerte sur « des cycles économiques qui ne sont plus l’expression d’un dysfonctionnement ayant pour origine des erreurs d’anticipation, mais l’optimisation d’un comportement optimal » (Michaël Assous, Vulnérabilité(s), 2023). En optimisant les modèles, tout en écartant la notion essentielle de vulnérabilité des constructions socio-économiques, on aboutit nécessairement à un isolement de chaque individu.

 

Une 2ème cause, qui procède de la 1ère, porte sur une forme d’ambigüité entre la notion de « se loger » et celle « d’habiter ». Un enjeu que le philosophe Bruno Latour (Où atterrir ? 2017) avait relevé en appelant notre attention sur le temps « géo-social » du XXIème siècle. Ces deux notions sont très différentes : l’une est fonctionnaliste, tandis que l’autre postule d’une culture, d’un territoire et par conséquent d’une armature de liens sociaux autour d’un héritage et d’une perspective partagés. La métropolisation qui participe de l’approche fonctionnaliste, hors-sol, voire performative du logement est une première cause de cette dangereuse confusion. Elle génère une standardisation croissante, au détriment de l’esprit « village » dont la métaphore est très souvent convoquée pour illustrer le cadre de vie préféré des individus. Cette approche questionne les échelles géographiques vers lesquelles nous devons construire les politiques d’aménagement du territoire, vers plus de proximité, d’altérité et de sens démocratique.

 

Une 3ème voie d’analyse pour comprendre l’affaiblissement des systèmes démocratiques, porte selon moi, sur ce que la philosophe Simone Weil dénonçait dans sa « Note sur la suppression générale des partis politiques » (Écrits de Londres, 1940) en postulant d’une incompatibilité structurelle entre la démocratie et les partis politiques. Elle alertait sur le fonctionnement des partis qui prospèrent sur les passions collectives : « Quand il y a passion collective dans un pays, il y a probabilité pour que n’importe quelle volonté particulière soit plus proche de da la justice et de la raison que la volonté générale, ou plutôt de ce qui en constitue la caricature » ; et par conséquent que s’installe une confusion entre la fin et les moyens. La passion collective devient un moyen, au service d’un autre moyen, qu’est le pouvoir. La notion de bien disparait du spectre collectif et par conséquent du débat démocratique. Or, les partis politiques se battent d’abord pour assurer leur propre existence, pointait la philosophe. Son analyse est particulièrement intéressante dans la période contemporaine dont la multiplicité des crises alimente à foison les passions collectives. Alors même que ces crises devraient être le socle d’une réflexion nouvelle sur le bien et sur les visions politiques qui en découlent.

 

Ces pistes, et bien d’autres, participent d’une mise en tension du périmètre d’exercice de la démocratie par rapport à celui du monde. La restauration d’une démocratie authentique, enracinée, en mesure de poser les technologies comme un moyen plutôt qu’une fin, est consubstantielle des territoires de projet. Deux principes guident cette territorialisation politique : celui de permettre à chacun d’imaginer un cadre de vie au sein duquel il puisse projeter et partager son idéal de vie ; celui par lequel nos échelles d’organisation de la vie collective laissent chaque individu en capacité d’y exercer son utilité, et par conséquent sa part de contribution à la démocratie.

 

Article publié dans l’Opinion le 28 mai 2024

Le 11 avril, Jean-Christophe Fromantin était invité à l’Université Catholique de Lyon (UCLy) pour débattre avec Georges Képénékian, ancien maire de Lyon et Marjolaine Monot-Fouletier, Enseignant-chercheur en droit public à l’UCLy sur la fragilité supposée de la démocratie et des institutions

Energie : s’inspirer des leçons des chocs pétroliers

par Philippe Chalmin, Jean-Christophe Fromantin, Pierre Gadonneix

 

Après des siècles d’autosuffisance, quand le vent, l’eau puis le charbon, participaient du mix énergétique nécessaire au développement, l’ère du progrès, puis celle de la croissance accélérée, nous ont projeté dans un monde d’interdépendance. Le premier choc pétrolier de 1973 a sonné l’alerte. D’autres se sont succédé. La France, dans le contexte de l’époque, a pertinemment créé les conditions de sa sécurité énergétique, en s’intégrant dans les processus de forage et de raffinage, en lançant une ambitieuse filière nucléaire et en diversifiant ses sources d’approvisionnement en gaz.

 

Cet équilibre mériterait d’inspirer notre perspective de transition énergétique. Car les enjeux sont critiques ; tant en ce qui concerne les besoins d’énergie que ceux, non moins stratégiques, de métaux rares. La pérennité de notre compétitivité, et par conséquent, celle de notre modèle social est à ce prix. Trois enseignements sont à retenir de la réponse au choc des années 70 qui pourraient orienter notre stratégie dans la compétition qui se joue entre les grandes puissances mondiales : une meilleure anticipation des besoins et plus de cohérence ; la bonne échelle pour aborder ces enjeux ; et la recherche d’un compromis à l’intersection du pouvoir d’achat, de la croissance et de la transition énergétique.

 

L’anticipation est sans aucun doute le prisme par lequel nos politiques nationales et nos approches géopolitiques doivent être abordées. Le cas des véhicules électriques est de ce point de vue emblématique. Entre les objectifs du plan climat, renforcé par la Convention citoyenne, d’abandonner les véhicules thermiques au plus tard en 2030 ; notre dépendance aux batteries chinoises ; l’instabilité des approvisionnements en lithium et cobalt ; et les tensions sur le cuivre – nécessaire à la circulation de l’électricité – dont il faut plusieurs dizaines de kilos par véhicules ; il est clair que le processus est loin d’offrir les garanties d’une approche linéaire et d’une saine concurrence. Ce sont d’ailleurs les mêmes incohérences qui risquent d’entraver nos ambitions sur l’IA, entre la difficile maîtrise des approvisionnements en étain et nos difficultés à mobiliser les financements nécessaires.

 

Un 2ème sujet relève des échelles par lesquelles aborder ces enjeux. Nos compétiteurs, les USA ou la Chine, travaillent sur des politiques de l’offre à des échelles compatibles avec les capitaux et les investissements qu’ouvrent ces enjeux. Or l’Europe est embourbée dans une série de contradictions qui freinent l’élan d’une transition énergétique commune : les tensions nées des différences de doctrine franco-allemande sur le nucléaire ; nos dépendances envers des pays dont on découvre tardivement la fiabilité ; la décorrélation entre des échéances environnementales européennes (Green deal) favorables à la demande et des politiques énergétiques nationales en peine sur les politiques d’offre ; et un système de décision commune pour le moins erratique et aléatoire. Comme si nous avions oublié que la sécurité à laquelle nous aspirons appelle aussi une puissance à l’échelle des rapports de force en germe.

 

Le 3ème enjeu relève d’un équilibre entre la croissance, le pouvoir d’achat et la transition énergétique. Ce réglage, à la fois subtil et complexe, est éminemment politique. Il appelle deux postulats essentiels : Que nous acceptions le principe que la croissance est nécessaire au financement de la transition énergétique, et qu’à cette aune, la prospérité de notre modèle économique, celui de notre modèle social, et par voie de conséquence notre pouvoir d’achat seront assurés. Que nous abordions la transition énergétique à partir d’un principe de stabilité plutôt qu’à celui d’une illusion de souveraineté. Il n’est pas aujourd’hui raisonnable d’imaginer une indépendance énergétique dans l’état des besoins et des enjeux : L’intermittence des énergies renouvelables, la dispersion de métaux rares, et l’entrelacs des chaines de valeurs nécessaires à la production énergétique doivent nous amener vers un principe de réalité. L’équilibre auquel nous aspirons, pour un maximum de stabilité, est à chercher dans la même logique que celle des années 70 : celle des compétences, de l’innovation, du nucléaire, du stockage et de la diversification de nos partenaires.

 

Rien n’est perdu, pour accéder à une stabilité dynamique en matière d’énergie. Mais nous n’y arriverons, ni en cédant aux récits des idéologues, ni en pensant qu’une main invisible résoudra le problème. Enfin, soyons conscients que l’énergie n’est qu’un moyen et non une fin, au service d’autres causes, comme celle de l’alimentation mondiale, qui méritent que nous nous engagions plus résolument, plus rapidement …

Publiée dans Les Echos le 13 mai 2024

Etape à Scy-Chazelles …

Passage à Scy-Chazelles (Moselle) à la maison de Robert Schuman (après 800 kms à vélo depuis Nantes) et rencontre avec Mgr Philippe Ballot, Archevêque de Metz pour partager nos regards sur l’héritage politique de l’auteur de la déclaration européenne de 1950 (création de la CECA) : La reconnaissance des racines chrétiennes de l’Europe qui fondent nos valeurs partagées, l’enjeu énergétique commun, une approche nouvelle de nos relations et de notre coopération avec l’Afrique, et les risques des dérives technocratiques contre nos démocraties, doivent nous interpeller pour porter une vision moderne et contemporaine de l’Europe. La vision de Robert Schuman est une chance pour nourrir durablement et solidement l’engagement politique des nouvelles générations … Prochaine étape : Strasbourg les 2 et 3 mai.

Nous lançons LE CENTRE …

Avec Philippe Folliot, Président d’Alliance centriste, Sénateur du Tarn, nous lançons LE CENTRE. Une initiative politique qui vise à relancer un courant d’idée absent du débat public depuis la disparition de l’UDF. Issu de la démocratie-chrétienne, ce mouvement s’inscrit dans l’idée de remettre l’Homme et les territoires « au centre ». Il est naturellement enraciné, mais aussi ouvert sur le monde. Il s’inscrit dans une double dynamique de décentralisation et d’intégration européenne.

Nous serons présents dans le débat des Européennes à travers une liste composée majoritairement d’élus locaux. Nous voulons, par cette initiative, lancer notre mouvement et ouvrir cette réconciliations des échelles locales, nationales et européennes. Gilles Mentré, élu de Paris et Julie Capo-Ortega, élue de Castres, animeront cette campagne

www.lecentre2024.fr

Pas de modèles économiques sans valeurs …

Jean-Christophe Fromantin, Renaud Donnedieu de Vabres, Geoffroy Roux de Bezieux – publié dans La Tribune le 5 avril 2024

 

Nos modèles économiques durables sont en théorie indexés sur la création de valeur. Depuis la Renaissance, puis au cours de la période industrielle, il était assez facile de transposer nos valeurs culturelles en atouts économiques. Grâce aux leviers du progrès mécanique, l’artisanat d’art a muté vers une puissante industrie du luxe, nos traditions gastronomiques ont donné naissance à une très large filière agroalimentaire, et plus généralement, la diversité de notre géographie a façonné le socle d’une économie prospère et fortement enracinée. Aujourd’hui, dans beaucoup de territoires, il ne reste de cette économie, que des friches ou quelques productions destinées aux touristes. Or, ce n’est pas tant la mondialisation qui a changé la donne – pour preuve, les deux secteurs parmi les plus territorialisés évoqués ci-dessus, pointent en tête de nos exportations – mais plutôt un éloignement des singularités qui fondent l’adossement nos économies, une financiarisation excessive et une inflation de process en tout genre qui ont progressivement neutralisé les valeurs et l’énergie initiales.

 

Faire d’un grain de sable un continent et faire de chaque minute une opportunité. Autrement dit, travailler à la revalorisation de nos atouts géographiques et culturels pour réintroduire un cycle de création de valeur. C’est probablement une des anticipations stratégiques qu’il nous faut dorénavant réintégrer. A double titre : en ce qu’elle restaure nos avantages comparatifs dans la mondialisation ; mais aussi, et surtout, en ce qu’elle réaffirme le primat de l’être humain sur la technologie et les systèmes de conformité. Remettre l’individu au centre, plutôt que de le pousser vers les périphéries du temps et de l’espace, est probablement le premier défi contemporain qu’il nous faut adresser. La métaphore du village, souvent invoquée, témoigne de cette profonde inspiration à restaurer la culture, la proximité, l’utilité de chacun et à se rapprocher de la nature.

Pour autant, cette revendication d’appropriation de sa part de terrestre, ne doit pas signifier un repli identitaire, au risque de basculer vers une démondialisation malheureuse, voire belliqueuse. Or, on voit aujourd’hui une forte tension entre des fiertés nationales qui tendent vers des nationalismes, et les valeurs du bien commun universel. Cela pose inévitablement la question de la dialectique entre l’affirmation de nos valeurs et l’ouverture au monde : Ces principes sont-ils antagonistes ou participent-ils d’une richesse universelle ? A l’heure des Gafam et des voitures chinoises, existe-t-il un modèle vers une économie humaine, enracinée et mondialisée ? La réponse à ces questions est difficile, mais plusieurs conditions ouvrent la voie : La première est que nous gardions notre esprit critique ; que nous restions conscients que l’innovation, telle une asymptote, n’est qu’un moyen éphémère au service d’une cause qui la dépasse, celle du progrès de l’humanité, et que par conséquent il n’y a pas de prospérité économique durable sans la liberté politique ; la seconde condition appelle à ce que nous trouvions des réponses européennes aux grands défis numériques, énergétiques ou environnementaux de notre époque ; en sortant des égoïsmes nationaux, en trouvant le point d’équilibre entre les racines chrétiennes de l’Europe et les Lumières – qui fondent et inspirent nos valeurs communes – et la légitime souveraineté des États ; la troisième condition, dans l’incandescence du monde actuel, est de maintenir un haut niveau d’échanges, car la valeur et la créativité procèdent en grande partie de l’émulation du commerce et des rencontres qu’il suscite.

 

Articuler nos villages dans un monde global, pour recréer un lien fort entre nos valeurs culturelles et celles qui fondent notre économie. Cela pourrait être l’axe d’anticipation, mais aussi l’axe d’inspiration, grâce auquel nous retrouverons à la fois l’énergie, les valeurs et la créativité que procure le sentiment commun d’appartenance ; mais aussi celui par lequel nous réapprendrons à valoriser ce que nous avons de plus singulier pour faire de chaque village, qu’il soit local, national ou européen, un continent ; et de chaque échange une chance …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hommage à Philippe de Gaulle

En ce jour d’hommage, je partage, non sans émotion, une des lettres manuscrites reçue de l’Amiral Philippe de Gaulle. Nous avons eu à plusieurs reprises l’occasion d’échanger ou de nous rencontrer. Je garde le souvenir profond de son amitié sincère, de sa modestie et de sa grande dignité. De tels qualités humaines étaient l’incarnation de la haute idée qu’il se faisait de la France …

Aller où et comment ?

Jean-Christophe Fromantin, Bernard Attali, Thierry Bolloré – Tribune publiée dans Les Échos

 

La crise de l’immobilier et les révolutions en matière de mobilités – avec en toile de fond, la transition énergétique – doivent nous inciter à mettre la question « Aller où et comment ? » au cœur des anticipations ; et à réinventer une véritable planification sur le long terme. Car la réponse n’est pas tant celle des ajustements, que celle d’une approche holistique des paramètres socio-économiques, qui participent de cet enjeu.

 

Pour ouvrir une nouvelle ère d’économie politique, il faut échapper à la tentation jacobine. Pour s’intéresser au « où » – dont les crises des bonnets rouges ou des gilets jaunes, mais aussi celle du logement dans les métropoles, témoignent d’une sensibilité nouvelle – nous devons penser autrement ; et prendre en compte les profondes aspirations à une meilleure qualité de vie. Or, dans une partie de la France, éduquer ou se soigner coûte cher ; dans l’autre, se loger avec suffisamment d’espace et de nature, est inaccessible. Les extrémités du spectre sont en crise. Si la performance économique et l’emploi sont encore au cœur des critères de choix d’aménagement du territoire, pour des causes évidentes de développement et de financement du modèle social, il est temps d’accepter que la qualité de vie et de l’environnement ne soit plus une option, mais une composante centrale du « Aller où et comment ?». Les « scenarios de l’inacceptable », tels que les nommait la Datar (Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Attractivité du Territoire) pour pointer les angles morts de l’aménagement du territoire, s’additionnent. Un sentiment de mal-être ou d’isolement interpelle la cohérence, voire l’efficacité des décisions.

Alors qu’on espérait que la décentralisation suffirait à compenser l’absence de vision d’ensemble au nom d’une saine émulation entre les territoires, force est de constater qu’elle est nécessaire mais pas suffisante. Un pays ne peut pas répondre au « Aller où et comment ? » sans un référentiel solide, sans vision d’ensemble de l’armature territoriale et de ses dynamiques.

 

Si au cours des dernières décennies la métropole a eu tendance à s’imposer comme le lierre de la modernité, on observe une libération de la réponse au « Aller où ? ». Les regards ont changé. La ville moyenne ou le village réapparaissent comme des lieux vers lesquels les ménages se projettent : avec davantage d’espace, sur des échelles humaines, au plus près d’une nature qui incarne un art de vivre. Si les mouvements démographiques sont encore hésitants – France Stratégie parle de « desserrement urbain » et l’INSEE remarque le déficit migratoire des métropoles –, la géographie se redécouvre.

Cependant, l’évolution du « où » interroge le « comment ». Elle est la conséquence d’une mobilité numérique qui libère et stimule le télétravail ; d’une frugalité énergétique qui interpelle nos transports ; d’un périmètre d’approvisionnements à nouveau questionné, entre le globe et les circuits courts ; et d’une mobilité qui se construit dans un mix, du vélo au train en passant par la voiture, individuelle ou partagée. Tout change. Imaginer que nous passerons du pétrole vers les énergies propres à organisation constante est illusoire. C’est un nouveau modèle de société qu’il faut imaginer, sans dégrader les équilibres, en revalorisant les richesses de notre géographie ; celles dont chaque village et chaque ville sont les dépositaires ; celles dont notre économie se nourrit pour promouvoir ses avantages comparatifs.

 

Les tensions viennent de notre difficulté à mettre en perspective ces anticipations. Traiter séparément, dans le temps et l’espace, le « Aller où ? » du « Comment ? » entraine vers une impasse. L’aménagement du territoire est l’incarnation d’une vision, dans une dialectique entre nos territoires et l’État, avec la contractualisation et la décentralisation comme moyens pour mettre en œuvre une politique moderne. Cette vision passe par une liberté de mouvement, pour laisser à chacun l’opportunité de construire son projet de vie là où il le souhaite.

Mais la route est longue. La rigidité des modèles d’organisation est en conflit avec les dynamiques de mobilité ; les infrastructures sont en retard sur les flux ; nous avons confondu, métropolisation et métropolarisation. Il est urgent de repenser une politique d’aménagement du territoire en phase avec son temps.

L’IA va plus vite que prévu …

Notre tribune avec Olivier Babeau dans La Tribune du 28 janvier 2024

Nous sommes à l’aube d’une extraordinaire révolution, qui va bouleverser notre manière de vivre et de voir le monde. Sous l’effet de l’intelligence artificielle, la place que nous accordions dans nos existences à l’activité professionnelle est vouée à diminuer de façon spectaculaire. Des millions de tâches seront remplacées. Elles seront effectuées par des robots et des ordinateurs. Des milliers de métiers vont changer. Nous allons travailler moins et le travail sera très différent d’aujourd’hui. C’est une tendance de long terme, toujours accélérée par les progrès de la science. Elle est en train de s’amplifier. Elle va tout changer : l’habitat, les transports, les relations humaines… Or nous ne sommes pas prêts. Il est urgent d’anticiper ce choc. Les pouvoirs publics, les entreprises, les citoyens, doivent en prendre la mesure et adapter leurs décisions, leurs investissements et leurs structures. Il en va de la maîtrise de notre destin.

 

De quoi s’agit—il ? Tous les experts en intelligence artificielle avaient imaginé des changements majeurs à l’horizon d’une décennie, le temps que la puissance de calcul des ordinateurs progresse, que les organisations se saisissent de la technologie naissante… Le raisonnement habituel était celui de la fameuse « destruction créatrice » de l’économiste autrichien Joseph Schumpter : lorsqu’une innovation surgit, les jeunes entreprises s’en saisissent, elles deviennent prospères, fusionnent entre elles… tandis que les vieilles firmes périclitent. Les modernes remplacent les anciens, dans un cycle qui nous semblait prévisible.

 

Or la révolution de l’IA va plus beaucoup vite que prévu. Les entreprises, les individus et même les administrations l’intègrent au quotidien, à grande vitesse. Des robots font de la relation commerciale, du diagnostic médical, des livres… Du labeur disparait, du temps va se libérer. Un temps qui s’annonce considérable ! Au milieu du XIXe siècle, le travail occupait 70% d’une vie. Cent ans plus tard, c’est entre 30% et 40%. Aujourd’hui, nous en sommes à 12%. Et en 2030, nous aurons atteint 10%. C’est demain.

 

Qu’allons-nous faire de ces heures, journées et années gagnées sur nos agendas ? Voilà une interrogation sociétale, philosophique voire anthropologique majeure. Nous ne prétendons pas, ici, y répondre in extenso. Une chose est sûre, le sens de la vie – et du travail – sera profondément modifié. En France, singulièrement, le travail est souvent vécu comme une contrainte et l’on aime rappeler son étymologie, qui évoque la souffrance. Une partie de la gauche y voit une aliénation, une autre une émancipation, la droite en a fait une valeur. Notons au passage que ceux qui défendent mordicus le travail peinent parfois à accepter que des machines évitent la répétition dégradante de gestes techniques, les risques pour la santé…

 

Ces débats étaient passionnants, ils structuraient la vie sociale, démocratique et géopolitique. Mais ils seront balayés par le temps libéré. Le sens que nous donnons aux relations avec nos proches, aux activités bénévoles, aux loisirs personnels… tout cela va évoluer très rapidement. Notre place dans la cité sera revisitée. Y compris l’endroit physique où nous passons ces temps. Accepterons-nous d’être sédentarisés près des centres économiques actuels, dans des ensembles urbains peuplés, stressants, avec des temps de trajets longs, pour si peu de temps de travail ? Nous ne le croyons pas. Nous allons muter, dans un laps de temps plus étroit qu’on ne le pense, vers un nouveau monde. Un monde où l’on travaille là où on veut vivre, non plus un monde où l’on vit là où se trouve le travail.

 

Conséquence inéluctable, le modèle de métropolisation, construit depuis la révolution industrielle et l’exode rural, touche sans doute à sa fin. Les salariés voudront s’implanter ailleurs. Déjà, l’Ile-de-France est confrontée à une perte d’attractivité car elle n’offre pas les conditions de vie qu’attendent les jeunes diplômés. La grande transformation qui vient va faire chuter le prix de l’immobilier dans les centres d’affaires – cela a déjà commencé – les investissements dans les sièges sociaux de grande taille vont s’effondrer. L’onde de choc se propagera partout. Nous aurons, en conséquence, des lieux de management décentralisés, au plus près des lieux de vie. C’est le modèle de demain.

 

Les employeurs s’en rendent déjà compte, à la faveur de la baisse du chômage : ils doivent aujourd’hui convaincre les candidats de venir travailler pour eux. Ce n’est plus aux candidats d’être convaincants pour décrocher le job. Cette inversion du rapport de forces est typique du monde qui nous attend. Nous entrons ainsi dans un capitalisme des compétences. La valeur ajoutée reposera sur la rareté, sachant que l’IA fera le reste. Le rapport à la précarité changera également. Pour un salarié, avoir travaillé dans cinq entreprises sera perçu comme un atout enrichissant, par rapport à celui ou celle qui sera restée vingt ans au même endroit. A contrario, une entreprise qui serait dans le déni, qui ne voudrait pas voir le basculement en cours, serait condamnée à devenir performative, c’est-à-dire à n’exister que par elle-même et pour elle-même, confondant ses moyens et sa fin. Si elle ne peut pas conférer un sens appréciable ou fécond aux salariés, elle perdra les meilleurs et ses marchés…

 

Un danger équivalent menace les administrations et le pouvoir. Si les politiques publiques ignorent ce passage à la nouvelle modernité, elles engendreront de l’incompréhension et de la colère. Si elles demeurent dans leur centralité, elles contrarieront les projets de vie de celles et ceux qu’elles prétendent représenter et servir, alimentant la défiance envers la démocratie. Si elles continuent d’être verticales, dans une logique hiérarchique, elles élargiront le gouffre qui les sépare des gens. Les codes ont changé, les politiques doivent s’y adapter au plus vite.

Education : Avec ou sans IA ?

Jean-Christophe Fromantin, Délégué général d’Anticipations, Chercheur-associé IAE-ETI-Paris-Sorbonne, Marguerite Léna, philosophe, Guillaume Leboucher, Chief Data Officer, Fondation IA pour l’école (Publié dans Les Echos le 7 février)

 

 

L’émergence accélérée de l’IA pose avec acuité la question de son usage dans l’éducation. Avons-nous besoin de cette « intelligence » pour améliorer l’enseignement ? L’enjeu est majeur. Les positions sont loin d’être tranchées. Mais la vitesse de diffusion de l’IA nous amène à hâter nos prises de position.

 

Quelques postulats permettent d’orienter la réflexion, ils sont de trois ordres :

Le premier est de reconnaitre qu’en matière d’IA, on ne parle pas d’intelligence à proprement parler,  mais de calcul probabiliste ou d’enchainements algorithmiques qui puisent et combinent les milliards de données à sa disposition. Or, l’intelligence humaine n’est pas réductible au calcul. Elle intègre à la fois une pensée, et par conséquent une intentionnalité. Cette double qualité permet d’accéder à deux dimensions qui échappent à l’IA : la capacité de création – ou de commencement – ; et l’accès à la vérité, en tant qu’elle ne relève pas d’une statistique mais d’un discernement qui est œuvre de l’esprit.

Le deuxième postulat interroge non pas l’IA, mais les profils et les intentions des acteurs de l’IA. Si l’éducation devient un marché, à la main d’acteurs dont les motivations vont au-delà de l’éducation, il est à craindre que l’outil prenne le dessus sur ce pour quoi il mérite d’être développé. C’est pourtant l’économie vers laquelle nous nous orientons. Or, nous ne pouvons concevoir l’IA dans l’éducation qu’à la mesure de ce que doit être et rester l’éducation : une formation de l’esprit pour permettre à une génération nouvelle d’accéder à sa propre humanité. Un capitalisme de l’intelligence marquerait la fin de l’humanité. En cela, l’IA engage un enjeu politique central dont il nous appartient de nous saisir.

Le 3ème postulat questionne notre capacité à poser des contre-poids à l’IA. « Il faut tout un village pour élever un enfant » ; ce proverbe africain dit parfaitement combien l’éducation ouvre sur l’entièreté de la personne et pose des limites dont l’intelligence a besoin pour découvrir des valeurs, la culture du respect et le sens du compromis. L’intelligence ne se conçoit pas en dehors d’un système relationnel authentique dont l’esprit, le corps et la matière, tous réunis, forment l’humus. Pour cette raison, l’IA doit s’inscrire dans un projet éducatif qui pose clairement les règles d’autorité, de relations et d’enseignement qui situent précisément le cadre de son usage.

 

Autrement dit, l’IA n’a de sens que dans une perspective qui la dépasse ; qui permet de grandir en tirant de nous-mêmes « plus » que ce que nous sommes. Ce dépassement n’est possible qu’en créant les conditions de l’accueil, de l’altérité et du surgissement de l’inédit, ce que l’IA ne pourra jamais faire, compte-tenu de sa constitution. Par conséquent, son intérêt pour l’éducation ne se pose, ni en termes de substitution, ni d’augmentation artificielle de l’intelligence humaine, mais en tant qu’elle nous permet de challenger les méthodes éducatives.

Plusieurs pistes sont d’ores et déjà ouvertes : dans le domaine de « l’adaptative learning » pour fluidifier le parcours de chaque élève en adaptant ses connaissances à son rythme d’apprentissage ; dans le domaine des neurosciences, pour mieux ajuster les orientations des élèves à leurs facultés physiques et cognitives ; ou encore dans le domaine de « l’immersive learning » pour illustrer des approches techniques, mais aussi géographiques ou historiques, et faciliter la contextualisation des apprentissages.

 

Poser des questions, et amener à se poser les bonnes questions, sont les deux piliers d’un système éducatif. Ils participent d’un parcours, jalonné d’efforts, de recherches et de limites, qui va donner à l’élève le goût de l’exploration, de la découverte et du partage. Or, l’IA n’est incompatible, ni avec l’un, ni avec l’autre. Dans le 1er cas, elle participe d’un élargissement de la relation entre l’élève et le professeur dans la mesure où ce ne sera plus tant la réponse académique qui alimentera l’échange mais le sens de la question, la médiation et le dialogue qui en découleront ; dans le second cas, se poser les bonnes questions, renvoie à une intériorité dont la connaissance offerte par l’IA attise la curiosité. Là encore l’IA ne serait une menace que dans la mesure où elle s’inscrirait dans une perspective de remplacement. Elle est en revanche un atout dès lors qu’elle permet d’approfondir la connaissance de ce que nous sommes et voulons devenir.

Si le « par-cœur » a encore de beaux jours devant lui, c’est bien parce que l’IA ne pourra jamais remplacer l’effort de mémoire dont notre intelligence se nourrit pour alimenter notre esprit critique et notre élan.

Les quartiers d’affaires du XXIe siècle subiront-ils le même sort que les cités industrielles du XIXe siècle ?

 

Publié dans HBR France – Par Jean-Christophe Fromantin, Maire de Neuilly-sur-Seine, Doctorant IAE-Panthéon-Sorbonne, Pr Carlos Moreno, IAE-Panthéon-Sorbonne, Pr Didier Chabaud, IAE-Panthéon-Sorbonne

 

Si la centralisation au sein des métropoles est longtemps apparue comme un facteur d’efficacité, son avenir fait débat (Dumont, 2017, Halbert, 2021). Quatre phénomènes méritent d’être observés en ce qu’ils témoignent des limites du cycle centralisateur et ouvrent la question de son échéance : Une fuite en avant économique ; une densification immobilière erratique ; un affaiblissement des conditions de vie ; et des conséquences environnementales délétères.

 

Le premier phénomène est lié aux accélérations économiques : Une dynamique d’accroissement centrée sur des modèles expansionnistes ; et un besoin croissant en capitaux à l’origine d’une industrie financière polarisée sur quelques métropoles (Sassen, 2009). On est passé d’une économie fondée sur les besoins individuels et la marchandisation des excédents, à une économie financière à la recherche de rentabilité maximum. L’emballement interroge le sens de la densification. Wallerstein alerte sur le fait que les réseaux marchands génèrent une configuration centripète (2011, p. 29) ; Mumford parle de « cités absolus » (p. 505) ou de « gigantisme pathologique » pour souligner le caractère désordonné de cette polarisation et le fait qu’elle porte en germe de profonds déséquilibres. La ville témoigne des dérives socioéconomiques dès lors que sa configuration s’écarte trop loin des besoins vitaux ; quand les logiques quantitatives prévalent sur les logiques d’équilibre.

 

Une 2ème conséquence de cette polarisation s’illustre à travers les évolutions immobilières. Le XVIIIe siècle a vu naître l’expansion euphorique et erratique des cités industrielles ; puis, dès la fin du XIXe siècle, l’évolution vers une économie tertiaire engendre la bureaucratie métropolitaine selon des configurations plutôt précipitées : Les « business district » du XXe siècle sont-ils alors exposés au même risque d’effondrement que les « coketown » du XIXe siècle ? C’est la thèse que soutient Mumford quand il relève les effets collatéraux des villes productrices ou des villes financières dès lors qu’elles procèdent des mêmes impératifs d’expansion (p. 741). L’indexation du développement urbain sur des cycles économiques contribue inévitablement à la fragilité de son développement (Braudel, 1985). Cette période confirme que les intérêts économiques répondent de tensions centripètes alors que la vie sociale répond plutôt d’une force centrifuge (Rosa, 2021). Aujourd’hui, les études d’opinion valident le besoin d’espace et de nature ; encore plus marquée chez les < 35 ans. Cf. Baromètre IFOP 2023 : 85% des Français veulent vivre dans des villages et des villes moyennes.

 

Le 3ème phénomène tient à l’écologie. Selon une étude réalisée en 2021 par des chercheurs des universités de Harvard et de Birmingham, 4,2 millions de décès aux USA sont attribués chaque année à la pollution dans les grandes villes. Au-delà de ces chiffres, de nouvelles pathologies comme le burn-out touchent un nombre croissant d’individus. Elles se concentrent principalement dans les grandes villes. Rosa estime que ces pathologies sont directement liées à l’accroissement perpétuel des sollicitations motivationnelles dont sont l’objet les salariés des entreprises métropolitaines (Résonance p.160) ; il explique que la dégradation des structures sociales est la conséquence d’un modèle construit sur la triade accélération/ croissance/ innovation. S’ajoute un autre phénomène qui touche la société contemporaine, il s’agit de l’isolement. Il est apparu au XIXe siècle dans des cités dortoirs dont l’organisation privait les individus des interactions sociales et culturelles qui établissent une communauté ; il réapparait pour les mêmes raisons dans des structures urbaines actuelles dépourvues d’espaces de vie et de facteurs de cohésion.

 

« Le XIXe siècle a été l’âge de la question sociale ; le XXIe siècle est l’âge de la nouvelle question géo-sociale » (Latour, 2022). Latour et Rosa postulent d’une obsolescence de l’épistémologie contemporaine qui limite la nature à une ressource. Le Global a pris le pas sur le Terrestre entrainant dans son sillage un idéal de civilisation qui se réduit au progrès technique (Latour, 2017, p. 87). Dans une posture philosophique, on doit à Simone Weil une approche similaire (1943). En fondant sa thèse sur les « besoins de l’âme », la philosophe pointe parmi les facteurs de déracinement, ceux qui nous extraient des milieux dont nous faisons naturellement partis : liés à l’histoire, au territoire, ou à la nature (p. 36). A part quelques exceptions, ni la ville industrielle au XIXe siècle, ni la ville contemporaine de la modernité tardive n’ont intégré ce rapport au réel dans l’urbanisme. La perte de résonance procède d’injonctions économiques et politiques plutôt que d’adhésions. Il est particulièrement intéressant d’observer que les réactions de la société relèvent davantage du champ des « revendications » que de celui des « aspirations ». Comme si l’idée même d’une utopie était brisée.

 

Néanmoins, quelques signaux faibles se conjuguent qui pourraient amorcer les contours de nouveaux modèles économiques.

Face aux îlots de chaleur, à l’attrition de l’espace vital, aux pathologies psychiques, deux paramètres ouvrent une voie : la révolution numérique en ce qu’elle permet de s’affranchir de la concentration ; et le réchauffement climatique qui participe d’un consensus contre l’hyper-densification. Ce sont deux signaux majeurs. Un autre signal touche à l’épanouissement de l’être humain dont Rosa relève les dérèglements : la dimension métaphysique par un recul des religions, une réification de l’art et de la nature ; la dimension sociale par une artificialisation des interactions ; la dimension matérielle qui participe du phénomène d’accroissement entrainant une approche excessivement matérialiste. La perte de résonance qu’entraine cette combinaison amorce une aspiration vers l’espace et la nature. Le développement du télétravail et l’attrait retrouvé des villes moyennes corroborent cette dynamique de recentrement. « Se rapprocher de la nature » est la première motivation exprimée dans les études d’opinion (Cf. étude IFOP, supra). Le quatrième signal est celui de démarchandisation. Il est développé par Mumford qui distingue la « cité visible » de la « cité invisible » : La cité visible est celle dont nous observons la matérialité dans les métropoles ; la cité invisible est celle qui se développe, en dehors des processus de marchandisation traditionnelle, en utilisant le progrès technique qui prospère dans la cité visible (p. 781). Cette dualité se développe par les processus technologiques, qui d’une part rendent accessible des produits et services en dehors des zones de consommation classiques (supermarchés, centres-villes), mais également permettent de contourner les intermédiaires marchands traditionnels.

 

Il est difficile d’envisager la manière dont se reconfigureront les dynamiques spatio-temporelles, mais, fort des éléments ci-dessus, de nombreuses approches postulent d’un puissant effet de décentralisation. La question se pose desquelles de ces dynamiques sociales ou économiques auront raison des nouvelles possibilités offertes en matière d’organisation de la société ? La réponse est sans doute dans l’urgence qu’impose la crise climatique et dans les aspirations qu’elle suscite. Trois siècles de centralisation ont dégradé les équilibres humains et terrestres. Une prise de conscience semble s’amorcer. Il est possible que se mettent en place à des micro-échelles des organisations individuelles ou collectives qui viennent progressivement rééquilibrer la société. Le télétravail, le mouvement vers les villes moyennes ou l’aspiration des nouvelles générations à adopter de nouveaux modes de vie, sont intéressants à observer sur la durée. Rosa postule que le système d’accroissement porte en germe sa propre fin, compte-tenu des excès qu’il génère, mais surtout pour ce qu’il prive chacun des axes de résonance. Braudel, nous amène à s’intéresser à la part historique des villes pour en apprécier leur résilience. C’est en croisant ces approches que l’avenir se dessine : la part historique des villes étant d’abord l’accumulation des valeurs propres à satisfaire les « besoins de l’âme » chers à Simone Weil.

 

Bibliographie :

 

  • Fernand Braudel, 1985, La dynamique du capitalisme,
  • Dumont, Gérard-François. « Territoires : le modèle « centre-périphérie » désuet », Outre-Terre, vol. 51, no. 2, 2017, pp. 64-79.
  • Halbert, Ludovic. « Ce que les métropoles doivent au capitalisme, et réciproquement », Regards croisés sur l’économie, vol. 28, no. 1, 2021, pp. 37-45.
  • Bruno Latour, 2017, Où atterrir ?
  • Lewis Mumford, 2011, La cité à travers l’histoire,
  • Hartmut Rosa, 2021, Résonance,
  • Saskia Sassen, 2004, Introduire le concept de ville globale,
  • Saskia Sassen, 2009, Critique de l’État,
  • Emmanuel Wallerstein, 2011, Le capitalisme historique,
  • Simone Weil, 1943, L’enracinement,
  • Talandier, M. (2019). Résilience des métropoles: le renouvellement des modèles. Plan Urbanisme Construction Architecture ; POPSU.

 

Interview : Droite de demain

Bonjour M. Fromantin, vous avez reçu le prix de l’Enracinement – Simone WEIL en 2021 de la part du think-tank “Écologie Responsable”, qui est partenaire de notre semaine sur l’écologie de droite.

En quoi la pensée de la philosophe influence-t-elle votre action au quotidien ?

 

Simone Weil a développé une vision très construite sur ce qu’elle nomme « Les besoins de l’âme ». Elle postule des limites d’un système politique utilitariste, voire clientéliste, prompt à répondre aux besoins matériels mais incapable d’aller au-delà. Elle vise les dérives du « pragmatisme » comme doxa politique, sans que le passé, ni l’avenir ne soient véritablement intégrés. Elle dénonce les partis politique (Note sur la suppression générale des partis politiques, La Table-ronde, 1950) en ce qu’ils participent d’une passion collective qui détourne le débat des véritables enjeux. Elle promeut une pensée dont nos racines sont le socle, en défendant une action rayonnante et non pas repliée sur elle-même. Aujourd’hui la politique prospère sur les modalités de l’action plutôt que sur le sens de l’action.

 

L’écologie est-elle un sujet important pour vous ?

 

Nous enfermons l’écologie dans une épistémologie très réductrice qui limite la nature à une ressource. C’est une erreur majeure. L’écologie authentique va bien au-delà. La nature constitue notre cadre de vie ; nous en faisons partie. C’est la raison pour laquelle j’approche l’écologie, non pas comme un seul combat au service de nos ressources énergétiques, mais comme une qualité d’environnement que nous devons pouvoir offrir à chacun pour vivre et travailler là où il le souhaite. D’où ma conviction qu’une écologie responsable passe ouvre sur une politique d’aménagement du territoire. L’écologie passe par le développement équilibré et durable de chaque parcelle de territoire. Imaginer faire de l’écologie en sanctuarisant des zones rurales et en densifiant des zones urbaines, participe d’une politique irresponsable qui prive les populations de l’accès à la nature. « La nature en ville » est la forme caricaturale et asymétrique d’une fausse promesse.

 

Vous êtes maire de Neuilly-sur-Seine. Comment concevez-vous une politique écologique à l’échelle d’une commune urbanisée ?

 

Dans l’esprit que j’évoque ci-dessus, je conçois l’écologie urbaine comme un cadre de vie. Cela passe par une maîtrise de l’urbanisme, par la qualité des espaces publics, par la vie culturelle et par une trame végétale ambitieuse. Lors de mon élection, j’avais exprimé auprès de mes équipes que je préférais « une ville dans un jardin » plutôt que « des jardins dans une ville ». Cette approche témoigne de ce que l’espace public est au cœur du projet politique.

 

Quels sont les moyens dont disposent les élus locaux pour mener à bien ces projets ?

 

Les maires ont de moins en moins de pouvoirs pour mener à bien ces projets. Ils sont tributaires d’une sédimentation de normes dont aucune n’est véritablement de leur fait. L’urbanisme est une compétence intercommunale, obéissant à de multiples obligations de conformité, tant au niveau métropolitain, que régional ou national. Il nous appartient d’être créatif, de défendre nos approches singulières auprès des autres instances et de résister aux pressions du marché immobilier pour marquer nos singularités culturelles. Je suis souvent étonné de voir des villes perdre leurs identités, et se confondre, pour avoir cédé aux « visions » faussement audacieuses d’architectes ou de promoteurs  autocentrés.

 

 

Vous disposez de prérogatives en matière d’urbanisme. Quelles réflexions pouvons-nous mener sur la façon dont sont organisées nos villes afin de répondre aux modes de vie tout en prenant en compte les exigences écologiques ?

 

C’est dans une approche moderne de l’aménagement du territoire que se construisent des solutions pour nos villes. Je plaide pour que nous définissions une nouvelle armature territoriale en sanctuarisant un réseau de 350 villes moyennes. En veillant à ce que tous les Français soient à moins de 20’ d’une ville moyenne et que chaque ville moyenne soit à moins d’une 1h30 d’une métropole connectée au reste du monde. C’est dans un schéma de ce type que nous répondrons aux aspirations des Français à vivre dans des villes à taille humaine, en redéveloppant des services de proximité, sans nous éloigner des métropoles qui assurent l’interface avec la mondialisation. L’innovation nous offre les outils pour repenser l’aménagement du territoire, se redéployer et répondre aux aspirations légitimes des Français vers plus d’espace, de nature et de culture.

 

 

Évidemment, il y a certaines exigences d’ordre esthétique qui sont liées à la création ou la rénovation de bâtiments pour une commune. Est-il possible pour une Ville de permettre de construire écologique et beau ?

 

Là encore, réinterrogeons la décentralisation. Plutôt que d’édicter des normes nationales, ne pourrais-t-on pas laisser aux régions la possibilité de définir leurs propres règles dans ce domaine ? Chaque région a ses spécificités climatiques, des potentiels d’énergies durables différents, ou l’accès à des ressources particulières que nos ancêtres ont su mettre à profit pour se protéger de la chaleur ou du froid. Je crois davantage aux solutions locales et aux circuits courts qu’aux injonctions nationales. La beauté de l’architecture ne tient-elle pas à des formes, des savoir-faire ou des matériaux qui illustrent le génie, le sens de l’esthétique et la recherche d’efficacité dont notre patrimoine porte les stigmates ? Quand l’écologie répond de solutions standardisées, elle s’éloigne de ce qu’elle prétend incarner.

 

Vous avez récemment annoncé lancer une initiative dans le cadre des élections européennes. Est-ce que l’écologie sera un thème que vous souhaitez aborder et défendre dans le cadre de la campagne ? Pour vous, quel rôle doit jouer l’Union Européenne dans la préservation de l’environnement ?

 

Je me réfère beaucoup aux pères de l’Europe et en particulier au testament de Robert Schuman (Pour l’Europe, 1963). Sa conception même de l’Europe était de nature écologique. En pointant la diversité régionale de l’Europe comme une richesse, en évitant la surenchère énergétique, en alertant sur les risques de dérive bureaucratique, ou en appelant à un partenariat avec l’Afrique, l’approche de Schuman participait d’une doctrine mesurée par rapport à tout ce dont nous souffrons aujourd’hui. L’éthique même de l’écologie passe par une approche européenne car nous savons bien qu’un certain nombre d’enjeux ne trouveront des solutions durables que dans un environnement européen. Le défi de l’IA dont on mesure aujourd’hui les risques d’asservissement, est aussi un véritable sujet écologique. Car, si l’on accepte le principe d’une écologie large, alors la préservation de nos facultés cognitives et critiques doit faire partie de nos priorités

 

 

Pour vous, qu’est-ce que la droite a à apporter à l’écologie ?

 

Si la droite fait « comme tout le monde » en réduisant l’écologie à une proposition de mixte énergétique qui lui est propre, alors elle restera dans le débat étriqué qui marque la politique actuelle. Si la droite élargit sa vision en mettant l’écologie au cœur d’une nouvelle géographie, alors elle retrouvera sa raison d’être ; celle dont Simone Weil rappelait qu’elle n’aurait de sens qu’en redonnant à chaque Français quelque chose à aimer. Là est l’ambition écologique.

Retrouvons une boussole pour extraire la politique du pragmatisme dogmatique …

Sauvons la politique ! Du pragmatisme stérile, vers la possibilité d’un rêve …Par Jean-Christophe Fromantin, publié dans l’Opinion

 

Qui la droite fait-elle encore rêver ? On pourrait élargir la question en se demandant : à qui les partis donnent-ils encore envie ? À 2% de « très satisfait » dans le baromètre de la confiance (Sciences Po, 2023) – le même niveau que les réseaux sociaux –, avec un nombre de militants inférieur à 0,2% des électeurs, la politique vit une crise d’indifférence : signe inquiétant de sa disqualification face à la portée des enjeux. Elle en a connu d’autres peut-on rétorquer ! Bien sûr. Sauf que la complexité des défis à résoudre impose qu’elle soit plus que jamais forte, qu’elle inspire confiance, qu’elle porte une vision, un élan, dans une période qui appelle des choix majeurs. Nombreux sont ceux qui proposent des « réformes » d’ajustements, par centaines : Des dépenses en moins ! Des réductions d’impôts ! Des policiers en plus ! Des quotas d’immigrés ! Des prestations sous conditions ! C’est l’antienne presque monotone d’un débat médiatique teintée d’une passion subtilement indexée aux émotions de l’opinion. Mais est-ce encore de la politique – quand la promesse est à ce point réduite à des effets d’annonce, à des modalités, qui plus est de court-terme, fussent-elles audacieuses, voire sincères ? La politique n’est pas un catalogue, ni une plateforme d’idées décousues. Elle procède d’autres leviers ; elle appelle un cap, du souffle et des idéaux. Quelles utopies la droite est-elle en mesure de porter pour projeter une société nouvelle ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité que les mouvements dont la crédibilité prospère au rythme des peurs et de l’effondrement sont aux portes du pouvoir.

 

Bien qu’il soit difficile de qualifier « une » droite, (René Raimond, Les droites en France, 1954), nous assistons au glissement vers une approche utilitariste. Le pragmatisme est érigé en doctrine sans prendre en compte, ni anticiper, les transformations du monde. Il réduit l’action politique à des artefacts législatifs incohérents teintés de clientélisme et d’opportunisme. Nous transformons progressivement la politique en une relation « client-fournisseur » qui stimule l’individualisme et le corporatisme. La droite d’inspiration souverainiste prospère dans un pragmatisme-sécuritaire ; elle participe d’une compétition existentielle avec les mouvements dont la rhétorique ne s’encombre d’aucune nuance. L’autre droite, d’inspiration libérale, héritée de la démocrate-chrétienne, d’aucuns qualifient de centre-droit, revendique le pragmatisme-gestionnaire comme une valeur : faute d’idéal, la dépense publique est devenue son unique combat. Une « valeur », soit dit en passant, assez commode pour gérer sa carrière, passer d’un parti à l’autre, faire dissidence ou trahir ses anciens « amis », toujours au nom du pragmatisme. La philosophe Simone Weil alertait sur cette dérive : « Le temps est notre supplice, l’homme ne cherche qu’à y échapper, c’est-à-dire échapper au passé et à l’avenir, en s’enfonçant dans le présent, or ajoute-t-elle, pour construire l’avenir, il n’y a rien de plus vital que le passé » (l’Enracinement, 1943). Ces pragmatismes cantonnent le débat sur les moyens en omettant la fin. La politique en vue de quoi, interrogeait la philosophe ? Que reste-t-il du passé quand il n’est pour une droite que nostalgie, et pour l’autre qu’un compte en pertes et profits ?

 

C’est pourtant cette droite d’inspiration judéo-chrétienne qui offre une perspective de renouveau. Ses principes fondamentaux de liberté et de dignité sont enracinés dans l’histoire ; ils s’incarnent dans des combats menés par des hommes et des femmes dont elle peut légitimement revendiquer la filiation. C’est à nous qu’il appartient de réinterroger ces valeurs à partir d’une question essentielle : Sommes-nous en mesure de donner à chacun la possibilité de réaliser son projet de vie, librement et dignement, là où il aspire à vivre ? Cela constitue l’essence même de la politique. Tout le reste – dont beaucoup ont fait l’essentiel – est contingent. Cela semble évident, simple, incontestable. Et pourtant, nous l’avons perdu de vue. Au nom d’un pragmatisme, écologique, économique ou social cette promesse est devenue hors de portée. La densification urbaine, l’insécurité, les choix d’infrastructures, les déserts médicaux, l’appauvrissement des services publics, les difficultés croissantes à satisfaire les besoins primaires (14% des Français sont pauvres selon l’INSEE), ou l’accumulation de dettes, privent des générations entières de la possibilité d’un rêve. C’est vrai pour la France, ça l’est dans une autre mesure pour une partie du monde dont « le droit à ne pas émigrer » (Benoit XVI, 2012) prive des millions d’individus d’un avenir dans les territoires au sein desquels ils aspirent à vivre. On crée des logements, mais le projet « d’habiter » au sens profond du mot n’est plus constitutif ni d’une éthique, ni d’une promesse politique. Or, contrarier les rêves les plus légitimes neutralise deux leviers : celui de l’épanouissement personnel ; celui du projet collectif dont la prospérité est directement corrélé à la sérénité et au bonheur de chacun. Notre pessimisme, parmi les plus forts au monde, un sentiment profond de déclassement, une natalité en baisse, une défiance qui traverse toutes les catégories de population, participent d’une résignation dangereuse et par conséquent d’un risque grave pour la démocratie. Le pragmatisme en tant que doctrine est largement responsable de ce délitement. Il s’arme de précautions, s’exonère de responsabilités ; il engendre un monde plat, standardisé, normé, métropolisé, dont les cultures sont toisées par des directives, des règlements ou des schémas, tous répondants du pragmatisme. La cancel-culture prospère sur ce terreau aseptisé qui efface petit à petit les reliefs et les singularités du monde.

 

Et pourtant, cette aspiration des Français à réaliser leur projet de vie est une chance dont nous devons extraire une vision pour en orchestrer les grandes politiques publiques. Car, si notre histoire inspire nos valeurs, notre géographie inspire nos projets : plus de 80% des Français rêvent de vivre dans un village ou une ville moyenne (IFOP, 2023). Cette appétence pour les territoires participe d’un formidable sentiment d’appartenance ; c’est une ouverture au bien commun, en ce qu’il est à la fois l’héritage et le socle de nos projets. Car chaque territoire porte les stigmates d’une histoire, d’une géographie, de savoir-faire et de ressources dont il nous appartient d’en faire nos terreaux fertiles et un projet d’avenir. De ce signal et de cette espérance, nous devons amorcer un renouveau politique et susciter une dynamique de mobilisation. Avec trois axes : la mise en place d’un ambitieux programme de revalorisation et d’aménagement des territoires pour refertiliser la France, ses cultures, son patrimoine, son capital productif et permettre à chacun de vivre et prospérer là où il le souhaite ; la réaffirmation du principe politique de subsidiarité pour redistribuer les compétences aux échelles locales, régionales, nationales ou européennes, là où elles sont le plus efficaces et légitimes, là où elles s’adaptent le mieux à l’évolution des enjeux, là où elles réveillent la confiance, stimulent la réconciliation et font vivre la démocratie ; l’orientation de l’innovation vers le développement et le rayonnement de chaque territoire, jusqu’au plus petit de nos villages, pour convertir les technologies en progrès, pour qu’elles soient un moyen plutôt qu’une fin, pour réitérer ce que l’industrie a été : un formidable levier de prospérité dont la France a su tirer une part de son récit.

 

« Donner aux Français quelque chose à aimer et leur donner d’abord à aimer la France » disait Simone Weil au Général de Gaulle, quand il lui demandait à Londres, en 1941, au plus profond du désespoir, à l’acmé des crises, comment renaître de la guerre. La réponse est aujourd’hui la même, car la France porte en germe ce potentiel d’émerveillement qui donne à chacun les moyens d’espérer, de rêver, et ensemble, la force d’y croire.

 

 

 

 

 

 

 

 

Anticiper ou subir ?

L’actualité qui s’enchaine à un rythme effréné démontre à quel point, non seulement le monde est incertain, mais que la vitesse de diffusion des informations – qu’elles soient vraies ou fausses – peut à tout moment faire basculer les équilibres. La linéarité des processus socioéconomiques n’est plus si évidente ; les émotions associées à la vitesse des algorithmes remettent en cause les extrapolations que nous établissions à partir d’hypothèses que nous pensions robustes. Or, si les modèles sont de moins en moins linéaires, et si les hasards deviennent sauvages, la question se pose avec acuité des fondements sur la base desquels nous pouvons dorénavant anticiper.

 

D’aucuns misent sur l’intelligence prédictive en ce qu’elle permet, en faisant converger des données statistiques et l’intelligence artificielle, d’anticiper les évolutions à venir. Là encore, l’hypothèse se construit dans une configuration stable et continue puisque l’intelligence prédictive ne se base que sur des données et des enchainements déjà éprouvés et par conséquence probables. Le fameux adage, « les mêmes causes produisent les mêmes effets », s’emballe alors à des puissances de calcul stratosphériques sur des centaines de milliards de paramètres. Ce qui fait dire à de nombreux scientifiques qu’il sera de plus en plus difficile de maîtriser les accélérations de ce phénomène.  Tels les moutons de panurge dans le roman de Rabelais, anticiper en se basant sur l’intelligence prédictive risque ainsi de nous embraquer dans des enchainements et des reproductions dont les effets nous échapperont puisque les combinaisons possibles dépassent notre imagination.

L’approche prédictive est à la fois continuiste et biaisée en ce qu’elle se base sur le passé et accentue les tendances ; elle est finalement antagoniste de l’anticipation puisqu’elle neutralise la part irrationnelle de nos comportements.

 

Une autre approche est de considérer l’intelligence prédictive, non pas comme un vecteur d’anticipation, mais comme un nouveau processus d’industrialisation. Cela revient à postuler que l’anticipation procède davantage de la manière dont évolueront nos comportements, forts des gains d’efficacité que ces technologies nous procurent, que de la gestion d’un système de reproduction accéléré. Keynes prédisait 15h00 de temps de travail en 2030 ; on estime aujourd’hui que le temps de travail rémunéré ne représentera plus que 10% de notre existence à ce même horizon (vs 70% au mitan du XIXe siècle). Que ferons-nous du reste du temps ? Pour avancer sur cette question, l’anticipation mérite que nous nous libérions des modèles mathématiques et que nous réinterrogions en profondeur les sciences humaines. Comme le rappelait l’économiste Christian de Boissieu lors du cycle Anticipations 2023, la compréhension de scenarios économiques d’avenir appellent à ce que nous échangions avec les historiens, les géographes ou les sociologues afin d’intégrer la non-linéarité des processus que nous vivons. C’est aussi vers quoi tendait le philosophe des sciences Bruno Latour quand il appelait à réinterroger nos terrains de vie au sens fondamental du terme (Où atterrir, 2017)  ; c’est la même question que pose le sociologue Hartmut Rosa (Résonance, 2018) quand il rappelle que nos comportements procèdent d’un équilibre entre une part sociale, une part matérielle et une part métaphysique, et nous met en garde sur notre perte de résonance au profit d’une hypermatérialité dont les algorithmes accentuent la pression.

 

Là réside sans doute le quiproquo entre l’extrapolation et l’anticipation : l’un mise sur l’accélération des modèles dans une hypothèse continuiste ; l’autre intègre la complexité de l’être humain dans un schéma discontinuiste. C’est aussi la confusion entre les notions d’innovation et le progrès : l’une est construite sur la seule technique ; l’autre met en perspective le sens de la vie. Les crises que nous vivons procèdent de ces tensions entre des accélérations difficilement maitrisables et une recherche d’authenticité dont on perçoit de plus en plus les signaux. C’est particulièrement intéressant de voir comment nos comportements incarnent ces tensions : entre les phénomènes paradoxaux de fast fashion et de seconde main ; dans le conflit entre une réalité métropolitaine et l’aspiration profonde des 18-35 ans à vivre dans un village ou une ville moyenne ; entre nos prises de conscience des enjeux environnementaux et nos difficultés à changer nos comportements.

Nos approches stratégiques devront de plus en plus s’extraire de la linéarité des modèles pour s’intéresser aux valeurs socles qui fondent nos comportements. Car, bien que nous soyons prompts à savoir maîtriser le temps court ou le temps long grâce aux technologies, c’est bien dans l’appréhension du temps large avec sa part irrationnelle que se dessinera l’avenir.

Jean-Christophe Fromantin et Mercedes Erra

Publié dans Les Echos le 7 novembre 2023

En solidarité avec la population israélienne, dès le 9 octobre, le drapeau d’Israël a été posé toute la semaine au côté du drapeau français sur la façade de l’hôtel de ville de Neuilly. Un acte symbolique pour partager notre émotion, notre soutien et montrer au peuple israélien qu’il n’est pas seul.

Restons fidèles aux (justes) intuitions des pères de l’Europe

Par Jean-Christophe Fromantin, publié dans Le Point

 

À 10 mois du scrutin européen, au risque qu’il soit détourné par les scories d’une politique nationale si courte dans ses idéaux, il est temps de poser la question des enjeux de cette échéance. Dans une économie politique qui se joue à l’échelle mondiale ; au cœur de crises qui démontrent l’obsolescence de frontières nationales dans ce qu’elles peuvent apporter comme solutions durables à de nouveaux défis qui les dépassent ; dans un besoin impérieux de dialogue, voire de réconciliation ; revisitons la vision de Robert Schuman – dont nous célébrerons le 4 septembre le 60ème anniversaire de sa disparition – dont l’héritage spirituel et politique revêt aujourd’hui une acuité particulière.

 

Penchons-nous plus précisément sur quelques composantes sous-jacentes à la déclaration du 9 mai 1950 – instituant une première communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) – pour poser les bases d’une double ambition de prospérité et de paix.

Robert Schuman rappelle dans Pour l’Europe, qu’avant d’être une communauté d’intérêts, économique ou militaire, l’Europe doit être une « communauté culturelle dans le sens le plus élevé de ce terme ». Reconnaître les racines chrétiennes de l’Europe, bien au-delà de tout prosélytisme, est la condition pour assurer la stabilité des valeurs qui fondent nos démocraties et pour engager des transformations sans perdre le cap. Renoncer à cette référence fragilise les acquis de liberté, d’égalité, de fraternité, mais aussi de dignité humaine, que notre histoire a si patiemment façonné jusqu’au cœur de nos convictions, puis de nos institutions. Ces références, sans cesse rappelées, confirment les liens authentiques qui nous unissent, et donnent à l’action politique européenne ses fondements historiques.

Dans l’initiative du 9 mai 1950, Robert Schuman ouvre une question qui nous est à nouveau posée : celle des bonnes politiques aux bonnes échelles. Nous devons comprendre que les solutions durables sont directement corrélées aux périmètres géographiques au sein desquelles nous choisissons d’agir. Or, ces périmètres ne sont ni figés dans le temps, ni dans l’espace ; ce qui était vrai au Moyen-âge, ou lors de la Révolution industrielle, ne l’est plus dans le monde actuel ; de nouveaux enjeux procèdent de nouvelles échelles d’action. Le retour des territoires comme de la dimension européenne s’invitent dans un paradigme socioéconomique en profonde mutation. C’est l’intuition de Robert Schuman que d’avoir enclenché concrètement ce principe d’échelle d’efficacité. Les mêmes tensions qui portaient hier sur la production du charbon et de l’acier, apparaissent aujourd’hui dans l’énergie, avec des fragilités politiques associées aux asymétries entre nos pays. Répondre à cet enjeu appelle à ce que nous définissions à nouveau des principes communs de production et de consommation. Faute de quoi, l’énergie deviendra un motif de tensions croissantes dont la guerre en Ukraine démontre la dangereuse réalité.

Une autre mention fondamentale de la déclaration de 1950 associe étroitement l’Europe au développement africain. Robert Schuman appelle à ce que « les frontières soient des lignes de contact avant d’être des barrières » ; autrement dit, à ce que le développement soit partagé. Dès 1967, le Pape Paul VI, relayé par l’ONU, alerte sur les déséquilibres entre l’Europe et l’Afrique : « les peuples de la faim interpellent aujourd’hui les peuples de l’opulence ». La crise migratoire raisonne comme l’échec d’une vision que nous n’avons pas réussi à traduire en actes concrets. Or, les conséquences à venir du réchauffement climatique, les distorsions entre les politiques étrangères menées par les pays d’Europe, et le prisme sécuritaire à partir duquel nous réduisons la portée de cet enjeu, stimulent les tensions plutôt que d’atteindre les objectifs de prospérité et de paix qui caractérisent le cœur même du projet européen.

Enfin, puisque l’efficacité politique participe d’abord d’un idéal humain – « L’Europe ne devra pas rester une entreprise économique et technique, il lui faut une âme » rappelle Robert Schuman –, force est de constater que « l’ankylose administrative » éteint progressivement cet idéal. La sur-administration touche dramatiquement l’organisation européenne mais aussi la plupart de nos États, jusqu’à nous détourner de l’authenticité et du sens de l’action politique. Le souffle de nos démocraties appelle à ce que nous réinterrogions courageusement et régulièrement nos organisations et la légitimité de leurs gouvernances. Les perspectives d’abstention en 2024 sont de ce point de vue alarmantes au vue des défis à relever.

 

La préservation de notre souveraineté dans sa dimension nationale, comme celle de nos identités dans leurs diversités territoriales, suppose de reconnaitre nos limites dans une double problématique : celle d’un monde qui se polarise autour de quelques blocs immensément puissants ; celle d’enjeux, climatique, numérique ou de sécurité, dont nous ne soupçonnions pas l’intensité, ni même l’existence, il y a quelques années. Pour les appréhender, ces défis méritent que nous en prenions la juste mesure, fidèle à l’esprit de subsidiarité. Robert Schuman met en garde sur la « [tentation] de ne voir que les libertés abandonnées sans voir l’autorité et les garanties acquises ». Cette prise de conscience est aujourd’hui essentielle. Elle conditionne notre indépendance et la sauvegarde de nos cultures ; elle donne une actualité particulière au futur scrutin européen. Il nous appartient aujourd’hui de s’employer collectivement à rédiger l’acte II de Pour l’Europe, en essayant de ne pas trahir la profonde intuition des pères de l’Europe dont les défis actuelles confirment la justesse.

Notre Europe …

Parce que nos histoires et nos cultures ont façonné l’Europe ; parce que nos racines s’incarnent dans nos territoires ; parce que nos valeurs communes garantissent notre souveraineté et nos singularités à l’échelle du monde ; parce que les enjeux contemporains portent en germe de graves tensions et appellent à ce que l’Europe soit plus unie …

Nous lançons un appel à tous ceux qui portent l’idée d’une Europe à la fois plus proche et plus forte pour renouer avec ses objectifs de paix et de prospérité chers aux pères de l’Europe.

 

La perspective de mener une liste aux élections européennes poursuit trois objectifs :

 

  • Porter un projet dont notre géographie et notre histoire seront le socle et le monde notre champ d’action. Il est temps de réconcilier les échelles territoriales, nationales et européennes, souvent opposées, alors qu’elles répondent d’enjeux complémentaires : nos cultures s’expriment à travers nos territoires ; la France est garante des enjeux régaliens ; les grands défis contemporains, numériques, énergétiques ou géopolitiques, se jouent dans un rapport de force dont l’Europe est l’échelle d’efficacité.
  • Faire entendre à Strasbourg la voix des territoires et de ceux qui y vivent, en faveur d’une Europe qui protège et développe nos racines et nos richesses, face à la mondialisation des conflits, des économies et des migrations.
  • Mobiliser une nouvelle génération d’élus, à la fois enracinée, innovante et ouverte au monde ; forte de la confiance que les Français placent encore dans ceux qui agissent au plus près de leurs préoccupations, en mesure de défendre, par ses compétences et son engagement, le rayonnement des territoires, de la France et de l’Europe.

 

« Depuis plusieurs années – avec des équipes d’élus et d’experts – nous avons engagé une réflexion sur les changements politiques nécessaires dans un contexte en mutation. J’ai la conviction que nos racines, pour ce qu’elles incarnent notre identité, nos singularités et notre rayonnement, portent une société nouvelle et plus humaine – à l’opposé d’une globalisation standardisée, métropolitaine ou d’un repli sur soi.

Le contexte plaide en faveur d’une initiative audacieuse. Nous percevons les tensions d’une fin de cycle qui altère la confiance et réduit l’espérance. Les crises sont majeures ; les réponses actuelles sont courtes, visant davantage à repousser les échéances du vieux monde qu’à créer les conditions de paix et de prospérité d’une société nouvelle : la résignation s’incarne dans l’abstention grandissante ; le doute s’installe sur l’efficacité de l’action politique ; la colère s’exprime dans une radicalité inquiétante » – Jean-Christophe Fromantin, 4 septembre 2023

 

Une conférence de presse sera organisée fin septembre autour des membres de l’équipe de campagne afin de présenter nos objectifs et de dessiner les premières orientations

Mon interview dans le Journal du Grand Paris

Se plaçant en faux contre l’essor d’une « métropolarisation », Jean-Christophe Fromantin, maire de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), appelle l’État à ouvrir le débat sur l’avenir des métropoles. Opposé au Scot métropolitain voté le 13 juillet, qui « va trop loin », Jean-Christophe Fromantin doute non seulement de l’efficacité de la sédimentation du Sdrif-e, du Scot et des effets collatéraux du PLU bioclimatique de Paris, mais aussi de leur articulation avec les plans locaux d’urbanisme intercommunaux et des injonctions de l’État qui se multiplient.

 

 

  • Vous doutez de la capacité des documents d’urbanisme de la région et de la métropole du Grand Paris à être appliqués, pour quelles raisons ?

Je suis extrêmement sceptique sur l’efficacité qui résulte de l’empilement de tous ces outils normatifs qui s’enchainent et s’encastrent (chacun pose sa plaque sédimentaire) sans réelle vision stratégique ni anticipations socio-économiques. Nos villes doivent en effet composer avec leurs intercommunalités, et la métropole du Grand Paris, qui n’ont pas été désirées dans le périmètre imposé, avec un acteur fort qui est Paris dont chaque action (PLUi, périphérique…) a une conséquence sur nos communes ; se plier au Scot métropolitain (Schéma de cohérence territorial), au Sdrif-e (Schéma de développement régional de l’Ile-de-France environnemental), aux nombreuses injonctions normatives de l’État, et le faire dans un cadre contraint d’une perspective de loi de finances dont le pacte de stabilité, risque de détériorer encore l’environnement financier des communes, alors qu’elles disposent de très peu de leviers d’indépendance et d’autonomie. Je n’ai jamais vu une équation aussi compliquée. Nous sommes sur une mauvaise route.

 

  • Pourquoi avez-vous voté contre le Scot métropolitain le 13 juillet ?

Parce qu’il va trop loin et sort de son rôle, puisqu’il est trop prescriptif jusqu’à sectoriser le nombre de logements par quartier, alors qu’il ne devrait pas l’être s’agissant d’un document d’orientation. De plus, cette volonté de cohérence métropolitaine est très contrariée par la cohabitation de deux entités : la Région et la MGP, et à l’intérieur de la métropole d’un acteur majeur qui est Paris qui joue assez solo par rapport aux deux autres. Pourquoi par exemple construire demain des dizaines de milliers de logements comme le Sdrif-e et le Scot le demandent en densifiant, alors que l’écart de chaleur à climat égal entre les zones denses et celles à faible densité atteint 4°C le jour et 10 à 12°C la nuit, que les Français demandent de l’espace et que les perspectives économiques n’appellent pas une telle densification ?

 

  • En quoi le PLU bioclimatique de Paris impacte votre commune ?

Paris est légitime à faire son PLU bioclimatique, pour autant, le poids qu’il représente dans la métropole le rend incontournable et s’impose de fait aux autres communes. C’est comme si nous avions trois acteurs : Paris avec son PLU bioclimatique, car compte tenu de l’influence que représente la capitale, ce qui sera refusé dans Paris se fera à l’extérieur ; la MGP avec le Scot qui est très prescriptif et la Région avec le Sdrif-e et ses orientations. Tout cela entame d’autant les marges de manœuvre pour nos communes ; qui elles-mêmes sont contraintes dans un PLUi (plan local d’urbanisme intercommunal) qu’elles doivent réaliser avec d’autres communes avec lesquelles elles ont été mariées de force. Quelles libertés nous restent-ils ?

 

  • Le Sdrif-e et le Scot ne seront-ils pas des avancées ?

Pas pour nos communes si on considère qu’elles sont encore nécessaires. Quelles libertés avons-nous entre des normes de plus en plus dures de l’Etat, un PLUi, un Scot et un Sdrif-e ? Tous ces documents normatifs dit de cohérence réduisent nos marges de manœuvre et comme nous avons besoin de faire preuve de créativité pour contourner l’absence de moyens financiers, nous nous retrouvons dans un étau de plus en plus difficile à gérer. Ensuite, ils sont tous pleins de bonnes intentions et contiennent des règles très à la mode, mais de quels moyens disposons-nous pour les déployer ? Et quelle cohérence avec un aménagement du territoire dont l’État est responsable.

 

  • Comment va s’inscrire le PLUi de Paris Ouest La Défense dans ce schéma ?

Paris Ouest La Défense démarre son PLUi, nous définissons les grandes orientations. Mais il est difficile à ce stade de savoir comment tout cela fonctionnera harmonieusement. Les PLUi ne sont pas une somme de PLU. L’État aura aussi son mot à dire. L’avenir nous dira quelle liberté ils laisseront aux maires.

 

  • Vous remettez en cause le développement métropolitain, il semble pourtant inexorable non ?

Les métropoles seront des carrefours particulièrement stratégiques dans la mondialisation. Mais cela ne veut pas dire qu’elles seront des espaces d’hyper-concentrations démographiques. Au contraire. Leur intensité prime sur leur densité. Cette perspective d’y habiter n’attire plus les Français, ils sont moins de 20% à citer les métropoles comme un choix de vie. C’est une vision datée. Et le constat est le même à travers le monde. Il touche majoritairement ls jeunes générations. C’est pourquoi il est urgent que l’État ouvre le débat de l’aménagement du territoire et permette ainsi de mettre en cohérence une armature nationale plus équilibrée et des objectifs mieux coordonnées. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Et son silence risque d’avoir des conséquences dramatiques. C’est un enjeu social, c’est une condition essentielle pour un développement économique durable, c’est également la clé de voute d’une approche énergétique et écologique moderne. Nous en sommes loin aujourd’hui, le caractère erratique des politiques publiques en témoigne.

 

  • La métropole du Grand Paris n’a-t-elle pas un rôle spécifique à jouer par rapport aux autres métropoles françaises ?

C’est le même débat pour tout le monde. Certes, il y a des problèmes et des enjeux particuliers à la MGP dans une construction politique de base. L’idée d’avoir un réseau de métropoles qui soient des connecteurs du pays au reste du monde et qui aient des fonctions référentielles (académiques, politiques, etc.), est un vrai sujet qui appartient à toutes les métropoles. C’est « l’intensité » que j’évoque dans la question précédente qui doit retenir nos approches stratégiques. Car je suis convaincu que fort d’une vision plus équilibrée du peuplement, du système économique et de l’aménagement du territoire on neutralisera un certain nombre de difficultés notamment sur le logement dont les tensions sont provoquées d’abord par les asymétries accumulées de notre développement territorial.

 

  • Il en incombe selon vous à l’État, pourquoi ?

Nous sommes orphelins aujourd’hui d’une réponse de l’État sur la manière dont il conçoit l’aménagement du territoire au 21e siècle. Le fait d’avoir rabattu sur des villes de plus en plus grandes des populations à cause de la fermeture des services publics pour réaliser des économies d’échelle, a créé petit à petit des tensions qui n’avaient pas lieu d’être. Toutes les tensions résultent d’un système qui a fonctionné de façon hasardeuse, et désordonnée depuis 20 ans face à toute une série de nouveaux enjeux que nous n’avons pas anticipés, ni gérés et qui aboutit à des situations telles que celles qu’on connait aujourd’hui. On arrive à la fin d’un cycle dont les réglages court-termistes montrent leurs limites.

 

  • Que doit faire l’État ?

L’État a une fonction stratégique et d’aménagement du territoire dans un souci d’équilibre et d’aspirations des Français. Je l’interpelle sur la façon dont il voit l’équilibre de l’aménagement du territoire en France compte-tenu 1) d’aspirations sociales et sociétales de mieux en mieux exprimées, 2) d’enjeux économiques et écologiques majeurs et 3) de recherche d’efficacité des politiques publiques devenues de plus en plus compliquées au regard de l’accumulation de dette et des difficultés financières. D’ailleurs la note de la Cour des comptes sur la contribution des collectivités (dans le cadre de la revue des dépenses publiques) est interpellante et inquiétante dans ce qu’elle pourrait entrainer les collectivités locales dans la spirale déficitaire de l’État.

 

  • Que dit-elle ?

Elle remet en cause les 158 milliards d’euros transférés aux collectivités locales qu’elle voudrait encadrer. Elle voudrait revoir les compensations de la suppression de la taxe d’habitation et de la CVAE (Cotisation sur la valeur ajoutée) en critérisant les transferts de l’État. Il est question également d’une remise en cause du FCTVA avec un remboursement des dépenses qui correspondent aux politiques publiques et à la transition énergétique. Enfin il est prévu un renforcement des fonds de péréquation. Finalement, ces préconisations reviendraient à priver les collectivités territoriales de leurs ressources pour pallier les déficits chroniques de l’État. L’issue est simple : cela reviendra à détériorer nos capacités d’investissements pour compenser les déficits de fonctionnement de l’État. L’inverse de ce dont nous avons besoin …

Propos recueillis par Fabienne Proux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La surprenante note de la Cour des comptes qui tend à nationaliser l’action territoriale pour satisfaire au pacte de stabilité …

Mon communiqué :

 

La note publiée au cours de ce mois par la Cour des comptes dans le cadre de sa revue des dépenses publiques pourrait porter un coup très dur à l’autonomie des collectivités territoriales. Ses préconisations pour associer les collectivités à la diminution des dépenses publiques et pour « influer » leurs actions interpellent. D’abord dans sa philosophie : en remettant en cause (ou en encadrant) les ressources destinées à compenser les suppressions de fiscalité propre (TH et CVAE) ; en attribuant aux collectivités la responsabilité des inégalités socio-économiques et démographiques qui sont d’abord la conséquence d’une absence de politique d’aménagement du territoire et d’un recul constant des services publics ; en faisant peser sur les collectivités les errements budgétaires de l’État au risque d’embarquer la bonne santé des finances locales dans la spirale déficitaire du pays.

 

Il serait contreproductif de diminuer les capacités d’investissements des collectivités pour compenser les déficits chroniques du budget de l’État

 

Le risque des orientations proposées de réduire encore l’autonomie des collectivités territoriales – au-delà d’une démotivation des élus qui perdent progressivement tous les leviers de gestion – serait de contraindre leurs marges de manœuvre entrainant de facto une baisse de l’épargne, de l’autofinancement et par conséquence des investissements. Or, il faut rappeler que la France n’est qu’en 6ème position en termes d’investissements public/PIB et que les collectivités territoriales assurent 70% de cette dépense.

 

Il est légitime que l’État vise une approche globale de la réduction des dépenses publiques mais cela mérite qu’elle soit intégrée préalablement dans une vision stratégique, cohérente et globale de l’action publique territoriale

 

Les asymétries et les incohérences qu’entraine la dispersion des politiques publiques depuis trop d’années génère des surcoûts de plus en plus importants, des inégalités chroniques et une perte d’efficacité régulièrement constatée dans plusieurs domaines comme la santé, l’éducation ou l’habitat. A l’aune des défis que nous devons relever, il appartient à l’État « stratège » de questionner à nouveau les échelles d’efficacité des politiques publiques, de poser une armature territoriale qui serve de référence à l’ensemble des parties prenantes, publiques et privées, de coordonner la cohérence d’ensemble et par conséquence de construire des flux financiers mieux alignés. L’action combinée des collectivités territoriales et de l’État gagnerait en efficacité budgétaire si une véritable politique d’aménagement du territoire était mise en place.

 

Une nationalisation des leviers d’action des collectivités locales iraient à l’encontre des principes d’efficacité et de créativité dont chacun convient qu’ils sont intimement corrélés à une politique de décentralisation

La Terre ou le Globe ?

Par Jean-Christophe Fromantin, Délégué d’Anticipations, Chercheur associé Chaire ETI, IAE Paris-Sorbonne, Maire de Neuilly.

 

A l’heure de la sidération face au spectre de l’intelligence artificielle, le cycle Anticipations 2023 a été marqué par une mise en perspective de réalités très humaines – ce que Gregory Quenet appelle « le terrestre » en réponse à la notion de « globe » dont les dernières décennies ont marqué l’acuité -. En réponse aussi à l’essayiste Thomas Friedmann qui, dans son ouvrage de 2005 annonçait La terre est plate, une brève histoire du XXIe siècle, au motif d’une dilution des frontières et d’une uniformisation de nos modes de vie et de travail. Une approche dont le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz disait pourtant qu’elle représentait « ce que ce nouveau monde deviendra pour nous tous ». Or, depuis quelques années, des signaux faibles apparaissent laissant à penser que le monde n’est pas si plat ; que les populations n’aspirent pas tant à cette uniformisation ; et que la dégradation du climat est directement liée aux modes de vie et de consommation que l’aplatissement engendre. Sans remettre en cause les bienfaits pour le développement d’un système d’échange mondial plus fluide, bien au contraire ; la question se pose néanmoins de qui, du Globe que nous consommons ou de la Terre que nous habitons, ouvre la voie vers un monde meilleur ? C’est sans doute dans cette distinction que se pose avec autant de passion le sujet du sens, si présent dans nos débats.

 

Alors, la Terre ou le Globe ? Cette question fût au cœur des anticipations que nous avons étudiées lors du cycle 2023 : « Le terrestre est un fondement d’où on peut tirer la poétique de la terre » (Gregory Quenet, Anticipations 2023). Cette poésie, c’est la part de métaphysique et d’émerveillement nécessaires à notre équilibre ; ce que le sociologue allemand Hartmut Rosa appelle notre relation (authentique et nécessaire) au monde et à la nature. Les signaux faibles observés par les uns et les autres plaident dans ce sens. Ils ouvrent vers un paradigme plutôt inattendu à l’avantage du « terrestre » : Les échelles de proximité sont priorisées ; les circuits courts s’invitent en force dans les dynamiques économiques et financières ; les énergies renouvelables se territorialisent ; l’émergence des critères extra-financiers dans les évaluations économiques annoncent une prise de conscience de la prévalence des réalités humaines sur les approches performatives ; les études d’opinion expriment la préférence de nos contemporains pour les échelles humaines – majoritairement chez les moins de 35 ans – ; et la génération alpha, qui sera sur le marché de l’emploi en 2030, s’imagine plus libre que jamais. Si on ajoute que le temps de travail rémunéré diminue inexorablement jusqu’à passer – probablement au cours de la prochaine décennie – en deçà des 10% du temps de notre existence, nous pouvons légitimement nous interroger sur l’évolution de nos projets de vie et sur le sens que nous chercherons à leur donner : Plus enracinés, plus terrestres, plus humains. N’est-ce pas le retour de l’histoire et de la géographie dans nos sociétés ? L’innovation est intimement liée à ce mouvement vers la Terre. Car les facilités qu’ouvrent les technologies permettent de se libérer des injonctions verticales et centralisatrices pour autant que nous en fassions des moyens au bénéfice de nos projets de vie, plutôt qu’une fin au détriment de notre libre arbitre.

 

Au cours du cycle Anticipations 2023, l’économiste Christian de Boissieu témoignait de cette évolution en pointant la non-linéarité des modèles qui ébranle nos certitudes. Les crises que cela entraine, annoncent probablement l’obsolescence d’un cycle et l’émergence d’une acception plus authentique du monde. Revenir à l’échelle humaine, doit nous amener à mieux écouter les historiens, les géographes ou les sociologues, car si le globe est lisse, la terre, elle, nous entraine dans ses reliefs, ses aléas et ses saisons. Et c’est évidemment la Terre qui aura le dernier mot ….

Publié dans Les Echos le 5 juin 2023

Invité politique du Point

Il est l’un des élus… les mieux élus de France ! Avec 60 % des voix, dès le premier tour des dernières municipales, pour un troisième mandat. Et, dans la foulée, près de 77 % des suffrages, au premier tour des départementales en 2021 – le seul à être victorieux à ce scrutin-là en Île-de-France.

Indépendant, iconoclaste, le maire de Neuilly-sur-Seine, et vice-président du département des Hauts-de-Seine, Jean-Christophe Fromantin, un ancien chef d’entreprise qui avait conquis en 2008 à la surprise générale ce bastion de la sarkozie, creuse son sillon en marge des partis politiques. Pragmatique et créatif, l’homme développe depuis de nombreuses années une réflexion sur une nouvelle organisation territoriale adaptée aux modes de vie en plein bouleversement. Jean-Christophe Fromantin est l’invité de l’entretien politique du Point.

 

Le Point : Les actes de violences à l’encontre de Yannick Morez, le maire de Saint-Brévin-les-Pins l’ont poussé à la démission. L’affaire provoque une large émotion. Beaucoup de maires en ont ras-le-bol. Exercer un mandat local est-il devenu dangereux ? 

 

Jean-Christophe Fromantin : De plus en plus compliqué, en tout cas. L’action du maire est au cœur d’une nébuleuse institutionnelle à la fois confuse et lourde qui dilue sa capacité d’action, alors que les problèmes à résoudre sont eux bien présents. La complexité de notre système consume à feu doux les énergies jusqu’à provoquer des centaines de démissions ; en parallèle nos communes sont progressivement privées de ressources. Nous devenons les paratonnerres de multiples contestations puisque nous sommes les seuls élus à portée de main. Il y a une paupérisation des services publics, et les citoyens nous le reprochent, alors que bien souvent nous n’y sommes pour rien. L’État lance des projets dont nous sommes une des courroies de transmission sans qu’il aille jusqu’au bout. Nous ne pouvons pas être les variables d’ajustement d’un État impécunieux. Ses représentants sont souvent aux côtés des maires pour les inaugurations, mais trop rarement lorsqu’un problème surgit. Avant de créer les maisons France services, le gouvernement aurait dû réinterroger les moyens nécessaires à l’exercice de nos services publics.

 

Vous est-il arrivé de vouloir jeter l’éponge ?

 

Quand on ouvre le parapheur, et qu’on trouve vingt lettres d’insultes et de reproches, ou que sur les réseaux sociaux les gens se déchaînent contre vous, oui, il peut y avoir des moments de doute. C’est quelque chose que l’on partage beaucoup avec les collègues. L’autre jour, dans la rue, un riverain me reprochait d’avoir engagé un chantier de travaux publics transformant le quartier, et il m’a traité de criminel !  Les mots dérapent. Je porte plainte, mais la justice lui donne raison, au prétexte de la liberté d’expression. Heureusement, d’autres savent reconnaitre la qualité des actions que nous menons et notre disponibilité. Ça encourage.

 

Sentez-vous une dégradation dans les relations avec les administrés ?

 

La crise sanitaire, comme les dérives climatiques ont probablement amplifié les angoisses et les questions sur l’avenir. Beaucoup de réponses ont été données sur les perspectives de court terme mais peu sur celles de long terme. Or, c’est aussi sur ce terrain des grands projets sur la durée que nous devons agir pour adapter notre société à un contexte qui évolue en profondeur. Cet écart entre les enjeux et les solutions de long terme provoque me semble-t-il la défiance qui prospère depuis plus de dix ans dans la société. Nous en vivons quotidiennement les effets. La violence est aussi le reflet d’une forme de peur et de refus du fatalisme.

 

Le maire de Saint-Brévin-les-Pins a parlé de l’impuissance publique. Les élus de proximité se sentent-ils abandonnés par l’État ?

 

L’État fait de grandes annonces, du style, on va créer 10 000 places de crèche, accueillir des migrants, déployer plus de policiers sur le terrain… Et après, légitimement, tout le monde vient nous voir pour demander des comptes alors que nous n’y sommes souvent pour rien.  « Vous avez prévu des places de crèche, mais où est la mienne ? J’ai été cambriolé, et ils sont où vos policiers ? Il faut deux mois pour obtenir un rendez-vous pour un passeport alors qu’on vient d’annoncer des moyens nouveaux à votre disposition ! » L’onde de propagation des annonces nationales s’invite immédiatement dans le dialogue que nous avons avec la population. Pendant le Covid, quand le gouvernement a annoncé la vaccination, moins de 24h00 après nous avions reçu 70 000 appels en mairie. En 2008, quand j’ai commencé mon mandat, la ville recevait 7 à 8 millions d’euros de Dotations globales de fonctionnement (DGF). Aujourd’hui, c’est zéro. Et, en vertu du système de péréquation, nous sommes prélevés chaque année de près 12 millions d’euros sur un budget de fonctionnement de 100 millions. En 15 ans l’État nous a privé de plus de 20 millions de recettes. Sur le même période, les effectifs de la police nationale ont diminué de moitié, passant de 150 à 70 policiers, je dois compenser en recrutant 60 policiers municipaux, soit un budget de 5 millions d’euros par an. La sécurité sociale a fermé ses deux guichets et les co-financements diminuent de jour en jour. Et maintenant, l’État annonce qu’il ne va pas augmenter les impôts, sans préciser qu’il transfert au niveau des communes de nouvelles charges. Alors bon courage, débrouillez-vous avec ça ! Dans une commune comme la mienne, on peut encore dégager des économies. Mais ailleurs, dans la moitié des villes des Hauts-de-Seine par exemple, les maires sont obligés d’augmenter les taxes foncières. En fait, l’État se défausse sur nous, il nous refile les patates chaudes.

 

Que faudrait-il faire ?

 

Nous devrions bâtir un nouveau contrat de confiance avec l’État, en partageant nos analyses, en imaginant ensemble des solutions, en contractualisant davantage sur les moyens nécessaires à court, moyen et long terme. Tout le monde y gagnerait. On doit mieux se parler et travailler l’avenir ensemble. Le Président de la République a annoncé une initiative en matière de décentralisation. C’est une opportunité à saisir pour faire des propositions.

 

Beaucoup de politiques, de gauche ou de droite – Laurent Wauquiez récemment dans Le Point – plaident pour une nouvelle décentralisation. Vous qui faites des propositions concrètes sur le sujet depuis des années, qu’en pensez-vous ? 

 

Ce n’est pas si simple ; la décentralisation ouvre une analyse des compétences et des responsabilités ! Il y a des politiques qui méritent d’être mieux centralisées, d’autres doivent être menées à l’échelle européenne, et d’autres de façon plus territoriale. La décentralisation n’est qu’une partie du sujet. Par exemple, la politique énergétique doit être décentralisée mais aussi européanisée. On fera accepter des éoliennes ou des méthaniseurs pour autant qu’ils bénéficient aux territoires, pas pour que ces flux d’énergie durable alimentent d’autres territoires. Mais il y a aussi une dimension européenne, puisque la négociation sur les approvisionnements en énergie s’opère dans un rapport de force au niveau des grands blocs. Des politiques sociales, économiques, d’infrastructures, pour l’environnement peuvent être largement décentralisées. La santé aussi : je pense que les Agences régionales de santé (ARS) devraient être gérées par les Régions. Mais une politique d’aménagement du territoire a besoin d’une armature nationale. C’est cette vision stratégique qui manque. Subventionner une ville moyenne et lui retirer sa maternité est un cas de figure trop fréquent. Je suis pour que l’on passe en revue les grands enjeux socio-économiques et qu’on redéfinisse les échelles d’efficacité. Nous sommes encore sur des schémas d’organisation qui ont été arrêtés au XIXe siècle ou après la seconde guerre mondiale, et qui ne sont plus adaptés au XXIe siècle. Il faut réfléchir aux enjeux, avant de poser le cadre des solutions. Le métabolisme territorial est toujours très mouvant, jamais figé, très dynamique. Au Moyen-Âge, dans les villes, les citoyens devaient être à portée de voix pour recevoir l’information, ou à portée de carillons dans les campagnes. Aujourd’hui la société d’information immédiate revisite les échelles de distance et de temps.

 

Vous réfléchissez depuis longtemps sur cette nouvelle organisation territoriale, notamment aujourd’hui avec cette thèse que vous préparez sous la direction de l’urbaniste Carlo Moreno. Quel est votre axe de réflexion ?

 

Les villes se sont construites sur des fonctions d’intermédiation. Ce furent les foires, puis les bourses d’échanges qui ont façonné les villes, et aujourd’hui ce sont les quartiers d’affaires qui justifient les métropoles. Or aujourd’hui, les échanges marchands et financiers sont de moins en moins cristallisés sur un espace, puisque tout devient dématérialisé. Quelle sera par conséquent la géographie du XXIe siècle ? La question pour moi est celle-ci : l’urbanité sera-t-elle toujours indexée à la ville ? Ne peut-on pas avoir un mode de vie urbain en vivant en dehors des grandes villes ? Consulter une grande bibliothèque, assister à un Opéra, obtenir le diagnostic d’un médecin, tenir une réunion, acheter un produit, tout cela désormais, on peut le faire à distance. Cela pose des questions énormes en matière de décentralisation. Or, nous avons encore une approche très traditionnelle de ces sujets à partir des structures existantes. Je préfère parler de reterritorialisation. C’est le véritable enjeu.

 

De quelle manière ?

 

Force est de constater que l’on travaille de moins en moins de façon rémunérée et de plus en plus de façon non rémunérée. On donne du temps à sa famille, on bricole, on aide une association, et on consomme de plus en plus. En 1840, les Français passaient 40 % du temps de leur existence à travailler ; aujourd’hui, c’est 12 % ; et en 2040, ce sera entre 8 et 10 %. Les études montrent que la généralisation des robots sur le tertiaire va remettre en cause 40 % des emplois. Nous sommes donc face à une véritable révolution. Comment les politiques publiques vont anticiper cette évolution ? Si nos enfants travaillent moins de 10 % de leur temps, ça change tout. La possibilité de choisir son projet de vie va être centrale. Plutôt que d’être obligé de vivre là où il y a du travail, nous pourrons de plus en plus « Travailler où nous voulons vivre » – c’était le titre de mon dernier livre. L’urgence est à une réflexion de fond à partir d’une question centrale : comment organiser cette nouvelle société ? Aujourd’hui, c’est le capital qui décide de tout. Trop de pays ont une dette qui obère l’avenir. Pendant que nous faisions du « quoiqu’ il en coûte », les États-Unis lançaient un grand plan d’infrastructures.

 

Au début de son mandat, vous qualifiez Emmanuel Macron de syndic de faillite. Quel est votre jugement aujourd’hui ?

 

Le syndic, c’est celui qui vient gérer la fin d’un cycle et laisse au suivant la gestion du nouveau. C’est ce qu’on a fait avec la réforme des retraites. Le débat public – et tous les partis politiques sont concernés – est devenu une confrontation entre syndics de faillite, au détriment d’un débat sur l’avenir. On n’y parle que d’ajustements paramétriques. Personne ne met sur la table, une nouvelle organisation, un nouveau modèle. On ne parle que des modalités, jamais du sens. La réforme des retraites était nécessaire à court et moyen termes, mais elle prolonge un modèle du XXe siècle, donc un logiciel obsolète. Avant de débattre sur les retraites, nous aurions pu lancer une grande réflexion sur le travail, en intégrant le fait que l’innovation diminue constamment notre temps de travail rémunéré, nous aurions alors découvert les lignes forces d’une nouvelle société dont les équilibres changent profondément.

 

Les échelles d’efficacité pour une politique énergétique moderne

Par Jean-Christophe Fromantin, Délégué Anticipations, Chercheur associé Chaire ETI-IAE Panthéon-Sorbonne, Cécile Maisonneuve, CEO Decysive et Laurence Poirier-Dietz, CEO GRDF – Anticipations 2023

La transition énergétique occupe toutes les sphères : Des entreprises, aux particuliers, les plus concernés ; des énergéticiens aux distributeurs, évidemment ; mais surtout celles des acteurs institutionnels, internationaux, européens, nationaux ou régionaux qui ont mis l’énergie au cœur des politiques publiques. Et c’est tant mieux. La prise de conscience est là ; les aléas climatiques et les crises collatérales rappellent, s’il en est besoin, l’acuité du défi. Pour autant les schémas, les agendas, les programmes, les plans et autres résolutions se bousculent et s’entrechoquent. Alors qu’ils doivent répondre d’une logique bien coordonnée, ils apparaissent souvent comme des choix dispersés. La crise en Ukraine a malheureusement révélé davantage de divergences que de convergences. Or, compte-tenu des enjeux, des investissements nécessaires et de la visibilité nécessaire pour construire sereinement des solutions durables, il serait contre-productif, voire terriblement hasardeux, de disperser nos efforts et de ne pas partager une vision de long terme. Cette approche, plutôt partagée, pose pour autant la question des échelles de réalisation. Si la dimension nationale participe légitimement des impératifs de souveraineté, deux échelles doivent impérativement s’inscrire dans une logique opérationnelle : les territoires et l’Europe.

 

Les territoires sont par nature au plus près des besoins ; ils sont les mieux habilités pour mettre en perspective la consommation énergétique liée à l’activité locale, aux attentes de ceux qui y vivent, comme de ceux qui produisent. Ils sont la bonne échelle pour identifier les sources de production d’énergie, qu’elles soient renouvelables, solaires, éoliennes ou produites à partir de la biomasse comme le biogaz ; mais aussi nucléaires, y compris autour d’un parc de minicentrales (SMR, ou petits réacteurs modulaires), dont la géographie s’articulera autour d’usages qui vont au-delà de la seule production d’électricité. Les territoires sont enfin les mieux placés pour animer le débat, localement, entre les besoins et les sources d’approvisionnement disponibles ; et définir par conséquent un équilibre d’approvisionnement ainsi qu’un chemin d’acceptabilité valorisant l’économie circulaire. Le mot écosystème prend là toute sa dimension politique pour définir un mix énergétique solide et stable, socialement acceptable et économiquement responsable. Il ouvre la voie vers la décentralisation énergétique.

 

L’Europe est l’autre échelle. Face à l’influence des blocs en tension, qu’ils soient producteurs ou consommateurs d’énergie, l’enjeu et les solutions s’inscrivent évidemment dans une double dynamique de coopération internationale et dans un rapport de puissance. Il y a déjà suffisamment de variables difficiles à maîtriser – de l’évolution de la demande en Asie, à la stratégie des pays producteurs, en passant par les aléas climatiques ou les risques politiques – qui justifient qu’il ne soit pas concevable de nous isoler dans nos stratégies énergétiques. Ursula von der Leyen a introduit, à l’occasion de son voyage en Chine, l’idée de dérisquer la relation avec ce pays, alors que la stratégie verte de l’Union signifie un accroissement de nos importations depuis la Chine à court et moyen terme, afin d’établir un premier dénominateur commun à l’ensemble des pays de l’UE sans renoncer à des relations durables et sereines avec le reste du monde. Cette dimension européenne est essentielle ; elle suppose de prendre en compte trois impératifs de long terme : d’indépendance ou, à tout le moins, de dépendances maîtrisées, indexées à l’évolution de nos besoins ; de durabilité, en phase avec les objectifs des COP ; et de compétitivité afin de soutenir nos économies face à des blocs particulièrement agressifs sur le marché mondial. A l’instar des territoires, l’Europe doit construire les principes communs qui sécurisent ses approvisionnements et participent des enjeux de décarbonation. L’un comme l’autre, doit également intégrer le fait que nos entreprises, petites ou grandes, ne sont pas fongibles dans un désordre énergétique. Les nouvelles industries, qu’elles soient au service de la transition énergétique, comme toutes les autres, ne seront pas longtemps les variables d’ajustement des variations de prix. Les zones au sein desquelles les approvisionnements seront stables bénéficieront d’une prime d’attractivité majeure.

 

La transition énergétique est davantage qu’un enjeu d’approvisionnement. Elle devient un paramètre central dans l’avenir des relations internationales ; elle est une source potentielle de conflictualités. Parmi tous les enjeux, quatre facteurs cristallisent aujourd’hui les tensions : les divergences stratégiques de l’axe franco-allemand qui entrainent l’Europe dans un risque de « chacun pour soi » ; la maîtrise des technologies bas carbone par les Chinois, qui questionne fortement notre souveraineté durable ; le statut des ressources minières africaines, sur lesquelles la mainmise chinoise n’est pas durable et qui ne doivent pas non plus devenir un objet de prédation ou de chantage dans le contexte de la stratégie agressive menée par la Russie sur ce continent, au risque d’entrainer une instabilité politique régionale voire internationale ; et des mécanismes de fixation de prix qui répondent davantage de logiques politiques que d’un équilibre pour la prospérité économique. La prise de conscience de ces enjeux est un préalable pour avancer ; celle des modalités est une condition pour y arriver. Or ces modalités n’échapperont pas à une question, et à un arbitrage : le choix des bonnes échelles, pour les bonnes responsabilités, selon des principes d’efficacité et de stabilité …

Non Michel Onfray ! Il y a un chemin …

Dans une grande interview au Figaro-magazine le 31 mars dernier, Michel Onfray dresse un portrait angoissant de la France. Son constat est pourtant juste, mais sa mise en perspective m’interroge. Quand le philosophe se résigne à penser qu’aucune éthique, ni politique ne pourrait contrecarrer l’avachissement civilisationnel actuel, je reste sans voix. Cela revient à contester le cœur même de ce qu’il défend quand il convoque le peuple de France et son histoire comme témoins de nos valeurs. Cette France qui a traversé tant d’épreuves sans céder au fatalisme n’est pas celle que projette le philosophe. La France est une inspiration avant d’être une nation disait Simone Weil en 1942 à Londres. Elle est aussi l’objet d’une compassion dès lors qu’elle s’égare. Jeanne d’Arc disait avoir pitié pour le Royaume de France. Il manque à Michel Onfray, l’espérance. Au modèle de la méduse qu’il cite pour dénoncer l’insipidité du monde, je préfère l’image du polyèdre développé par le Pape François pour illustrer les richesses de la diversité du monde.

La réification du monde est certes un processus contre nature et mortifère, mais la foi, comme la transcendance, démontrent s’il en est besoin, que les civilisations portent en germe une dynamique d’espérance. Je suis convaincu que cette critique de la civilisation, répétée à l’envie, est terriblement biaisée ; en ce qu’elle oublie les ressorts de l’âme humaine. Cette dimension dont Simone Weil pensait opportunément, que seule, l’idée de la satisfaire méritait un débat de fond. Ce souffle, dont nous perdons à la fois le rythme et le sens, jusqu’à penser qu’il n’appartient qu’à l’histoire. Notre débat politique est si pauvre et ennuyeux : écartelé entre la critique des intellectuels et une action qui s’épuise dans des séries d’ajustements paramétriques. Les taux, les pourcentages et les chiffres ne procèdent pourtant d’aucune grandeur.

La conversation publique est saturée d’angoisses et de faux espoirs. Je ne veux pas m’y résoudre. Si je suis engagé en politique c’est bien parce que je crois à l’émerveillement et à la vérité ; en cette espérance qu’inspirent toujours les valeurs de liberté, d’audace et de d’altérité ; si je suis indépendant des partis, c’est parce que, faute de souffle, ils nous enferment dans des passions collectives, et promeuvent d’abord des communautés d’intérêt : la servitude volontaire est à l’œuvre dès lors les idéaux passent. Les innovations que dénoncent Michel Onfray ne sont pas un mal en soi ; elles le deviennent quand la politique s’efface. « Malheureux que nous sommes qui avons confondu la fabrication d’un piano avec la composition d’une sonate » rappelait si justement la philosophe Simone Weil.

La politique en vue de quoi ? Du pouvoir ? Car ce sont bien les passions collectives, attisées par ceux qui en font le commerce, qui détruisent progressivement ce que nos valeurs portent ; au risque de nous entrainer vers des dérives totalitaires. Là est le risque du progrès ; il s’émancipe et nous échappe dès lors que nous le voyons comme une fin et non comme un moyen.

Levons la tête de nos écrans, observons la richesse de nos paysages, de nos villages ou de nos patrimoines et nous retrouverons du sens ; partageons la fierté d’appartenir à une terre dont l’histoire et la géographie façonnent les cultures et nous retrouverons une ambition. Quand près de 80% des Français convoquent le village comme l’incarnation réelle ou métaphorique de ce qu’ils aspirent à vivre, alors je reprends espoir. Car l’état d’équilibre que porte une telle aspiration est le socle d’un souffle vrai. Là s’ouvre un chemin d’espérance. Là s’ouvre une perspective authentiquement politique …

La proximité au cœur de la transformation de nos modèles…

Par Jean-Christophe Fromantin, Maire de Neuilly, Chercheur associé Chaire ETI, Pr Carlos Moreno, Professeur associé IAE Paris-Panthéon-Sorbonne, Jean-Paul Mazoyer, Directeur général adjoint Crédit agricole SA – colloque Anticipations avril 2023 – Nouvel Economiste

 

La proximité serait-elle le nouveau pivot de notre système socio-économique ? Beaucoup de signes participent de cette tendance ; les technologies ouvrent la possibilité de s’affranchir des mouvements pendulaires hérités de la Charte d’Athènes ; les populations aspirent à davantage d’espace, de temps utile et de nature ; une nouvelle qualité de vie prend le dessus sur les excès d’une époque où l’efficacité et la performance économique étaient érigée en valeur cardinale. Le travail rémunéré ne représente plus que 12% de notre existence pour laisser place à d’autres occupations. Cette recherche d’équilibre modifie en profondeur nos organisations ; elle est au cœur des travaux du sociologue allemand Hartmut Rosa qui rappelle dans « Résonnances » les principes d’une relation plus authentique avec le monde, vers une meilleure appréhension des dimensions métaphysiques, sociales et matérielles de nos vies. Aujourd’hui, l’approche empirique vient corroborer une nouvelle graduation des valeurs ; le bien-être a dépassé la réussite ; la résilience s’invite dans le débat public et ne se cantonne plus aux cercles d’experts. Ces changements de comportement touchent toutes les générations qui, à travers les enquêtes d’opinion, expriment leur attachement à l’image – réelle ou métaphorique – du « village ». Cet attrait pour des morphologies à taille humaine caractérise un désir d’équilibre et de proximité qui dessinent progressivement les contours d’une nouvelle approche territoriale.  Afin de progresser vers ce nouveau paradigme, il est indispensable de saisir les dimensions à la fois sociales et économiques qui le sous-tendent.

 

La dimension sociale est déterminante. En France, comme dans beaucoup de pays occidentaux, chacun se détermine spontanément par ses racines culturelles. Tu es d’où ? Cette question familière nous est régulièrement posée. Elle signifie un sentiment d’appartenance et une attraction vers ses propres racines. Elle démontre, s’il en est besoin, la nécessité de porter une identité ; elle révèle un potentiel d’énergie entrepreneuriale dès lors qu’un idéal est partagé. C’est le cas des territoires à forte identité culturelle – comme le Pays basque, l’Alsace ou la Vendée – dont nous observons qu’ils bénéficient d’une dynamique particulière. L’existence sociale et les liens nécessaires à la construction d’un corpus socio-économique solide sont directement corrélés à cette question. Le sentiment de fierté engendré par un héritage culturel est déterminant. La révolution industrielle et par la suite la tertiairisation de notre économie ont fortement mis en cause cet attachement ; l’exode rural puis la concentration urbaine, associés à une standardisation des modes de vie, se sont imposés comme des impératifs de modernité. La mobilité est devenue un gage de réussite. Or, ce modèle a montré ses limites. Hartmut Rosa décrit les dégâts collatéraux d’un monde au sein duquel les individus sont tendus vers l’accélération et la standardisation de l’idéal matériel. Des études ont démontré le lien entre la concentration urbaine et l’isolement. Les notions d’enracinement (Simone Weil, 1943) ou d’ancrage (Michel Lussault, 2020) sont utilisées pour démontrer l’attachement fondamentale à la Terre. Les échelles humaines sont de retour. L’enracinement n’est plus antagoniste d’une connexion au monde. La sociologue Saskia Sassen avait anticipé ce retournement en décrivant les villes comme des lieux privilégiés de socialisation, de brassage culturel, et de développement économique, où émergent des rythmes propres. Dans son discours de 2007, Wellington Webb, Maire de Denver et président de l’association des maires des États-Unis, avait souligné que « le XIXe siècle était celui des Empires, le XXe siècle celui des États-Nations, et que le XXIe siècle serait celui des villes« , une phrase qui continue de résonner aujourd’hui. Grâce aux réseaux numériques, une nouvelle armature de métropoles, de villes et de villages s’installe. Ils ne procèdent plus d’un localisme renfermé mais au contraire, ils se connectent, interagissent et participent d’une nouvelle dynamique qui ouvre à chacun la possibilité de choisir le projet de vie auquel il aspire. L’historien Gregory Quenet distingue opportunément les dérives d’une vie extensive – appelée à posséder le monde –, des mouvements vers une vie intensive – appelée à s’inscrire dans son territoire pour y participer (colloque Anticipations, 2023). Le territoire de proximité, par les liens qu’il ouvre, participe de l’équilibre social.

 

La dimension économique est consubstantielle du bon fonctionnement des échelles de proximité ; elles permettent de construire une croissance plus locale, et par conséquent plus durable. Ces échelles bénéficient de trois leviers de développement :

 

  • Le premier permet une meilleure distribution de l’activité résidentielle et culturelle dont il faut rappeler qu’elle constitue la part la plus importante du PIB. La confiance, dont nous connaissons les effets positifs sur l’économie, est directement liée à l’amélioration de la qualité de vie et des liens que nous sommes en mesure d’établir.
  • Les circuits courts qui naissent de ces liens sont un second levier, essentiel au développement des échelles de proximité. Ils participent d’une revitalisation des productions et d’un potentiel créatif animé par l’esprit collectif.
  • Le troisième levier est propre à l’humus de chaque territoire, de chaque quartier, voire du village. Son histoire, sa culture, son patrimoine, ses ressources naturelles ou ses savoir-faire façonnent le substrat nécessaire au développement économique. Le lien étymologique entre le mot « humus », terre fertile et « humanité », rappelle l’importance d’une vie humaine locale en harmonie avec la nature fertile qui l’entoure.

 

Ces spécificités deviennent autant d’avantages comparatifs dont l’économie peut se saisir pour la prospérité du territoire. C’est en cela que le sentiment d’appartenance agit autant comme un révélateur à la fois pour stimuler les circuits courts mais aussi pour promouvoir le rayonnement du territoire au-delà de ses propres frontières. Plus cet humus sera conscientisé, plus il sera substantiel, plus il participera d’un double effet d’attractivité sociale et de développement économique

L’élément intéressant tient à la convergence de ces approches. L’aspiration sociale n’est pas antagoniste des leviers économiques. Bien au contraire. Les deux mouvements convergent et s’enrichissent mutuellement. L’attractivité résidentielle féconde les atouts d’un territoire ouvrant ainsi de nouveaux circuits de création de valeur.

 

A la ville fonctionnelle issue de la Charte d’Athènes (1933), à la fois concentrée et fragmentée, se substitue progressivement une urbanité de la proximité, au sein de laquelle s’agrègent différentes fonctions économiques et sociales. Plusieurs facteurs accélèrent cette tendance : Le big bang climatique d’abord, en ce qu’il interpelle l’inflation des mouvements quotidiens entre le domicile et le travail ; mais aussi la crise sanitaire qui a provoqué une prise de conscience du sens de nos vies. La métaphore du village que nous évoquons ci-dessus témoigne de cette aspiration croissante à la qualité de vie. Un autre facteur tient à l’émergence de technologies, rendues accessibles par la distribution des réseaux numériques, et dont les fonctionnalités permettent de consommer, travailler ou accéder à de multiples services quelque-soit l’endroit où nous vivons. Ces phénomènes de décentrement entrainent naturellement un mouvement vers les villes moyennes, renforcent la vie des quartiers et ouvrent des perspectives vers les zones rurales. Cette distribution des populations s’accentue au fur et à mesure que les générations intègrent l’usage des nouveaux outils technologiques. Les responsables des ressources humaines des grandes entreprises observent unanimement des difficultés croissantes à assigner au sein du siège social leurs nouvelles recrues. Le télétravail est désiré par plus de 60% des salariés. La liberté devient la règle et la qualité du lieu de vie prime sur les autres critères. Les manières de vivre et de travailler, la santé, la culture et la relation avec la nature déterminent la valeur de l’indice de qualité de vie. Aux organisations urbaines en cercles concentriques se substituent des réseaux de villes et une organisation polycentrique dont le concept de ville du quart d’heure, de la Région des 20’ (Schéma Ile-de-France 2023-2040) ou de meilleures articulations entre villes moyennes et métropoles constituent l’arrière plan. Ces notions de polycentrisme ou d’archipels se révèlent aujourd’hui particulièrement prégnantes dans l’évolution des politiques d’aménagement.

 

L’impact de la technologie numérique, dans un contexte socio-territorial des questionnements, a été un catalyseur clé permettant d’ouvrir une voie nouvelle dans un engagement plus important dans la vie locale tout en récréant un nouveau cadre d’équilibre travail-vie personnelle. Dans les années 1970, le chercheur américain Jack Nilles a été l’un des premiers à envisager le télétravail comme une alternative viable au travail en entreprise. Il a créé le « telecommuting ». Malgré les démonstrations de son efficacité, le concept a rencontré une résistance économique et sociale importante, et est resté un phénomène marginal pendant des décennies. Il a fallu attendre 50 ans, avec la pandémie de COVID-19 qui a éclaté à travers le monde en 2020, pour que le télétravail soit devenu un outil essentiel pour permettre à des millions de travailleurs de poursuivre leur activité professionnelle en toute sécurité, conduisant par la suite à une adoption massive de cette pratique à travers le monde.

 

Cette métamorphose n’est pas sans conséquences sur l’évolution de nos organisations. Elle suppose de passer d’une conception centralisée du territoire vers une construction mieux distribuée ; elle questionne la croissance des métropoles, pour qu’elles n’accaparent plus les ressources mais s’inscrivent plutôt comme référentiels nécessaires à la prospérité de leurs hinterlands. Elle entraine inévitablement des politiques d’infrastructure physiques et nulériques affranchie des radiales traditionnelles pour privilégier le bon fonctionnement des réseaux de ville. Elle interpelle nos systèmes de gouvernance afin de mieux coordonner les composantes politiques, économiques et sociales d’une économie de proximité. En 1997, un grand quotidien économique français titrait à propos du Crédit agricole « De Saint-Flour à Singapour ». Ce qui était alors un slogan pour caractériser les champs d’intervention de la banque, pourrait aujourd’hui illustrer la réalité d’un monde dont les échelles permettent d’aligner un idéal rural et une intervention globale. C’est dans cette double échelle que les défis d’avenir se réaliseront.

 

La bataille que nous sommes tous appelés à mener : celle du souffle de nos racines face à la résistance des fins de cycles erratiques, performatives et confuses

L’appel des cèdres … Samedi 11 mars, l’association Neuilly-Liban réunissait quelques centaines de franco-libanais, de cœur ou d’appartenance, pour parler de l’enchevêtrement des crises au Liban et appeler à ce que la flamme reste allumée. Mais quelle flamme, pourrait-on se demander ? Cette flamme millénaire c’est le cèdre. Le patrimoine du Liban ; dont la fragilité, à l’instar de ce que les crises produisent, pourrait entraîner le pays dans un effondrement. Et pourtant … Un infatigable médecin, le Dr. Youssef Hawk a entrepris depuis quelques années de reboiser les montagnes. Des milliers de cèdres ont déjà été plantés. Au-delà du symbole, le cèdre figure le commun libanais, ses racines et son avenir. « La bataille du cèdre » c’est la bataille du Liban ; c’est celle des Libanais face à leur propre destin. C’est une bataille que nous sommes tous appelés à mener : celle du souffle de nos racines face à la résistance des fins de cycles erratiques, performatives et confuses. Au cours de cette soirée, d’autres « infatigables », dont Rami Adwan, Ambassade du Liban en France, Karim Emile Bitar, la journaliste Sibylle Rizk et de nombreuses personnalités de la diaspora libanaise, dont l’entrepreneur Carlos Faddoul et bien d’autres, sont venus partager leur espoir d’un nouveau Liban. Le Grand Liban de 1920 formait la perspective d’un peuple libre ; l’appel des cèdres ouvre un renouveau dont les racines interpellent les communautés d’intérêt. Le nouveau Liban sera à l’image du Dr Youssef et des milliers de jeunes cèdres qu’il plante, libre, rayonnant et authentiquement consensuel.