Quand la lecture alerte sur ce que nous devenons …

Par Jean-Christophe Fromantin, Délégué Anticipations, Chercheur-associé Chaire Eti, IAE-Paris-Sorbonne et Stéphanie Ferran, Directrice du Développement d’Hachette Livre et maître de conférence à SciencesPo – Tribune publiée dans Forbes

 

« Dis-moi ce que tu lis, je te dirai comment tu vas ». Cette proposition pourrait légitimement s’inscrire dans cette quête de sens dont il semble aujourd’hui qu’elle rattrape de nombreux Français. La lecture n’est-elle pas un marqueur, d’attention, d’ouverture et de curiosité ? – témoignant possiblement des évolutions en germe. Or, trois éléments révèlent dès le départ la complexité d’une telle analyse : les éditeurs publient deux fois plus de livres qu’il y a 25 ans ; et les Français déclarent ne plus avoir le temps de lire – tout en avouant passer en moyenne 3h00 par jour sur les réseaux sociaux à coup de micro-sessions d’une à deux minutes. Et pourtant, le marché de l’édition n’a jamais été aussi dynamique … Quel grand écart ! Pour corser l’approche, nous pourrions ajouter que quelques best-sellers polarisent l’essentiel des ventes et que les livres d’images occupent les premières places du box-office. Les bandes dessinées et mangas placent 43 titres dans les 100 livres les plus vendus en 2022 en France.

 

Ces paradoxes sont néanmoins riches d’enseignements.

Le premier – le manque de temps –, dont les plus jeunes générations disent être les premières victimes, illustre un impressionnant glissement. La facilité, voire le recours quasi addictif aux réseaux sociaux, nous prive de milliers d’heures de lectures et par conséquence de réflexion et d’attention. Parallèlement, les plaisirs éphémères que provoquent les sursauts de popularité sur les réseaux génèrent autant d’angoisse, de doute, voire de désespoir. Le sociologue Hartmut Rosa pointe cette peur chronique « que le monde nous oublie ». Pire, nous sommes de plus en plus détournés de la lecture par le sentiment paradoxal de ne plus avoir de temps. Or, il est à craindre que cette impression que le temps nous échappe augmente à due proportion de celui que nous abandonnons aux réseaux sociaux. Quand on sait que le temps quotidien qui leur est alloué permettrait de lire 180 livres par an cela interroge … Jusqu’où mènera cette spirale ?

Le deuxième enseignement, l’écart entre les 70 000 nouveaux livres édités chaque année et la polarisation des ventes autour d’un nombre limité de titres, se traduit mécaniquement par une baisse des ventes par livre. Cela appelle plusieurs constats. Le premier, positif, c’est qu’il témoigne de l’incroyable résistance du livre et confirme son statut iconique de vecteur d’idées. Malgré la prolifération d’autres médias, la pensée acquiert force légitimité par le livre. Le succès de l’autoédition – avec 20% des titres publiés en France – participe de cet acte symbolique. Le second, plus sombre, avec des lecteurs qui focalisent leurs références littéraires sur un nombre plus restreint d’auteurs, témoigne aussi de la difficulté de faire un choix dans une offre foisonnante et peut-être aussi, d’une forme d’attrition de la curiosité. Autrement dit, de plus en plus de ventes se font sur moins en moins de livres sans décourager un nombre croissant d’auteurs. Bizarre mais pas si cornélien … Cette tension en dit long sur la réduction des périmètres de confiance : entre un repli sur nos propres convictions et le besoin de se tourner vers quelques auteurs dont les noms ont la puissance de grandes marques, connues et rassurantes. Un phénomène que l’on observe dans plusieurs secteurs culturels par une approche plus consumériste de l’art ou du patrimoine.

Le troisième enseignement – l’image au détriment du texte, ou en renfort du texte – est perceptible dans le succès des mangas dont le nombre de mots et de phrases par page est limité, ou par le phénomène des webtoons (bandes dessinées sur mobile), qui comptent déjà plusieurs centaines de milliards de vues dans le monde. Ce constat a plusieurs raisons de nous alerter. Si l’on peut craindre un affaiblissement linguistique, les fictions qu’incarnent ces nouvelles formes littéraires, dorénavant majoritaires, pourraient aussi nous éloigner du décryptage textuel, du temps long, de la concentration nécessaire à la réflexion. Elles pourraient traduire une idéalisation de nos propres vies qui rend de moins en moins acceptables les contraintes du monde réel dans lequel nous vivons. Mais elles sont aussi, d’une certaine manière, source d’espoir, car elles permettent à de nouveaux publics, plus jeunes, de trouver à leur façon un chemin vers le livre et les librairies, itinéraire que nous avions cru perdu par toute une génération née dans le digital.

 

Les tendances de lecture semblent traduire trois dispositions, vers la facilité, la fugacité, et la superficialité. Elles témoignent en réalité d’une accélération et d’une altération du rapport au temps qui n’épargne pas nos habitudes de lecture. Elles portent un renouveau, l’esprit humain se nourrissant de la fiction sous toutes ses formes, afin de satisfaire ce que la philosophe Simone Weil appelait les « besoins de l’âme » dont nos racines sont le socle. Cette fiction nouvelle, polyforme, foisonnante, symbole de la créativité sans limite de l’intelligence humaine, constitue le meilleur rempart contre des souffrances psychiques dont l’OMS dénonce la hausse exponentielle chez nos contemporains. Dans une conférence récente dans le cadre du cycle Anticipations, alors que certains craignent d’ores et déjà une intelligence artificielle en mesure d’écrire les livres que nous rêvons de lire, le Pr Gregory Quenet rappelait qu’on ne grandit pas tant par l’idéalisation du monde que par sa compréhension, dans toutes ses dimensions culturelles, historiques et géographiques. Là est l’essentiel de la promesse littéraire. Celle d’un monde dont la résonnance passera toujours par des auteurs dont l’inspiration est consubstantielle des réalités terrestres. Bonnes lectures …

 

 

Notre interview dans l’Express avec Matthieu Courtecuisse (SIA Partners) sur l’anticipation

L’Express Nous vivons une juxtaposition de crises géopolitiques, socio-économiques dans un contexte de révolution technologique. Cette situation est-elle inédite dans l’histoire ?

Matthieu Courtecuisse :  La question est de savoir si nous vivons dans un monde de polycrise ou dans un moment de métamorphose. Car après une crise, on revient généralement à l’état précédent. J’ai au contraire le sentiment que nous n’enchaînons pas les crises mais que nous nous dirigeons vers un monde structurellement différent pour plusieurs facteurs. Des facteurs évidemment géopolitiques mais aussi démographiques considérables. Et puis il y a, comme vous l’évoquiez aussi, une série de ruptures technologiques avec des impacts de transformations qui sont extrêmement puissants dans pleins de domaines. Et, en plus, ces domaines parfois se croisent, ce qui donne un cocktail de transformations extrêmement significatif.

L’Express Mais sur le fond, pourquoi la période que nous vivons serait différente des autres épisodes de bascule connus dans le passé, comme au début du XXème siècle par exemple ?

Jean-Christophe Fromantin : Il y a un élément très différent de l’époque à laquelle vous faites référence, c’est l’accélération du temps.  La vitesse de transformation et les interconnexions mondiales font que finalement, nous n’avons pas le temps de respirer. Ce que soulignent les spécialistes des milieux naturels, c’est que les grandes périodes d’oscillations climatiques – réchauffements, glaciations – ont effectivement traversé l’humanité. Mais leur vitesse actuelle est incompatible avec l’adaptation des écosystèmes. Ce qui est vrai pour la biodiversité l’est aussi pour nous. Si nous nous ne maitrisons pas davantage la vitesse des transformations, alors les tensions engendrées seront extrêmement difficiles à gérer.

L’Express  Vous parlez de vitesse et d’accélération. Mais il y a un discours assez régulier que l’on entend sur la nécessité de ralentir. Est-ce cela la réponse ?

Matthieu Courtecuisse :  Je ne crois pas. Si on prend l’exemple des sciences de la vie, la révolution de l’ARN messager pour l’industrie pharmaceutique, est radicale. Aujourd’hui, les temps de conception d’une nouvelle molécule sont en train de baisser de 40 %. Et ce qui coûtait auparavant  800 millions de dollars en moyenne coûte probablement autour de 400 à 500 millions. Donc, ce sont des facteurs de changement considérables. Vous avez dans les tuyaux, un vaccin qui est en phase 2 avancée chez Moderna sur l’infarctus. Faut-il repousser dans le temps la perspective de supprimer les maladies cardiaques ? Je ne crois pas ! C’est la même chose sur les cancers. On ne peut pas arrêter ce train. Après, il y a la question spécifique du réchauffement climatique. Et là, je dirai qu’il faudrait vraiment accélérer sur la découverte et le déploiement de nouvelles technologies. L’énergie est un secteur dans lequel les puissances publiques mettent depuis 20 ou 30 ans des sommes considérables pour faire du « low tech » :  quand on passe du nucléaire à l’éolien, ce n’est pas un rupture « transformationnelle ». La question est donc de réveiller la recherche et développement, pour réfléchir à comment nous pouvons réellement lutter contre le changement climatique, parce qu’il y a un déficit de technologie en réalité dans ce domaine-là. Et j’ajouterai que rien ne pourra se faire si nous ne  fixons pas un prix élevé du carbone pour inciter l’investissement.

JC Fromantin Je ne prônerai pas le ralentissement, mais la « stabilisation dynamique » pour reprendre l’expression du sociologue allemand Helmut Rosa. Il développe que la dynamique de développement ne s’arrêtera pas. Pour autant, nous devons stabiliser les modèles parce qu’aujourd’hui nous subissons beaucoup de chocs qui nous plongent dans un état de sidération. Il faut anticiper pour cesser de subir et reprendre le contrôle.

L’Express Finalement, quelle distinction faites-vous entre l’anticipation et l’extrapolation ?

JC Fromantin : L’extrapolation est un mode de réflexion en silos alors que l’anticipation relève de la transversalité. Si dans chaque domaine, la technologie, la géopolitique, la démographie, la sociologie on se demande comment va se dessiner l’avenir, on aura des résultats qui seront de moins en moins pertinents. Si en revanche on croise des données démographiques avec des données de santé, des données migratoires, ou des données de croissance, on tient là une prospective politique au sens étymologique du mot. Aujourd’hui, malheureusement, que ce soit au niveau des grandes institutions comme au niveau des entreprises, il y a peu d’anticipations

L’Express L’anticipation c’est aussi la détection des signaux faibles, pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

Matthieu Courtecuisse : En ce moment, sur le dark web, on sent une montée en puissance du trafic d’armes liée au conflit en Ukraine. Vous pouvez déjà acheter des blindés légers pour quelques milliers d’euros. Dans les 10 à 15 prochaines années, de façon totalement illégale et pour des montants extrêmement faibles, vous pourrez vous procurer quantités d’armes. C’est d’ailleurs un élément qui explique la réticence d’un certain nombre de pays occidentaux de donner davantage d’équipements à l’Ukraine…

JC Fromantin : je donnerai un autre exemple : la montée des prix de l’immobilier dans les villes moyennes. Est-ce le signal préfigurateur d’un nouveau style de vie lié au télétravail offert aux salariés ? Est-ce un placement qui anticipe réellement une baisse des prix dans les très grandes villes ? Qu’est-ce que cela peut avoir comme effet d’éviction sur les populations locales qui n’ont pas les mêmes capacités à payer que les Parisiens par exemple ?

L’Express : Sur la notion d’anticipation, il y a une instance qui a été ressuscitée récemment, qui s’appelle le commissariat au Plan. Est-ce le bon outil ?

JC Fromantin : l’État doit anticiper, arbitrer puis programmer ce qui se rapproche de la planification. Donc la planification en tant que telle n’est à mon avis qu’un des trois éléments d’une approche prospective.

L’Express : L’État est-il armé pour cela ?

JC Fromantin : Oui mais il y a un sujet d’engagement politique. Est-ce qu’on gère ou est-ce qu’on fait de la politique ? Faire de la politique ce n’est pas gérer, c’est prendre des options et avoir le courage de les porter et d’avoir une vision de la société qui s’inspire avant tout des aspirations profondes des populations. Par ailleurs, il y a un enjeu d’échelles : nous avons une structuration géographique construite après la Révolution pour optimiser à l’époque des politiques publiques, des choix de souveraineté, des choix de sécurité, etc. C’est assez surprenantque deux siècles après, nous ayons les mêmes échelles alors que tout a changé. On raisonne à périmètre constant, sans finalement repenser les périmètres d’optimisation et d’efficacité.

L’Express :  Auriez-vous en tête des erreurs d’anticipation commises ?

Matthieu Courtecuisse :  La crise énergétique que nous vivons est une énorme erreur d’anticipation. Se mettre comme l’Allemagne l’a fait, dans une stratégie de dépendance gazière avec un mono fournisseur- la Russie – me semble être une erreur d’anticipation. Par ailleurs, ne pas avoir anticipé qu’à un moment donné, ce fournisseur pourrait s’en servirait comme un moyen de chantage. De multiples signaux – cyberattaque, désinformation – montrait qu’une forme d’hostilité de la Russie se développait.

JC Fromantin : Oui c’est bien le manque de vision transversale qui explique cette erreur. On a raisonné énergie sans intégrer la composante géopolitique. C’est la même chose sur les batteries. Est-ce qu’on a anticipé la sécurisation des approvisionnements en lithium pour pouvoir assurer nos ambitions en matière d’électrification des mobilités ?

Matthieu Courtecuisse :  Je rajouterai une autre pierre à l’édifice. A-t-on anticipé le fait que de grands pays extracteurs de terres rares et notamment de Lithium comme l’Australie, pouvaient eux aussi devenir des grands fabricants de batteries ? Nous devons anticiper ce deuxième coup pour ne pas gaspiller l’argent public.

Pour une lecture politique du déficit commercial

Alors que la France va passer le cap des 150 milliards de déficit commercial, arrêtons-nous sur la signification politique de ce seuil critique. Si le suivi des performances de notre commerce extérieur est le plus souvent l’apanage des économistes ou de ceux d’entre nous intéressés par l’économie du pays, il mérite un écho plus large. Car l’agrégat du commerce extérieur, au-delà de son acception économique, témoigne de trois repères structurants pour orienter une politique à la fois moderne et ambitieuse pour la France.

 

Le premier repère touche à l’efficacité de nos politiques publiques. La part des dépenses publiques dans le PIB de la France – qui frôle les 60% – impacte inévitablement la compétitivité de notre offre. Les niveaux de fiscalité et les prélèvements obligatoires, parmi les plus forts au monde, obèrent d’autant les marges de nos entreprises, et par conséquence directe, leurs niveaux de fonds propres, leurs capacités d’investissement et leur potentiel d’innovation. Et notre avenir … L’administration de la France, telle qu’elle est pratiquée, dégrade nos leviers d’exportation. La diminution constante de nos parts de marché en est la preuve ; elles sont passés de 16 à 10% en zone Euro, entre 2016 et aujourd’hui, alors même que nos partenaires vivent les mêmes aléas monétaires ou énergétiques. Améliorer notre commerce extérieur passe par une réforme drastique de nos politiques publiques et d’une gouvernance tournée vers l’efficacité et la réduction des dépenses.

 

Le second repère concerne nos avantages comparatifs. L’analyse fine de notre déficit commercial montre une surexposition de nos exportations sur des secteurs industriels faiblement différenciants. Cela présente un risque majeur dans la mesure où des pays comme la Chine ou les Etats-Unis ont des capacités d’investissement et de formation de ressources humaines hautement qualifiées très supérieures aux nôtres. Loin de moi l’idée de se désengager des industries de pointe, mais ces secteurs à haute valeur ajoutée ne doivent pas prospérer au détriment de ceux qui incarnent très singulièrement les avantages comparatifs de la France. Ces savoir-faire sur lesquels nous sommes inégalables et dont l’innovation offre un second souffle ; ils présentent un potentiel de développement indexé à la croissance des classes moyennes dans le monde. Le luxe ou l’agroalimentaire témoignent de performances exceptionnelles qui doivent nous alerter sur l’importance stratégique d’une ambition en matière culturelle et territoriale ; c’est au cœur même de notre diversité géographique que prospèrent nos avantages comparatifs et nos exportations.

 

Le troisième repère est social. Une perspective politique inclusive appelle l’utilité et la contribution de chacun. Or, fonder un projet de développement sur le seul prisme d’une économie à haute intensité technologique, exclut de fait une grande part de la population et tous les territoires non métropolitains. Le rayonnement de la France – si bien illustré par son patrimoine et son potentiel touristique – appelle justement de retrouver un sentiment d’appartenance. Notre pays existe autant par son avenir que par son histoire ; par ses traditions autant que par ses innovations ; par ses métropoles autant que par ses villages et villes moyennes. Les uns ne sont pas antagonistes des autres. Bien au contraire. Les performances économiques et les progrès sociaux issus de la révolution industrielle sont nés de la rencontre entre nos savoir-faire authentique et la mécanique. C’est la même synthèse que nous devons stimuler entre nos territoires et l’innovation. C’est par cette alchimie que des salaisonniers sont devenus des industriels de l’agro-alimentaire ou que des artisans d’art sont devenus de grands acteurs du luxe. Pour exporter ne confondons pas la fin et les moyens.

 

Depuis près de 40 ans, notre commerce extérieur se dégrade. Ce n’est pas une fatalité. Pour autant que nous considérions chaque Français et chaque territoire comme autant d’atouts pour relancer notre développement. « Un système social est profondément malade quand un paysan travaille la terre avec la pensée que, s’il est paysan, c’est parce qu’il n’était pas assez intelligent pour devenir instituteur. » rappelait Simone Weil (L’Enracinement 1942). Nos performances commerciales témoignent avant tout de l’ambition que nous avons pour les initiatives qui naissent de notre patrimoine et pour nos talents. Elles doivent redevenir un motif de fierté nationale. Il n’y a pas que la coupe du monde …

L’inflation des dépenses publiques n’est pas une fatalité …

Comme beaucoup de collectivités qui finalisent et votent leurs budgets – mais aussi pour l’Etat qui va boucler sa loi de finances – le contexte économique rend l’exercice particulièrement sensible (inflation des prix, relèvement du point d’indice, soutien aux populations, baisse de recettes fiscales etc.). Pour autant, c’est dans ces périodes agitées que l’on apprécie les effets d’une gestion équilibrée d’une collectivité et sa capacité à maintenir voire amplifier ses investissements d’avenir. C’est ce que nous avons pu faire lors du Conseil municipal du 15 décembre à Neuilly en présentant un budget 2023 très résilient dans le contexte. Trois points méritent d’être soulignés :

  1. Un point de méthode : depuis 14 ans nous veillons à réaliser un « budget de dépense » plutôt qu’un « budget de recette ». Cela consiste à établir notre budget, non pas de façon opportuniste, en fonction des notifications de recettes fiscales (en mars ou avril de l’année n, mais de façon réaliste, en fonction des besoins réels de dépenses et d’investissement, à l’automne de l’année n-1. Cette doctrine budgétaire (inspirée de celle pratiquée dans les entreprises) a le mérite de calibrer les dépenses aux besoins et d’éviter les effets d’aubaine relatifs aux dynamiques fiscales.
  2. Le second point est le corollaire du précédent : Cette méthode permet de constituer de façon récurrente des excédents budgétaires, lesquels viennent abonder la capacité d’autofinancement de la collectivité. Ce levier financier stimule notre niveau d’investissement tout en gardant un étiage de dette très maîtrisé (la dette est ainsi remboursable intégralement en moins de deux ans compte-tenu de l’épargne brute de la commune). Ce point est fondamental pour que la collectivité assure un rythme d’investissement conforme à la qualité de vie à laquelle aspirent les habitants et aux transformations qu’elle entend mener. C’est un enjeu d’attractivité qui vaut pour tous ceux qui agissent dans la sphère publique.
  3. Le 3ème point est presque « culturel ». J’avais été surpris dans mes travaux parlementaires (à la Commission des finances) de cette habitude d’être super-optimiste sur les recettes et autant pessimiste sur les dépenses. Cette culture financière est catastrophique en ce qu’elle accroît année après année les déficits publics et creuse d’autant la dette. Les recettes ne sont jamais aussi importantes que l’estimation initiale et les dépenses bien au-delà de ce qui avait été prévu. Au delà des déficits que cela génère, c’est la politique d’investissements qui en fait les frais. Il est temps de repenser une méthode budgétaire différente : pluriannuelle, contrainte dans son application, qui neutralise les doublons entre acteurs publics, qui anticipe davantage les aléas conjoncturels, économiques et leurs impacts budgétaires.

Nos collectivités sont bien entendu plus agiles pour appliquer cette doctrine. Elles ajustent davantage les dépenses aux besoins. Pour cette raison, il est urgent de décentraliser. C’est aussi un enjeu de bonne gestion …

Communiqué : Jean-Christophe Fromantin devient Doctorant à l’IAE Paris-Sorbonne, et intègre la Chaire ETI comme Chercheur-associé

 

Jean-Christophe Fromantin, Maire de Neuilly-sur-Seine et vice-Président du Département des Hauts-de-Seine intègre comme doctorant l’IAE Paris-Sorbonne et la Chaire ETI (Entrepreneuriat, Territoires et Innovation) comme Chercheur-associé. Sous la direction des Professeurs Carlos Moreno et Didier Chabaud, sa thèse portera sur la densité tertiaire à l’aune des mutations sociologiques, économiques et écologiques, et plus particulièrement sur l’avenir des quartiers d’affaires à travers le cas de Paris-La Défense (dont il est administrateur).

 

Auteur de nombreux essais dont « Mon Village dans un monde global » (Ed. François Bourin) ou « Travailler là où nous voulons vivre, vers une nouvelle géographie du progrès » (Ed. Les Pérégrines), il travaille depuis plusieurs années sur les nouvelles aspirations sociétales, les enjeux économiques contemporains, l’innovation et leurs interactions avec les stratégies territoriales.

 

« J’ai souhaité prolonger mes travaux sur les mutations socio-économiques et territoriales dans le cadre d’une approche scientifique (…) Avec Didier Chabaud et Carlos Moreno – concepteur de la ville du quart d’heure – je partage la conviction que nous sommes à l’aube d’un nouveau système territorial dont la proximité sera le socle » déclare Jean-Christophe Fromantin.

 

Éloge des échelles humaines

Par Jean-Christophe Fromantin, Président du programme Anticipations, Jean-Dominique Senard, Président de Renault et Jean Viard, sociologue – Colloque Anticipations – Les Bernardins 2022

L’incroyable vague technologique et l’émergence ultrarapide des géants de l’internet a pu laisser croire la possibilité d’un monde sans limites. L’essor de la mondialisation a participé de cette promesse, d’une échelle globale, à travers laquelle tout serait possible, jusqu’à l’hypothèse de l’homme augmenté échappant alors aux lois naturelles. Cette projection a montré ses limites. Heureusement. Rejoignant ainsi Montesquieu, quand il pointait les risques et les excès d’un univers trop vaste ; alertant sur les délitements politiques, économiques ou sociaux que provoquent inévitablement la perte des ancrages locaux.

 

Nous allons vivre le retour des échelles humaines. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer quelques symptômes qui témoignent concrètement des impasses et des paradoxes que nous vivons : quand la croissance des ventes d’antidépresseurs et d’anxiolytiques progresse à deux chiffres ; quand l’on constate qu’il faut 8000 litres d’eau pour délaver un seul jean alors qu’un milliard de nos contemporains en manquent et souffrent de malnutrition ; quand les scientifiques calculent que le travail abandonné par les polinisateurs coûte chaque année 150 milliards d’euros ; quand l’hyperdensité qui concentre les individus dans les grandes villes provoque un sentiment d’isolement (pour 14% des habitants) devenu le principal motif d’angoisse et de troubles psychologiques ; ou quand les marchés de capitaux deviennent la boussole d’un capitalisme débridé … Pas besoin de grandes théories pour comprendre que les limites sont dépassées. Qu’il nous appartient de poser des bornes pour casser les asymétries dangereuses que provoquent nos excès.

Deux anticipations incarnent les nouveaux équilibres qui détermineront progressivement nos vies : le travail et l’habitat. La manière dont l’un et l’autre se transforment – assez naturellement – témoignent des aspirations de la nouvelle société.

 

Le travail appelle l’entreprise à questionner sa raison d’être. Sa performance boursière n’est plus tant la mesure du progrès que sa contribution à l’épanouissement de chacun et aux équilibres de la société. Les tensions actuelles sur le marché de l’emploi participent de cette reconfiguration des parcours dont la rémunération n’est plus la seule boussole. On espère de l’entreprise, parce qu’elle touche à notre vie quotidienne, par l’authenticité de son projet, qu’elle prolonge les priorités que beaucoup veulent donner à leur propre vie. Cette convergence des valeurs entre vie privée et vie professionnelle est sans doute un des marqueurs clés d’une modernité contemporaine.

L’envie « d’habiter », au sens profond du mot, s’inscrit aussi dans cette logique de valeurs ; elle revisite l’approche du logement. Cela se traduit par un besoin d’espace, de nature, de culture et de proximité. Le logement spatial remplace le logement social. On cherche davantage à travailler là où nous voulons vivre, qu’à vivre là où il y a du travail. L’inversion des valeurs démontre, s’il en est besoin, la révolution qui se dessine et l’amorce d’un cycle de développement plus apaisé. Quand 83% des Français désignent les villes moyennes et les villages comme étant les échelles au sein desquelles ils aspirent à vivre, on a le message clair d’une nouvelle configuration des modes de vie.

 

Le progrès ne s’incarne plus tant dans les codes industriels et post-industriels que l’on connaissait depuis le XIXème siècle mais à travers une société numérique et écologique dont les promesses laissent espérer de nouveaux équilibres.

L’usage des technologies, comme la mondialisation, sont de ce point de vue des indicateurs essentiels. Leurs défauts résident davantage dans ce que nous en faisons que dans ce qu’ils sont réellement. C’est pour cette raison que le sens que nous donnons au travail, comme celui qui nous pousse à « habiter », permettent d’envisager l’innovation comme un moyen nécessaire à la prospérité des échelles humaines, plutôt que comme une fin.

Publié dans Les Echos le 21 octobre 2022

L’urgence d’une « Région Grand Paris », plus simple, plus proche et plus efficace

Contribution publiée dans La Tribune de Jean-Christophe FROMANTIN, Guillaume BOUDY, Eric BERDOATI

Revoir l’organisation territoriale et institutionnelle de notre région-capitale au sein de laquelle cohabitent six niveaux de gouvernance, est depuis bien longtemps une évidence pour tous, habitants comme élus. Plusieurs missions s’y sont penchées, maints rapports l’ont préconisée, comme devrait encore le faire le prochain rapport de la Chambre régionale des comptes d’Ile-de-France.

Pour autant, rien n’a bougé. Or il y a désormais une triple urgence : démocratique, pour redonner de la lisibilité et de la cohérence aux politiques publiques –  condition de l’adhésion de nos concitoyens souvent dubitatifs voire indifférents à ce qui se passe au-delà de leurs communes – ; économique, écologique et sociale, pour faire de cette région d’ambition européenne et mondiale un modèle de développement durable, inclusif et compétitif ; mais aussi financière, pour rationaliser et dégager des marges de manœuvre au bénéfice des générations à venir.

Alourdie par un empilement inédit d’acteurs – 1268 communes, 63 intercommunalités dont 11 Etablissements publics territoriaux, huit départements et autant de préfectures, la région, la métropole du Grand Paris et 99 syndicats mixtes ou intercommunaux, l’organisation actuelle est devenue un exemple de complexité chronophage, coûteuse et contre-productive.

Pour la réformer enfin (et réellement), il faut s’en tenir à deux principes simples : satisfaire les attentes légitimes des habitants et répondre aux enjeux stratégiques de ce territoire emblématique ; en appliquant quelques critères intelligibles et de bon sens : la subsidiarité des compétences pour garantir l’efficacité et exclure les doublons ; la lisibilité par le citoyen d’une répartition simplifiée des rôles et des responsabilités entre les collectivités et leurs élus ; l’affichage des objectifs de long terme pour ambitionner un développement juste et équilibré, de transition écologique et de promotion internationale ; enfin, la recherche de cohérence et de maîtrise des dépenses publiques.

Parmi les nombreux scénarii sur la table aujourd’hui, nous privilégions une architecture simple à trois étages correspondant chacun à un niveau d’intervention publique :

L’échelon opérationnel de prise en charge des besoins doit rester celui des communes, périmètre de confiance et de dialogue, dont la réactivité et la proximité est appréciée des habitants. La crise du Covid l’a démontré une fois de plus. Cet échelon s’inscrirait dans des intercommunalités à fiscalité propre au sein desquelles un bouquet de compétences prédéfinies, et renforcées le cas échéant, permettront une bonne mutualisation des politiques de proximité. La carte actuelle des intercommunalités pourrait faire l’objet d’une révision pour s’ajuster le cas échéant aux bassins de vie.

L’échelon des solidarités, qu’elles soient sociales (santé, grand âge, établissement d’enseignement secondaire, grandes infrastructures culturelles et sportives) ou économiques (insertion, financement des gros investissements d’infrastructures locales) reste celui des départements qui disposent de la surface financière suffisante pour porter des projets d’envergure. Une péréquation entre les départements pourrait être renforcée et cogérée, à l’image du Fonds de solidarité interdépartemental d’investissement créé par les sept départements franciliens (hors Paris). A terme, une forte montée en puissance des intercommunalités pourrait ouvrir l’option d’une reprise des compétences départementales, permettant la suppression d’un échelon d’administration supplémentaire.

L’échelon stratégique, porteur de l’ambition européenne de l’Ile-de-France est inutilement disputé aujourd’hui entre la Région et la Métropole : il doit être confié à une « Région du Grand Paris » qui portera sur le long terme les réponses aux défis majeurs des mobilités, des grands aménagements structurants, de cohérence territoriale, du partenariat renforcé avec les autres grandes régions et métropoles européennes. Elle se doterait d’une stratégie à dix ans, concertée avec les autres échelons de collectivités et avec l’Etat. Sa représentativité serait assurée par l’ancrage de ses élus dans la réalité des territoires ; ainsi, tout ou partie de l’assemblée régionale serait constituée des représentants des intercommunalités tandis qu’un autre collège pourrait continuer d’être issu d’une élection à la proportionnelle.

Cette réforme de simplification et de clarification des compétences appellera, par ailleurs, une nécessaire révision de la fiscalité locale qui redonne autonomie à chaque échelon de collectivités locales et renforce la responsabilité de leurs élus, via une réelle capacité à décider souverainement du taux de l’impôt et à promouvoir l’attractivité et le développement de leur territoire et l’enrichissement de leurs habitants.

Anticiper ou Mourir …

Anticiper ou mourir .. publié dans Harvard Business Review

– Par Jean-Christophe Fromantin, Président du Conseil d’orientation du programme Anticipations

Maire de Neuilly-sur-Seine et vice-président du Département des Hauts-de-Seine

 

Un diplomate étranger en poste en France me faisait récemment remarquer son amusement à force d’entendre très fréquemment de la bouche des Français l’expression « c’est compliqué ! ». « Comme si, me disait-il, la complexité envahissait les sphères de réflexion et d’action dans votre pays ». L’expression en dit long. Certes, le monde actuel est compliqué, mais n’est-ce pas justement le privilège d’un décideur que de maîtriser cette complexité ? Force est de constater que la diversité des paramètres à appréhender – socio-économique, technologique, géopolitique – peut nous déstabiliser et nous prendre au dépourvu. Or, il est une dimension qui permet d’en réduire les effets, c’est l’anticipation – où la capacité à décrypter les signaux faibles avant qu’ils ne se transforment en tendances lourdes difficiles à maîtriser, aux conséquences possiblement irréversibles –. L’inverse, qui consiste à camper sur ses certitudes, jusqu’à laisser les problèmes s’enkyster, puis s’enchainer dans une spirale infernale, entraine inévitablement des états de sidération, voire des crises, pouvant se transformer en paralysie. Et là, cela devient terriblement « compliqué ».

 

Inspiré de la méthode qui nous guidait pour la préparation d’une exposition universelle, nous avons lancé le 1er programme « Anticipations »[1] en 2021. Surpris de constater que le mot éponyme n’avait jamais été déposé auprès des organismes qui gèrent les noms de domaine, nous y avons vu le signe révélateur d’une absence de culture.

 

Nous avons construit ce programme sur l’idée de partager des signaux faibles et d’ouvrir la réflexion stratégique sur le concept du « temps large ». Considérant que chacun d’entre nous, dans nos univers respectifs, percevions des mouvements qui préfigurent de profondes métamorphoses. Il nous a paru intéressant d’en débattre, de les confronter et de les regrouper jusqu’à discerner des tendances lourdes. Le temps large permet d’observer au-delà de ses propres indicateurs ; en scrutant ce qui se passe sur les côtés ; en décloisonnant les réflexions ; en s’intéressant à d’autres univers culturels, économiques ou sociaux. Notre culture « en silos » restreint le champ de vision ; elle agit comme si nous avions des œillères ; elle s’oppose naturellement à une culture de l’anticipation ; elle limite nos capacités cognitives et entame notre clairvoyance. Nos milieux socio-professionnels, nos origines, nos formations, et aujourd’hui les biais véhiculés par les algorithmes, tendent à encalminer nos styles de vie, jusqu’à les rendre quasi-hermétiques aux mouvements qui nous entourent. Ils entretiennent ainsi une fragmentation de la société qui nous tient à distance les uns des autres. Notre société, structurée de façon trop composite, facilite ainsi l’émergence de corporations, de réseaux ou de castes qui ont pour conséquence une atrophie de la pensée, mais aussi une dramatique perte d’efficacité. Plus nous nous satisfaisons de cette situation, plus nous sommes en risque d’être dépassés par les événements.

 

L’efficacité commande que l’on décloisonne ; cela introduit de facto l’anticipation dans ce qu’elle ouvre notre regard et nous rend plus attentifs. Cet exercice peut se pratiquer dans une démarche organisée et professionnelle – comme celle que nous avons développée dans le cycle Anticipations –, elle peut aussi être mis en œuvre dans notre manière de vivre et de s’intéresser à nos environnements. Cela procède avant tout d’une disposition d’esprit. « Acceptez de vous laisser surprendre ! » appelait Sébastien Bazin, le Président du Groupe Accor, au lancement du programme Anticipations.

 

Trois paramètres déterminent le besoin d’anticipation : le temps, le monde et l’éthique

 

Le temps est un déterminant central. Les risques d’un défaut d’anticipation sont proportionnés aux accélérations du temps. Ne pas travailler cette dimension expose à de graves difficultés. Plus la compréhension est tardive, plus la sidération est forte, moins les effets sont maîtrisables. Or aujourd’hui, les accélérations n’ont jamais été aussi puissantes : Le cycle de réchauffement climatique s’opère à une vitesse incompatible avec l’adaptation de la biodiversité. L’économie s’emballe dans des montages financiers décorrélés des réalités. Dans son ouvrage « Accélération, une critique sociale du temps »[2], le sociologue allemand Hartmut Rosa pointe la désynchronisation entre la cinétique technologique et les équilibres de vie. Un iPhone en 2022 est 150 000 fois plus puissant que la salle informatique d’IBM en 1972. L’Internet d’hier, l’intelligence artificielle – qui pèsera 90 milliards dans les activités en 2025 vs 9 milliards en 2020 – ou l’informatique quantique, promettent des cycles de destruction créatrice de plus en plus rapides ; jusqu’à nous interroger, sur leurs effets collatéraux, dans ce qu’ils participent de notre épanouissement et d’un progrès authentique pour l’humanité. La technologie accélère le temps. Jusqu’où ?

 

La mondialisation revisite les échelles. Si l’accélération convoque l’anticipation, la globalisation constitue un autre facteur qui questionne le « temps large ». L’économie globalisée, par son envergure, et dans ce qu’elle constitue un champ concurrentiel sans limites, construit des échelles qui amplifient les interactions autant que les risques d’imprévisibilité. Prétendre développer des batteries électriques, sans anticiper les approvisionnements en lithium – qui vont être multipliée par 42 d’ici 2040 –, sans questionner les rapports de force liés à la géopolitique, relève de l’aventure ; investir dans le prêt-à-porter sans observer, ni se différencier par rapport aux 600 000 nouvelles références mensuelles du chinois Shein, expose à quelques difficultés ; négliger les attentes des jeunes et des nouveaux talents risque de les voir partir travailler à l’autre bout du monde sans qu’ils ne posent de préavis. La technologie réduit les distances.

 

Un 3ème paramètre relève de l’éthique. C’est sans doute le plus fondamental, il abonde l’intérêt que nous devons porter au temps large. Ceux que l’on appelait hier des ‘clients’, des ‘usagers’ ou des ‘travailleurs’ ; que l’on croyait guidés prioritairement par des valeurs de rentabilité ou d’efficacité ; dont les décisions étaient le plus souvent motivées par des perspectives de performance ou d’efficacité, répondent aujourd’hui à d’autres critères. La qualité de vie, la recherche de sens, le besoin d’espace ou la vie de famille comptent parmi les priorités qui pourraient bouleverser l’organisation de nos sociétés. 71% des Français s’ennuient dans leur travail et l’angoisse est le premier sentiment exprimé par les patients en, psychiatrie. En 2018, sentant une inversion des valeurs entre la vie personnelle et la vie professionnelle, j’avais rédigé un essai qui expliquait que la révolution industrielle nous avait amené à aller vivre là où il y a du travail, tandis que la révolution numérique nous amènerait progressivement à travailler là où nous voulons vivre[3]. Or, 84% des Français aspirent à vivre dans des villages ou des villes moyennes. Cette prospective, dont la crise sanitaire a confirmé la tendance, procédait de l’observation d’une série de signaux faibles, étrangers au spectre de mes repères habituels. Dans la synthèse des travaux de notre programmes Anticipations, « le sens comme boussole », « la recherche d’idéaux collectifs » ou « les effets boomerangs de l’hyperconsommation » sont apparus comme autant de tendances fortes, faiblement intégrées dans les stratégies d’avenir. Aux USA, l’effet de sidération provoqué par « la grande démission », qui touche dorénavant près de 50 millions de salariés, interpelle les entreprises et les pouvoirs publics.

 

Beaucoup de signaux concourent à un besoin de réenracinement. Aucune société ne prospère durablement hors-sol. La Jeddah-tower en Arabie-Saoudite, qui promet d’atteindre 1007 mètres de hauteur, sera-t-elle un jour le symbole de la modernité ou la préfiguration de l’obsolescence d’un modèle de société ?

 

Comprendre les valeurs fondamentales et les déterminants authentiques qui guident nos vies est probablement le fil rouge de l’anticipation. A contrario, confondre la fin et les moyens – ou penser qu’une société hors-sol peut durablement prospérer – nous entraine inévitablement dans une impasse. La sidération procède des fausses routes qui naissent de cette confusion. La philosophe Simone Weil pointait le déracinement comme la cause essentielle des échecs d’une société. C’est dans ces divergences que s’établit la ligne de fracture ; entre l’extrapolation et l’anticipation ; entre ceux qui voient dans l’innovation un idéal sans limites, et ceux qui comprennent que le progrès est consubstantiel des valeurs qu’il véhicule ; entre la vie et la mort. Pas si compliqué …

 

[1] Anticipations.org

[2] Accélération, une critique sociale du temps, Hartmut rosa, éditions La Découverte

[3] Travailler là où nous voulons vivre vers une géographie du progrès, Jean-Christophe Fromantin, édition Les Pérégrines 2018

9 tendances qui vont transformer la société …

Issues du cycle « Anticipations » et de la séance d’atterrissage qui s’est déroulée le 17 juin au Collège des Bernardins

 

Anticipation #1 : Un retour aux idéaux collectifs

  • L’angoisse est le premier sentiment exprimé par les patients en psychiatrie. Il est lié à sa difficulté à trouver sa place dans la société, qui génère un fort sentiment d’isolement et de frustration[1].
  • Forte croissance en 2021 des prescriptions de traitements antidépresseurs (+ 23 %), anxiolytiques (+ 15 %) et hypnotiques (+26%) à de nouveaux patients.[2]
  • 12,9% des 15-29 ans sont “NEET”[3] (“neither in employment, education nor in training”)
  • L’isolement touche toutes les générations. Dans une ville comme Brest, 13% des habitants souffrent d’isolement relationnel (c’est la moyenne nationale).[4]

De nombreuses innovations répondent aux attentes de qualité de vie, mais ne répondent pas aux aspirations d’idéal de vie. Or, les besoins d’espérer, de croire et de partager sont essentiels à la nature humaine.

Nous pensons qu’il est urgent de remettre l’individu dans un environnement et des échelles spatio-culturelles susceptibles à la fois de reconnaître son utilité et de renforcer les affinités et les solidarités. Le renouveau des « échelles humaines » sera une condition indispensable à un meilleur équilibre de la société. 

 

Anticipation #2 : Le sens et la cohérence comme boussole

  • 52% des moins de 35 ans sont prêts à accepter une baisse de salaire de 5% pour travailler dans une entreprise plus responsable sur les plans social et environnemental[5] (c’est seulement 19% chez les plus de 50 ans).
  • 71% des gens s’ennuient dans leur travail[6].
  • 73% des salariés rejettent le flex-office[7] vs 60% des travailleurs plébiscitent le télétravail.

« On ne revient pas sur une liberté (…) La distance rend les retrouvailles plus savoureuses. »[8]

 

Le regard porté sur l’entreprise change ; elle va davantage s’inscrire comme partie prenante des projets de vie de chaque collaborateur.

De fait, nous choisirons de travailler dans des entreprises dont les valeurs collectives s’alignent avec nos propres valeurs ; et l’entreprise devra de plus en plus s’adapter aux modes de vie que nous aurons choisis. Cela confirme la dimension holistique de l’individu qui cherche moins à segmenter sa vie qu’à la construire dans une forme d’unicité.

  

Anticipation #3 : Les nouvelles valeurs de la consommation

  • Le groupe chinois Shein vaut 100 milliards de dollars et pousse 600 000 références nouvelles de mode chaque mois.
  • Il faut 8000 litres d’eau pour façonner et délaver un seul jean[9].
  • La consommation 2e main représentera 30% du commerce de la mode en 2030 et devrait dépasser la « fast fashion » dans 10 ans[10].
  • Alipay vaut 500 milliards de $ et devient un acteur financier majeur.

 

Le rythme de consommation des dernières décennies aboutit à une impasse. Des modèles vertueux et des cycles de circuits courts émergent en réaction à l’hyperconsommation ; ils s’inscrivent dans de nouveaux récits qui font sens pour le consommateur (attente de 90% de la génération Z).

Nous anticipons une évolution de la consommation qui va s’incarner dans des valeurs nouvelles. L’héritage, l’expérience, la solidarité ou le lien avec la nature deviendront des valeurs consubstantielles de l’intérêt suscité par les produits (conformément au principe d’unicité évoqué dans l’Anticipation #2).

 

Anticipation #4 : Un nouveau cycle de destruction créatrice

  • Un iPhone en 2022 est 150 000 fois plus puissant que la salle d’informatique d’IBM en 1972.
  • 85% des emplois de 2030 n’existent pas encore[11].
  • L’IA pèsera pour 90 milliards dans les activités en 2025 vs 7 milliards en 2020[12].
  • L’IA « explicable » développée par NukkAI bat pour la 1ère fois un champion de bridge
  • Le développement de la RPA (Robotic Process Automation) – ou robot administratif – accélère dans les domaines de l’industrie, de la finance et de la distribution.

 

Le cycle de maturation d’une recherche jusqu’à sa diffusion de masse est d’environ 25 ans, modulo les aléas psychologiques, physiologiques ou sociologiques qui tempèrent sa vitesse d’absorption et sont difficiles à anticiper. Ce cycle s’accélère par des effets de convergence que combinent l’intelligence artificielle et le Web3 ; mais aussi par l’agenda plus ou moins contraint de la décarbonation.

La faculté d’adaptation des entreprises et des administrations publiques va être mise à rude épreuve. Nous anticipons un besoin urgent de « reskilling » des ressources humaines pour passer ce cap. La formation va connaître une révolution copernicienne.

 

 Anticipation #5 : Real Life/ Meta Life, l’émergence de multiples expériences

  • Microsoft rachète LinkedIn (qui agrège 800 millions de comptes) et Minecraft (qui fédère plus de 141 millions de joueurs uniques par mois[13]).
  • Lego se lance dans le métavers.
  • Carrefour vient d’acheter 38 hectares dans le métavers.
  • Le nombre d’utilisateurs des jeux Minecraft, Roblox ou Fortnite, est comparable au nombre d’utilisateurs de l’Internet dans les années 2000.

 

L’émergence d’un nouvel espace public, miroir facilitateur de nos envies, va revisiter nos interactions économiques, sociales et professionnelles. Nous vivrons dans plusieurs mondes qui s’incarneront dans différentes communautés d’affinités.

Nous projetons l’expansion très rapide de ces mondes virtuels. Ils n’effaceront pas le besoin de contact physique, au contraire ; mais nos organisations ne réussiront à garder le contact dans la vie réelle qu’à condition d’accélérer les initiatives phygitales et expérientielles. Ils participeront également d’une requalification des territoires à faible densité que ces technologies libèrent des centralités traditionnelles.

 

 Anticipation #6 : Les effets secondaires et le for intérieur

  • Ouigo lance des trains à petite vitesse.
  • 84% des Français veulent vivre dans des villages ou des villes moyennes[14].
  • 11 millions d’adeptes du Yoga en 2021 vs 3 millions en 2014[15].
  • 60% des salariés plébiscitent le télétravail 2 à 3j/semaine[16].

 

 Une nouvelle cinétique de la performance, rythmée par la recherche de bien-être, d’authenticité et d’utilité, va progressivement s’imposer dans tous les domaines.

Nous prévoyons que chaque individu intégrera progressivement dans son questionnement intime les effets secondaires induits par ses actes et sa consommation. Chacune de ses décisions, personnelles ou professionnelles, sera spontanément pesée à l’aune de ses impacts sur sa santé, son cadre de vie ou sur l’environnement.

 

Anticipation #7 : Habiter plutôt que se loger

  • 150Mds de $ par an de service écosystémique rendu par les polinisateurs.
  • Walt-Disney représentait 22 espèces animales en 1980 vs 6 aujourd’hui.
  • Xavier Niel crée l’école « Hectar », campus pour former la prochaine génération d’agriculteurs.
  • Ce n’est pas tant la planète – stable depuis 15 000 ans – qui est menacée, que nos modes de vie sur la planète.

Les effets combinés de la densité (l’attrition de l’espace vital) et de la technologie (l’artificialisation des relations humaines) donnent un sentiment de vie hors-sol. Habiter va devenir plus important que se loger. L’intensité va prévaloir sur la densité. Cela va progressivement remettre en cause les injonctions d’hyperdensité métropolitaine.

 

« Nous allons revenir à l’histoire naturelle car nous sommes consubstantiels du vivant »[17].

Nous anticipons une accélération de l’exode urbain pour ne plus être privé d’espace vital, pour renouer avec la nature, mieux vivre et restaurer des convivialités authentiques.

 

Anticipation #8 : Le choc des métaux rares

 

  • En Namibie, AfriTin réussit à produire un concentré de lithium à haute teneur grâce à sa mine d’étain d’Uis[18].
  • La consommation de lithium va être multipliée par 42 d’ici 2040, rien que pour la production des batteries électriques[19].
  • La Russie opère la métallurgie du Titane et produit l’essentiel du Palladium.
  • Importance stratégique des déchets : 60% du plomb utilisé dans le monde est de 2ème main ; potentiel d’avoir l’équivalent de la production de 6 réacteurs nucléaires en utilisant les combustibles solides recyclés.[20].
  • Le Salvador est le premier pays au monde à interdire l’extraction minière compte tenu des effets collatéraux sur la qualité de l’eau.

 

 Une nouvelle géopolitique émerge de nos dépendances croissantes aux métaux rares. Ces besoins n’ont pas été beaucoup anticipés, ni sécurisés, alors qu’ils conditionnent les performances de nos industries du futur. Il va falloir réaligner nos ambitions industrielles avec les flux d’approvisionnement nécessaires.

Nous prévoyons une reconfiguration des relations internationales, de nouvelles alliances et des partenariats stratégiques dans les relations économiques et politiques entre les grands acteurs publics et privés.

  

Anticipation #9 : De nouvelles régulations en germe

 

  • Les crises récentes ouvrent un nouveau cycle mondial particulièrement instable, or « la formation d’un prix de matière première est la somme de ses anticipations ».
  • Les exportations de la Chine vers l’Europe ont doublé en 10 ans[21].
  • 1 milliard de personnes souffrent de malnutrition ; ce chiffre pourrait doubler d’ici 2050.
  • La cartellisation des matières premières se caractérise par quatre phénomènes : elles sont indispensables, non substituables, stockables et l’objet d’aucun consensus entre producteurs et utilisateurs[22].

 

Les effets conjugués de la crise écologique et de l’accélération technologique ouvrent de puissantes fractures avec en germe des ondes de choc socio-économiques particulièrement violentes.

 

Nous anticipons un nouvel acte de la mondialisation, davantage axé sur la coopération et les valeurs partagées, autour des besoins de régulation que posent trois grands enjeux : la transition énergétique, l’alimentation et la régulation financière.

 

[1] Pr Franck Baylé, intervenant Anticipations

[2] https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/05/27/covid-19-la-consommation-d-anxiolytiques-et-d-hypnotiques-s-est-accrue-en-france-depuis-mars-2020_6081710_3244.html

[3] Source INSEE

[4] https://www.brest.fr/actus-agenda/actualites/actualites-2561/a-brest-une-enquete-sur-lisolement-devoile-ses-resultats-1607394.html

[5] ParisWorkplace, baromètre 2021 Ifop – SFL

[6] https://www.economieetsociete.com/71-des-Francais-s-ennuient-au-travail_a3256.html

[7] https://www.bfmtv.com/economie/emploi/retour-en-entreprise-les-salaries-francais-veulent-des-bureaux-individuels-et-rejettent-le-flex-office_AV-202106260028.html

[8] Julia de Funès, intervenante Anticipations

[9] Source ADEME

[10] https://www.lecho.be/entreprises/produits-de-consommation/l-e-commerce-textile-de-seconde-main-devrait-doubler-de-taille-d-ici-2025/10352312.html9

[11] Pôle emploi

[12] https://fr.statista.com/infographie/13385/lintelligence-artificielle-un-marche-qui-vaut-des-milliards/

[13] https://gamewave.fr/minecraft/minecraft-depasse-les-141-millions-de-joueurs-actifs-mensuels/

[14] https://www.idcite.com/84-des-Francais-prefere-vivre-dans-une-ville-moyenne-plutot-que-dans-une-grande-metropole_a50408.html

[15] https://www.sudouest.fr/sport/plus-de-10-millions-de-francais-pratiquent-le-yoga-3622218.php

[16] ParisWorkplace baromètre 2021 Ifop – SFL

[17] Bruno David, Président du Muséum d’Histoire Naturelle, intervenant Anticipations

[18] https://www.agenceecofin.com/metaux/2405-97956-namibie-afritin-reussit-a-produire-un-concentre-de-lithium-a-hauteur-teneur-grace-a-sa-mine-d-etain-d-uis

[19] Source Agence Internationale de l’énergie

[20] Pr Philippe Chalmin, intervenant Anticipations

[21] https://www.euractiv.com/section/economy-jobs/news/supply-chains-from-just-in-time-to-just-in-case/

[22] Pr Philippe Chalmin, intervenant ANTICIPATIONS

Deux priorités pour avancer …

Alors qu’une grande échéance électorale ouvre plutôt un élan, nous sommes encalminés avec une Nation fragmentée, des Français démissionnaires, une défiance au zénith et une feuille de route impossible à ce stade. Peu importe à qui la faute ! L’urgence n’est plus sur ce registre, ni sur celui d’un casting de circonstance. Il est plutôt temps de fixer quelques priorités qui feront sens auprès des Français et convoqueront la responsabilité de chacun. Nous n’avons pas les moyens, ni le temps de neutraliser un mandat. Je vois deux priorités qui devraient inspirer dès aujourd’hui la construction de l’union dont le Président de la République porte la responsabilité :

 

La 1ère s’incarne dans la proximité, là où les Français vivent et aspirent à vivre, là où les grandes politiques publiques, de santé, d’éducation ou de transition écologique, s’organisent. La géographie des votes démontre s’il en est besoin la fracture qui se dessine dans le pays et l’urgence de s’en saisir. J’appelle à ce que soit rapidement proposé un nouvel acte de décentralisation pour réengager la politique au plus près du quotidien de tous les Français, en confiance avec les collectivités territoriales, en lien avec les acteurs locaux.

 

La 2ème priorité est nationale. Elle s’inscrit dans deux directions : la restauration de l’ordre républicain par un renforcement drastique des moyens de police et de justice ; le lancement d’une réforme conjointe des retraites et de l’autonome pour assurer la dignité de tous. Ces deux priorités appellent une nouvelle politique budgétaire plus frugale et moins fiscale. Elle devra être basée sur un vaste plan d’investissements en infrastructures et équipements publics qui aura le triple effet, de renforcer la confiance, de relancer l’aménagement du territoire et de stimuler les leviers de croissance indispensables au rétablissement des marges de manœuvre budgétaire.

La classe politique traverse un moment de sidération …

A 15 jours des élections législatives, tout semble figé. L’actualité se polarise sur la guerre et les dysfonctionnements autour du stade de France ; les Français préparent leurs vacances ; la réforme des retraites est postposée ; Bruxelles attend (pour nous interpeller sur la dérive du pacte de stabilité) ; et les urgences (même médicales) ne semblent plus prioritaires … Mais que se passe-t-il pour que la France s’endorme ainsi ? A part quelques experts qui alertent sur les bombes à retardement d’économies déséquilibrées par les conjonctures ; au-delà de quelques signes de vie liés à la publication de chiffres (bons ou mauvais), rien ne se passe ; rien n’est dit.

Or, nous sommes interpelés par des crises sans précédents, sociétales, économiques ou écologiques, marqueurs d’une fin de cycle. Mais le débat de fonds reste terriblement pauvre. Toute la classe politique semble sidérée, voire dépassée. Par l’atonie des discours, par l’atrophie de propositions (réduites à des mesures d’ajustement paramétrique ou à des critiques faciles), ou par des injonctions simplistes portées par un vague de mécontentement, les Français sont privés d’une véritable perspective politique …

Reste aux candidats à l’Assemblée nationale quelques jours pour réveiller le débat, forts de ce qu’ils entendent des Français ; à l’opposition d’élever le niveau de ses propositions ; et au Président de la République à enclencher le changement qu’il nous a promis. C’est urgent. Car si nos dirigeants politiques continuent d’éviter les sujets, s’ils s’enlisent s’ils n’ouvrent pas une perspective d’espérance, il est probable que la sidération se transforme en chemin pierreux difficile et inconfortable …

Bon vent à Emmanuel Macron pour un nouveau mandat dont il devra s’attacher à ce qu’il soit celui de la réconciliation et d’une nouvelle ambition territoriale

COMMUNIQUE – Le 24 avril 2022 –

Les résultats de ce soir donnent à Emmanuel Macron une majorité incontestable. Il faut s’en réjouir car cela participe de la solidité de la fonction présidentielle. L’union qui s’est formée autour de lui, entre les deux tours – à laquelle nous sommes nombreux à avoir participé – marque l’attente de la part d’une majorité de Français d’un large rassemblement et d’une volonté de réconciliation.

 

La progression des suffrages qui se sont porté vers Marine Le Pen alerte néanmoins sur le sentiment de délaissement que ressentent des millions de Français. Il faut l’intégrer comme la composante essentielle d’un contexte politique très particulier. Dans les mois à venir, il reviendra à l’exécutif de considérer cette géographie de la défiance et d’être davantage à l’écoute des Français. Chaque territoire et chaque culture incarnent les énergies à partir desquelles la France construit son avenir.

 

Dans les jours à venir, je conserverai un soutien attentif au Président de la République. Je continuerai à avancer sur des propositions constructives au service de la France, de ses atouts et pour un rassemblement apaisé, en confiance, mais résolu à adresser plus efficacement les enjeux de notre pays.

 

Il appartient à Emmanuel Macron de construire un rassemblement à l’aune du message exigeant exprimé par les Français

COMMUNIQUE – le 10 avril 2022 –

Les résultats du 1er tour sont particulièrement alarmants. La somme des abstentions et des votes protestataires caractérise une défiance sans précédents. Plus de 70% des Français manifestent leur indifférence ou leur colère.

Cette situation n’est plus tenable ; au risque d’une fragmentation de l’opinion inconciliable avec l’élan nécessaire au développement d’une perspective politique. Pour autant, les causes qui motivent la confiance que les électeurs accordent à Marine Le Pen mais aussi à Éric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon ne peuvent plus être ignorées. Il est temps de prendre en compte l’inquiétude, les doutes et la défiance qu’une grande majorité de Français expriment patiemment mais résolument depuis plusieurs décennies.

 

C’est à Emmanuel Macron qu’il appartient de construire un rassemblement pour le 2ème tour. Non pas par des manœuvres tactiques qui apparaitraient immédiatement comme la préservation d’un entre-soi profondément délégitimé, mais au contraire, en se saisissant plus résolument des thèmes qui sont à la source de ces mécontentements : la restauration du pouvoir d’achat en réduisant courageusement la dépense publique ; la sécurité pour tous dans tous les territoires de France ; la prise en compte des corps intermédiaires dans une approche moins solitaire de la gestion du pays ; ou la restauration de grandes politiques d’aménagement du territoire, au-delà des métropoles.

J’accorderai ma confiance pour le 2ème tour de scrutin à Emmanuel Macron, car j’ai la conviction qu’il saura entendre le message fort et parfois désespéré que les Français ont adressé dès ce 1er tour de l’élection présidentielle. Il lui appartient d’ouvrir dès le 11 avril un rassemblement pour que cette élection soit pour chaque Français une échéance plus prometteuse. J’y prendrai toute ma part dans l’intérêt de la France.

La crise la plus grave : la résignation

Tribune publiée dans Les Echos du 29 mars 2022

 

Ce dont cette campagne ne parle pas aujourd’hui rejaillira d’une manière ou d’une autre dans les mois à venir. Et il est à craindre que l’onde de choc de la crise ukrainienne – sans pour autant que celle de la Covid 19 soit absorbée – exacerbera les tensions et provoquera de nouvelles crises. Si l’on ajoute à cela, un vote contestataire qui représente près de 40% de l’électorat, un risque d’abstention massif, et des fondamentaux économiques extrêmement fragiles, comme l’a rappelé la Cour des comptes dans son récent rapport, on peut légitimement s’inquiéter que la campagne actuelle élude aussi facilement le débat de fond pour se concentrer sur des ajustements paramétriques ; certes nécessaires, mais qui relèvent des arbitrages d’un premier ministre, pas de la vision à long terme, ni de la stratégie que l’on attend d’un futur chef d’État.

Car, au-delà de trois éléments qui se combinent, permettant de prévoir les tensions en germe : le retour durable de l’inflation, l’aggravation de la dépense publique et les asymétries du commerce mondial, une crise beaucoup plus inquiétante se profile : celle de la résignation. La guerre en Ukraine vient naturellement amplifier cet état d’esprit dans l’opinion, concédant au Président-candidat « l’effet drapeau », avec ses conséquences délétères sur l’atonie du débat public.

A moins de 30 jours du 1er tour, il n’est plus temps de faire l’exégèse de cette dégradation, mais de chercher chez les candidats les mesures qui permettent de l’atténuer. Or il est un domaine par lequel il est possible de retrouver un chemin de confiance, d’initiative et de démocratie, c’est l’enjeu local. Pour trois raisons essentielles : il met l’acteur politique à portée de voix des électeurs, il véhicule un fort sentiment d’appartenance qui se mesure par des effets concrets, il est une échelle de projet dont le ratio entre les promesses et leur réalisation effective est le plus fort. Or, parmi les candidats qui ont des chances d’être au second tour, à part Valérie Pécresse, aucun d’entre eux, ne s’appuie sur un réseau d’acteurs locaux, ni annonce une véritable ambition en termes de décentralisation. C’est pourtant un enjeu central. Car au-delà de ce que la décentralisation participe du chemin de confiance que j’évoque ci-dessus, elle préfigure la construction politique des années à venir. Le monde en réseau qui caractérise l’économie numérique détermine de fait une nouvelle décentralisation. Nous passons d’un monde concentré vers un monde distribué. Or, si chacun reconnait une nécessaire verticalité dans l’exercice des enjeux régaliens, nous devons prendre conscience que les nouveaux défis économiques, sociaux, écologiques – et de fait politiques – s’inscriront dans une organisation plus horizontale de la société. La crise des gilets-jaunes aurait pu nous alerter sur cette réalité ; d’autres signaux comme l’envie (de plus de 80% des Français) de vivre dans des échelles territoriales à taille humaine devrait fortement nous interpeller – n’est-ce pas la raison d’être de notre engagement politique de permettre à chaque Français de vivre là où il aspire à vivre ? – Ou encore l’attrition de notre commerce extérieur qui révèle le délaissement de nos avantages comparatifs au bénéfice d’une vision économique centralisée et bien trop stéréotypée. D’autres facteurs démontrent, s’il en est besoin, l’enjeu territorial et sa contribution fondamentale à une modernité nouvelle.

Dans une réunion publique le 4 mars dernier à Chartres, Valérie Pécresse a fait des propositions très fortes et ambitieuses sur la décentralisation, dont plusieurs étaient inscrites dans le projet que nous avions lancé en janvier dernier. Parmi elles : la requalification des villes moyennes dans l’armature territoriale ; la création d’un nouveau livret d’épargne régional dont les fonds récoltés permettraient d’investir 120 milliards dans les infrastructures territoriales ; le transfert de blocs de compétences stratégiques comme l’emploi et la formation vers les régions ; le retour d’une véritable contractualisation entre l’État et les collectivités, avec notamment une garantie de ressources des collectivités sur la durée du mandat ; le rétablissement de l’autonomie fiscale pour les collectivités ; ou encore la restitution des pouvoirs d’urbanisme aux maires. Ces mesures n’ont pas eu l’écho qu’elles méritent alors qu’elles agissent à la fois sur le quotidien des Français et sur des paramètres structurants et pérennes d’une prospérité retrouvée pour la France.

Face au risque de la résignation, je suis convaincu que le prisme territorial est celui par lequel nous retrouvons la confiance et une adhésion politique authentique. En 1942 dans son rapport sur le redressement de la France, Simone Weil disait au Général de Gaulle qu’il devait redonner à aimer la France. Ne privons pas les Français de cet enjeu. Tout ce que nous ferons, dès aujourd’hui, dans cette direction participera d’un rehaussement du débat public et d’une espérance dont chacun mesurera l’acuité à ce qu’elle touche à la fois son destin personnel et celui du pays.

Jean-Christophe FROMANTIN et Territoires en Mouvement rejoignent Valérie PECRESSE : ils réaffirment une grande ambition territoriale

COMMUNIQUE DE PRESSE

Lundi 21 février, à l’occasion d’un déplacement commun à Châteauroux (Indre), Jean-Christophe Fromantin, Président de Territoires en Mouvement (TEM) et Maire de Neuilly-sur-Seine, annoncera son soutien ainsi que celui de TEM à Valérie Pécresse dans le cadre de la campagne des présidentielles et dévoileront plusieurs des propositions qui fondent ce rapprochement.

Homme politique de centre-droit, maire de Neuilly-sur-Seine et Vice-président du Département des Hauts-de-Seine, ancien Député, Jean-Christophe Fromantin a toujours affirmé sa liberté et son indépendance. Depuis 10 ans avec TEM, il porte une parole novatrice sur les territoires à travers de nombreux travaux sur la nouvelle géographie économique et politique.

Pour Jean-Christophe Fromantin : « Nos territoires – là où chacun vit – sont le point de départ des grands défis économiques, sociaux et écologiques que nous devons relever. Par la proximité, ils fondent la confiance et la mobilisation nécessaires à l’action politique ; par la diversité de leurs ressources, ils stimulent la compétitivité dont l’économie a de plus en plus besoin ; par leur diversité et leurs cultures, ils incarnent la qualité de vie à laquelle chaque Français aspire … »

Valérie Pécresse se félicite du soutien de Territoires en Mouvement qui s’inscrit dans une même volonté de recréer un vrai pacte de confiance avec les territoires : « Ma Nouvelle France, ce n’est pas Paris et le désert français. C’est la France Capitale, où chaque bourg, chaque ville, chaque département, chaque région est une pépite. Il s’agit de faire respirer tout le pays en donnant aux territoires davantage de compétences et d’autonomie. Comme le rappelle Jean-Christophe Fromantin, la proximité et l’ingéniosité territoriale sont le cœur battant du grand plan d’investissement que nous portons pour la France. Ses propositions viendront enrichir notre projet et je suis particulièrement heureuse de voir aujourd’hui les membres de Territoires en Mouvement prendre toute leur place dans notre belle équipe de France ! » 

Mon échange avec le Pape François : pour une fraternité incarnée …

Une rencontre avec le Pape ne laisse pas indifférent ; et celle que j’ai eu la joie de vivre avec le Pape François (le 9 février) restera un moment inoubliable. Cette rencontre est le fruit d’une série d’entretiens que j’ai engagée durant six mois autour de son encyclique Fratelli-Tutti avec des personnalités politiques, universitaires ou religieuses de confessions et de cultures différentes* ; convaincu que l’enjeu de fraternité est au cœur des métamorphoses que nous vivons et des défis qu’il nous faut relever. Ces regards croisés sur l’encyclique du Pape visaient à démontrer l’universalité de cette valeur socle. Sans fraternité, aucun progrès n’est possible, aucune innovation n’a de sens. Sans ouverture à la fraternité, aucune construction politique n’est viable, aucune pauvreté ne peut réellement être vaincue. J’ai présenté ce recueil de dialogues au Pape François. Un échange d’une exceptionnelle intensité. Pas tant par les arguments échangés, ni par des formules savantes, ni par la longueur de l’entretien, ni même par une conversation nourrie, mais par des mots simples, une atmosphère de confiance et des regards bienveillants. Une fraternité incarnée. N’est-ce pas là l’essentiel ? Le Pape prône « un langage chargé de vérité » comme condition préalable à la fraternité vécue. Si différent de celui qui tend à prospérer, dont les biais, les arrière-pensées, les préjugés ou les incohérences détournent de la vérité et dégradent la confiance. Pour chacun d’entre nous, la première contribution à la fraternité s’incarne d’abord dans notre sincérité. La confiance alors se crée, l’altérité se dévoile, et le langage se charge authentiquement de vérité. La fraternité permet de reconnaître à chacun une disposition à donner et recevoir. « Priez pour moi », a conclu le Pape à la fin de notre entretien. Comme une invitation à participer à ses côtés à l’œuvre d’espérance dont nous sommes chacun les témoins, forts de la sincérité de nos engagements.

Michael Azoulay, Bertrand Badré, Michel Barnier, Xu Bo, Jérôme Cordelier, Loraine Donnedieu de Vabres-Tranié, Marguerite Léna, François-Daniel Migeon, Augustin Paluel-Marmont, Mgr Antoine de Romanet, Patrick Weil – Préface de Mgr de Moulins-Beaufort et postface de Philippe Levillain

Ma tribune dans l’Opinion …

La prospérité de la France passera d’abord par le réinvestissement de ses territoires

Depuis quelques jours, un slogan émerge dans les rues : « Avec vous ». Comment pourrait-il en être de la France sans chacun d’entre nous ? Suffirait-il d’une accroche, voire d’une injonction pour conjurer la défiance des Français vis-à-vis de la politique ? Probablement pas. C’est dans une autre préposition et un autre pronom que se retrouve une majorité de Français – qu’il faut comprendre à la fois comme un constat et une alarme – : « Sans nous ! » Le dernier baromètre de la confiance du Cévipof, les niveaux d’abstention des derniers scrutins, ou tout simplement le défaut d’enthousiasme, sont les marqueurs d’une démission.

La France se reconstruira dans un autre appel, qui résonne comme une invitation, plus horizontale, plus fraternelle : « Ensemble ». Celle par laquelle les destins individuels se combinent avec celui de la France ; celle par laquelle chaque énergie et chaque talent sont les moteurs d’un dessein commun ; celle par laquelle la démocratie s’incarne dans un projet au sein duquel les aspirations individuelles et l’avenir du pays font réellement corps. Celle qui amène naturellement vers une question fondamentale, absente du débat : Vers quel projet de société allons-nous ?

 

Les crises à répétition, financières, environnementales, sanitaires ou sociétales, caractérisent l’obsolescence d’un cycle. Or, indiscutablement, la campagne présidentielle reste encalminée dans le vieux logiciel. Elle parle à des Français plutôt qu’aux Français. On s’emballe sur des chiffres, des taux, des pourcentages ou des indices ; on s’étrille sur des bataillons de fonctionnaires, en plus ou en moins ; on promet des milliards, des aides ou des financements. Or, les curseurs paramétriques ne sont que des moyens ; et une question persiste : La politique en vue de quoi ? Ne vivons-nous pas un remake laborieux des dernières campagnes du XXème siècle plutôt que la première véritable campagne du XXIème siècle ? Les enjeux et les attentes mériteraient pourtant qu’elle advienne.

 

Depuis quelques années, avec des élus et de nombreuses personnalités de la société civile – dans le cadre de Territoires en Mouvement – nous avons la conviction que le renouveau politique s’incarnera dans la géographie ; à l’instar de l’expression de Simone Weil au Général de Gaulle au sujet du redressement de la France en 1942 : « Donnez aux Français à aimer la France ». Fort d’une nouvelle société que les Français dessinent, à la fois enracinée et ouverte au monde ; sensible à l’environnement et à son impact sur la qualité de vie ; en attente d’une offre de services équitable et moderne. Avons-nous conscience de cette évolution ? Car, faute d’entendre ces nouvelles aspirations, nous privons la France de l’énergie des Français, et nous les dépossédons des ressources du pays. Or, aucune politique sociale, industrielle, d’innovation ou écologique n’est durable si elle n’est adossée à un projet de société solide, visionnaire et assumé. C’est une question d’équité et de cohérence. En rédigeant en octobre dernier « La promesse des territoires »[1], en mettant aujourd’hui en débat des propositions concrètes, nous fixons trois priorités dont nos territoires sont le socle.

 

La première tient aux nouveaux équilibres socioéconomiques. Le constat est préoccupant : la croissance est plus conjoncturelle qu’organique, le déficit commercial devrait passer la barre des 100 milliards, le contrat social se dégrade, et les entreprises peinent à recruter – preuve d’un défaut d’anticipation des besoins de notre économie. Deux objectifs doivent se réconcilier – sur une inspiration que j’avais développée dans un essai en 2018, « Travailler là où nous voulons vivre »[2] : améliorer la qualité de vie des Français et promouvoir la compétitivité de la France. Les territoires sont à la croisée des deux contingences. Parce que les richesses dont ils sont dotés fondent les avantages comparatifs dont la France a besoin pour consolider durablement sa compétitivité ; parce que l’espace, l’habitat et les cultures qui déterminent notre géographie répondent de la qualité de vie à laquelle les Français aspirent ; mais aussi grâce aux promesses de l’innovation, dont l’armature en réseau permet de passer d’une société concentrée vers un modèle distribué, propre à stimuler ces deux objectifs fondamentaux. Les leviers de développement qu’entraine cette convergence sont considérables. Ils sont au cœur d’une révolution copernicienne qui démontre, s’il en est besoin, que la prospérité et le rayonnement de la France passeront d’abord par le réinvestissement de ses territoires.

 

La 2ème priorité est politique, et indispensable pour mettre en œuvre un nouveau dessein socioéconomique. Elle convoque la confiance. Or, ce n’est qu’à travers les acteurs de proximité, au plus près de là où nous vivons et des défis à relever, qu’une nouvelle trajectoire de confiance et de mobilisation fonctionnera. Réintroduire le primat de la proximité, appelle à ce que les partis lâchent prise, que les commissions d’investiture nationale ne se mêlent plus d’actions locales, et que la politique s’inspire davantage des réalités. Il faut mettre en œuvre les conditions d’une ouverture plus large et plus libre à l’engagement politique, dans les territoires, en dehors des partis dont l’avenir ne tient que par le fil des intérêts de ceux qui en vivent. Dans une contribution que nous avions rédigée en 2016 avec Jean-Dominique Senard pour l’Institut de l’Entreprise, intitulée « Réformer le réformateur »[3] nous préconisions plusieurs idées, dont celle de réorienter une quote-part du financement public de la vie politique vers les élus locaux. Cela permettrait d’attirer de nouveaux talents et de stimuler des rassemblements régionaux. Par leur engagement et leurs expériences, ils poseraient les bases d’un renouveau de l’action publique et d’une oxygénation du débat d’idées. Fort de deux axes de gouvernance qu’il nous appartiendra de restaurer : la subsidiarité et la contractualisation. L’un pour donner à chaque échelle les responsabilités et les moyens d’être efficaces ; l’autre pour assurer les meilleures synergies et effacer progressivement les redondances et les complications d’un système administratif suranné.

 

La 3ème priorité s’incarne dans l’organisation territoriale. Malgré les réformes qui se sont succédé, la France reste celle que César-François Cassini et son fils avaient dessiné au XVIIIème siècle, une carte géodésique, décalée face aux défis contemporains. Pour réinvestir les atouts qui caractérise notre géographie, la France doit s’incarner dans une carte isochrone dont les villes moyennes et les métropoles seront les pivots. Avec une promesse – dont la crise des Gilets-jaunes a révélé l’acuité : mettre chaque Français à moins de 20’ d’une ville moyenne et toutes les villes moyennes à moins d’une heure trente d’une métropole. En veillant à ce que l’une comme l’autre réponde des meilleurs standards de service public. Cette armature territoriale, distribuée, équitable, témoin des ressources de la France, permettra à chacun d’envisager librement son projet de vie. Grâce à la stabilité de cette organisation, des investissements pourront sereinement se réaliser. C’est à cette aune que les modalités de décentralisation, de gouvernance et de relations entre l’État et les collectivités devront alors se décliner. Afin d’opérer les investissements pour mettre à niveau les infrastructures et se doter d’une offre de services efficace et moderne, nous préférons l’épargne à l’impôt. Nous proposons de mobiliser 80 milliards via la création de Livrets d’épargne régionaux, similaires aux Livrets A, mais réservés aux habitants de chaque région. Ils garantiront à leurs souscripteurs que leur épargne viendra abonder l’aménagement des territoires au sein desquels ils vivent ; ils renforceront le sentiment d’appartenance en permettant à chacun de participer à la prospérité du territoire auquel il est attaché.

 

L’alignement des attentes individuelles et des enjeux collectifs se confirment. L’envie de proximité et la volonté de réinvestir notre géographie participent ensemble d’une formidable espérance sociale, culturelle et économique. Entendons cette aspiration des Français, faisons leur confiance et redonnons ensemble à la France une perspective d’avenir.

 

[1] https://www.territoiresenmouvement.com/

[2] « Travailler là où nous voulons vivre, vers une géographie du progrès » édition François Bourin

[3] https://www.institut-entreprise.fr/sites/default/files/2018-10/idep_ouvrirlemarchepolitique-web-v7_1.pdf

Lancement d’Anticipations

Jeudi 13 janvier chez Accor, avec Sébastien Bazin – et avec l’appui de PwC –, j’ai lancé le 1er cycle Anticipations dont les rencontres et les travaux vont s’étaler jusqu’en juin prochain pour « une plongée dans le temps large ». Les 25 participants, aux profils très variés, en charge des fonctions stratégiques au sein de grandes entreprises, d’ETI ou d’administrations publiques françaises et étrangères, vont partager leurs visions prospectives, les confronter à des personnalités d’horizons différents et construire des scenarii d’avenir susceptibles d’éclairer leurs décisions et les grands projets qu’ils conduisent.
Une initiative qui s’inspire des travaux de prospective que nous avions mis en place en préparant l’Exposition universelle de 2025 et qui trouve sa place dans la période actuelle de métamorphose profonde, de changement des modes de vie, de recherche de sens et d’accélération technologique … A suivre

Prise de confiance

J’ai eu la chance de participer au TEDx de Belfort sur le thème de « la prise de confiance ». Une occasion d’évoquer trois principes qui me semblent essentiels pour créer un climat de confiance. Et de décliner ces principes dans l’univers politique : Les convictions. Elles transfigurent l’action et donne un sens à l’engagement. L’audace. C’est une composante socle de l’espérance car la bonne marche du monde appelle à ce que certains d’entre nous osent. La détermination. C’est grâce à elle que nous pouvons fédérer et susciter un élan collectif.

Mais il est une prédisposition d’esprit sans laquelle ces composants de la confiance n’ont pas de prise. C’est l’émerveillement. Sans une forte capacité d’émerveillement, la notion même de bien commun nous échappe. Or, la confiance se construit d’abord à l’aune de la vérité …

La France est une inspiration. Qu’en faisons-nous ?

Pour ouvrir une perspective politique, mieux vaut parfois convoquer les philosophes. C’était la commande du Général de Gaulle à Simone Weil en 1943 pour anticiper les principes fondamentaux d’un redressement de la France. La jeune philosophe rédigeait alors l’Enracinement, ou Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, qu’Albert Camus édita en 1949. Un texte magistral – authentiquement politique – qui adresse l’être humain dans sa grandeur et sa dignité.

Alors que le débat s’enlise dans quelques nostalgies populistes, ou dans des anticipations paramétriques de court ou moyen terme, n’est-ce pas le moment de lui donner la substance politique que Simone Weil proposait pour ouvrir un chemin d’espérance ?

 

« La politique en vue de quoi ? » questionnait Simone Weil pour déconstruire d’abord les dérives politiciennes. Et de rappeler en préambule « les besoins de l’âme », fondamentaux pour l’épanouissement de chaque être humain : la liberté, le risque, l’obéissance, la propriété ou l’honneur. Il n’y a de véritable contrat social que si les conditions sont réunies pour que ces valeurs s’enracinent dans chaque personne ; sinon, le « collectif » s’y substitue, entrainant inévitablement une forme d’asservissement, voire de démission. « L’intelligence est vaincue dès lors que l’expression des pensées est précédée, implicitement ou explicitement, du petit mot « nous » (…) « l’honneur n’est pleinement satisfait, que si la collectivité dont un être humain est membre, lui (en) offre une part ». Simone Weil réservait la charge la plus sévère aux partis politiques, formes d’organisations impensées, « construites de telle manière à exercer une pression collective sur la pensée de chaque être humain qui en est membre ». Car, si notre esprit critique se dilue, il est à craindre que nous acceptions d’être partiellement privés de liberté. Face à ce risque, Simone Weil alertait contre les dérives d’une société dont la finalité ne serait plus l’épanouissement de chaque être humain mais la réussite des organisations qui la structure. Les inerties de l’âme mènent inévitablement aux totalitarismes.

N’est-ce pas un risque d’aujourd’hui ? Quand l’État-providence se fait corne d’abondance ; quand les partis préemptent le débat ; quand la prospérité des technologies gagne sur l’utilité de chacun ; quand la politique n’est qu’un jeu de curseurs paramétriques pour définir des seuils de déficit ou d’âge de la retraite ; quand la startup nation est érigée en dogme ; quand la laïcité prime sur les religions ; quand la neutralité devient une vertu ; ou quand le pouvoir devient une fin plutôt qu’un moyen. Simone Weil rappelle que ces détournements sont autant de déracinements profonds qui privent chaque être humain de la vérité à laquelle il aspire. Or, sans vérité, l’espérance disparait.

 

A la question du Général de Gaulle sur le redressement de la France, elle répond : « De remède, il n’y en a qu’un. Donner aux Français quelque chose à aimer. Et leur donner d’abord à aimer la France – et d’ajouter – tous les Français savent ce qui leur a manqué dès que la France a sombré ; une partie de leur âme colle tellement à la France que lorsque la France leur est ôtée elle y reste collée ». Par son histoire et par sa géographie, la France, est une inspiration avant d’être une Nation. Chacun y puise une part de son propre destin. Dès lors qu’elle est fragilisée, elle entraine des sentiments profonds de compassion et de fidélité qui fondent la légitimité de l’action politique. Sans cette grandeur, la politique est vide de sens.

Alors, « La politique en vue de quoi ? ». Simone Weil répond par « une composition sur plans multiples » – on dirait aujourd’hui, une « vision globale » – qu’elle oppose à « la technique de l’acquisition et de la conservation du pouvoir ». La philosophe ouvre l’idée d’enracinement grâce auquel chaque être humain exerce pleinement sa liberté et ses talents. La France, ses villes et ses villages, ses héritages, ses cultures et ses ressources sont le socle au sein duquel le passé, le présent et l’avenir s’articulent. L’enracinement suppose de considérer à égalité ces trois temps ; en négliger un seul provoquerait un déracinement. Quelques idées forces structurent cette pensée …

 

Le sentiment d’appartenance ; il fonde notre participation à la collectivité. La France, riche de ses territoires, offre à chaque Français, selon ses talents et ses aspirations, autant d’opportunités de prendre part au destin national et d’en tirer une fierté. « Un système social est profondément malade quand un paysan travaille la terre avec la pensée que s’il est paysan, c’est parce qu’il n’est pas assez intelligent pour être instructeur » rappelait Simone Weil. L’ambition pour nos territoires répond de cette nécessité de considérer l’entièreté de notre géographie pour que chaque être humain puisse lier son propre destin à celui de la France. C’est en cela que l’aménagement du territoire est prioritaire.

Les échelles de décision doivent s’entendre à l’aune des interactions sociales. « Les sentiments personnels jouent un rôle qu’on ne discerne jamais dans toute son étendue. Le fait qu’il y ait ou pas amitié entre deux hommes, entre deux milieux humains, peut dans certains cas être décisif pour la destinée du genre humain » alertait la philosophe. Or, à quoi assistons-nous ? Sinon à un débat politique désincarné, sur-amplifié, centré sur l’État et les tensions dont il est à la fois la cause et l’objet. Jouer sur les peurs est d’autant plus facile que les racines se délitent. Les échelles locales qui façonnent les affinités culturelles sont progressivement neutralisées au profit d’une hypertrophie de l’État. « L’État mange la substance morale du pays, en vit, s’en engraisse, jusqu’à ce que la nourriture vienne à s’épuiser » alertait Simone Weil. La subsidiarité est la seule voie pour rétablir une fraternité.

Un troisième principe est lié au rayonnement de la France et à son développement. La philosophe questionne la souveraineté. « En considérant la patrie comme un milieu vital, elle n’a besoin d’être soustraite aux influences extérieures que dans la mesure nécessaire pour le demeurer et non pas absolument » ; et de souligner qu’il n’y a d’échanges et d’ouverture au monde que si chacun conserve son propre génie. Le véritable risque pour la France ne sont pas tant les migrations que de tomber dans une « morne uniformité », celle-là même que provoquent toutes les formes de standardisation. L’ouverture suppose l’enracinement.

Le quatrième principe concerne la religion ; ou plutôt la nécessaire spiritualité comme structure de base d’une société. « La neutralité est un mensonge – osait Simone Weil à propos de la laïcité, dont elle rappelait qu’elle n’est que « l’édition grand public de la vertu chrétienne » – Le courant idolâtre du totalitarisme ne peut trouver d’obstacles que dans une vie spirituelle authentique ». A propos du christianisme – au-delà de sa vérité, que la philosophe laisse à l’esprit critique de chacun – elle rappelle que nul ne peut l’effacer de notre culture ; que sa beauté suffit à inspirer et à nourrir notre spiritualité. Un modèle de société tendant à effacer le christianisme précipiterait notre déracinement.

Enfin, Simone Weil questionne le progrès. « La science ne peut être considérée sans aucune relation ni au bien, ni au mal » (…) « Un critère dont l’application est universelle et sûre, consiste à tenter de décerner la proportion de bien contenue, non pas dans la chose elle-même, mais dans les mobiles de l’effort qui l’a produite ». A l’heure d’une accélération foudroyante des technologies, il est impératif de définir un projet de société pour que l’innovation procède de la réussite de sa mise en œuvre plutôt que de l’idolâtrie. C’est aussi à cette condition qu’un capitalisme responsable émergera.

 

Alors que tous les candidats convoquent le Général de Gaulle ; pourquoi ne vont-ils pas davantage aux sources de son inspiration ? Car l’Enracinement pose les bases d’un projet de société cohérent. Aimer la France ne se réduit, ni à son passé, comme le font les « populistes », ni à son présent, comme le font les « pragmatiques », ni à son avenir, comme le font les « progressistes ». La France est d’abord une inspiration, rappelait Simone Weil au héros de la France libre, fière de son histoire, vivante par le présent et toujours ambitieuse. Notre enracinement suppose de vivre pleinement ces trois dimensions. Les territoires de France en sont le creuset car leurs natures et leurs cultures fécondent l’utilité et le bien. La vérité.

« Quand un Français pense à la France, l’orgueil est pour lui un devoir ; l’humilité serait une trahison » exhortait Simone Weil. A bon entendeur …

Tribune publiée dans l’Opinion le 16 novembre 2021

Communiqué : Jean-Christophe Fromantin et Michel Barnier, ensemble pour 2022

Le 18 octobre, à l’occasion d’une réunion publique de Territoires en mouvement (TEM), Jean-Christophe Fromantin annoncera son soutien à Michel Barnier dans le cadre de la campagne des présidentielles et dévoilera plusieurs de ses propositions.

 

Homme politique de centre-droit, maire de Neuilly-sur-Seine et Vice-président du Département des Hauts-de-Seine, ancien Député, Jean-Christophe Fromantin a toujours affirmé sa liberté et son indépendance. Il porte une parole novatrice sur les territoires à travers de nombreux travaux sur la nouvelle géographie économique et politique. Son mouvement vient d’éditer « La promesse des territoires », une contribution prospective à l’adresse des candidats aux présidentielles qui trace plusieurs priorités parmi lesquelles : la création d’un livret d’épargne territorial en franchise d’impôt pour investir là où les gens vivent, la création de réseaux de services autour des métropoles afin de faire bénéficier les villes-moyennes des mêmes standards d’offre de soin ou d’éducation, ou le développement des hinterlands des ports et aéroports afin d’extraire nos territoires des angles morts de la mondialisation.

 

« J’ai décidé de soutenir Michel Barnier dont la richesse et la diversité des expériences, locales, nationales et internationales sont essentielles (…) La France est face à un triple défi de réinvestissement de ses territoires, de réengagement de ses atouts géographiques, mais également d’attractivité économique et de rayonnement culturel. Je suis convaincu que Michel Barnier peut porter cette ambition avec détermination et dans un esprit de réconciliation » déclare Jean-Christophe Fromantin.

 

« Je suis très sincèrement heureux de compter Jean-Christophe Fromantin dans notre équipe nationale. Nous porterons ensemble le projet d’une France plus forte qui saura concilier les atouts de ses territoires et les leviers de l’Etat pour relever les défis économiques, sociaux, culturels et écologiques de la France. C’est en homme libre et toujours à l’écoute des idées neuves que Jean-Christophe prendra sa part à notre campagne présidentielle. Il exprime ainsi la volonté d’union et de rassemblement qui sera la mienne dans les mois et les années à venir de toutes les sensibilités de la droite républicaine et du centre » déclare Michel Barnier.

COMMUNIQUE : Jean-Christophe Fromantin reçoit le Prix de l’Enracinement-Simone Weil

Après Denis TILLINAC lauréat en 2020, Écologie-responsable, laboratoire d’idées composé d’étudiants et d’élus locaux, présidé par Ferréol DELMAS, vient d’attribuer le prix de l’Enracinement Simone WEIL à Jean-Christophe FROMANTIN, Maire de Neuilly-sur-Seine et auteur de nombreux essais sur les nouvelles géographies politiques.

Le prix sera remis le mercredi 13 octobre 2021 à 18h30 dans les salons du Sénat en présence d’un nombre important de personnalités issues des milieux politique, économique et universitaire, parmi lesquelles de nombreux parlementaires dont Roger KAROUTCHI, premier Vice-président du Sénat, Bruno RETAILLEAU Président du Groupe LR ou Hervé MARSEILLE, Président du Groupe Union centriste. L’ancien Ministre et Commissaire Européen Michel BARNIER sera également présent ou encore Mgr Mathieu ROUGE, évêque de Nanterre.

Parce que la préservation de la planète, le réchauffement climatique ou les interactions entre l’homme et son environnement sont au cœur des préoccupations de nos concitoyens, Écologie-responsable veut être force de proposition pour les partis de la Droite et du Centre en matière d’écologie et de développement durable.

Le prix de l’enracinement Simone WEIL récompense une personnalité qui œuvre par ses positions et ses écrits au rayonnement d’une pensée inspirée par la philosophe Simone WEIL. L’Enracinement, rédigé en 1943 à Londres à la demande du Général de Gaulle afin de préparer le redressement de la France, est un texte socle sur le sens de l’action politique. Il sous-tend une vision positive de l’Homme, un meilleur équilibre dans la société et un attachement aux racines spirituelles, culturelles et géographiques de la France.

« Je suis très fier de recevoir ce prix. Mon attachement à la philosophie de Simone WEIL s’illustre à la fois par ma liberté et mon indépendance vis-à-vis des partis politiques, mais également par la conviction que la politique s’incarne avant tout dans un idéal dont les idées ne sont que les instruments et les réformes, les modalités. Mon ambition pour les territoires participe de cette approche, à la fois très humaine, mais également à forte résonance sociale, culturelle et économique » rappelle Jean-Christophe FROMANTIN.

Une alerte diplomatique, géopolitique et économique pour le France, au risque de disparaitre des écrans-radars

La remise en cause de la commande de 12 sous-marins français par les australiens alerte à trois niveaux : diplomatique, géopolitique et économique. A quelques mois des élections présidentielles, ce coup de semonce rappelle, s’il en est besoin, la vulnérabilité de la France et ses effets délétères sur nos grands équilibres.

La première alerte est diplomatique. Elle interroge la réalité du dialogue entre la France et ses alliés officiels. Il apparait que les négociations autour de l’Aukus se soient accélérées au cours du G7 en Cornouailles, sans que la France ait à aucun moment profité d’un aparté avec les australiens – invités au Sommet – et les américains. Une opportunité qui aurait peut-être permis une mise au point voire une renégociation des termes de l’accord. La question reste par conséquent posée de la sidération d’une diplomatie française que l’on espérait mieux avertie et particulièrement mobilisée sur de telances enjeux.

La seconde alerte est géopolitique. Force est de constater – ce qui était prévisible – un déplacement du centre de gravité des enjeux internationaux dans la zone indo-pacifique qui concentre aujourd’hui 60% du PIB mondial. Les sanctions chinoises prononcées en 2020 à l’égard de l’Australie les a clairement positionné dans ce rapport de force. L’affaire des sous-marins n’est bien entendu que le prolongement de cette nouvelle donne géopolitique. Là encore, la question est posée de notre influence réelle, de ses fondements et des alliances par lesquelles la France retrouvera sa place dans une géopolitique nouvelle. Bénéficier de la plus grande zone exclusive maritime du monde sans se donner les moyens d’en tirer partie dénote notre perte d’ambition.

Enfin l’alerte est économique. Avec un déficit commercial de 70 milliards d’EUR, des finances publiques dans la zone rouge, des leviers fiscaux saturés et des perspectives de croissance qui restent à démontrer, il y a matière à s’inquiéter ; l’industrie de défense étant notre seul excédent commercial. Dès 2020 un rapport du Sénat pointait la fragilité de notre base industrielle et technologique de défense (BITD) qui représente près de 2% du PIB et dont les effets d’entrainement sur notre potentiel technologique sont majeurs. L’affaire des sous-marins, au-delà de l’impact direct de 31 milliards, interroge une filière nationale dont le rayonnement dépend à la fois de notre propre politique d’investissement mais aussi d’exportations directement corrélées à notre influence dans le monde. Le redressement est urgent …

Nul doute que cette actualité pèsera dans la future campagne présidentielle. Ses différentes composantes, nationales et internationales, démontre à quel point le futur président de la République devra s’en saisir. Fort d’une vision claire des enjeux, réaliste sur les limites européennes liées aux réticences allemandes, il devra faire preuve de détermination et d’autorité, au sein de l’Europe et face aux grandes nations, pour remettre la France dans les écrans-radars du monde nouveau.

 

Osons enfin la politique !

Si, pour une fois, l’échéance des présidentielles était l’occasion de répondre aux questions fondamentales qui sont au cœur des enjeux ? Si, pour une fois, on ajustait le casting au projet, plutôt que l’inverse ? Si, pour une fois, plutôt que des slogans sensationnels, des promesses démagogiques, nous essayions enfin d’approfondir, de regarder plus loin et de voir plus large pour envisager les solutions dont la France a besoin pour assurer sa prospérité ?

Si pour une fois nous donnions un peu d’épaisseur à la politique ? N’est-ce pas cette absence de vérité et de souffle qui éloigne les Français de la démocratie ?

 

Plusieurs facteurs incontestables de déclin méritent notre attention : Les services publics se dégradent avec les conséquences que l’on connait en matière de santé, de sécurité ou d’éducation ; des enjeux émergent comme le financement de la dépendance, sans que nous ayons beaucoup de solutions à proposer ; la compétitivité est en crise avec un décrochage exceptionnel de nos exportations qui témoigne de notre disqualification dans la mondialisation ; les comptes publics sont au rouge vif, avec une dette abyssale et des marges de manœuvre fiscales quasi inexistantes ; les investissements publics sont insuffisants pour assurer la transition énergétique et organiser l’aménagement du territoire auquel les Français aspirent. Le diagnostic est sans appel. Il démontre à la fois l’ampleur et l’urgence de la situation. Il est incontestable pour qui est de bonne foi. Reste à trouver les solutions, rapidement, car nous sommes à la fin du cycle.

Il n’est plus tant question d’un programme que d’un nouveau projet de société.

Dans son rapport sur l’après-crise, la Cour des comptes confirme l’urgence. Elle sollicite une trajectoire du déficit public à un étiage quasiment jamais atteint en trente ans ; ce qui prouve, s’il en est besoin, à quel point nous sommes encalminés. Les Français en sont conscients. Dans son dernier baromètre de la confiance, le Cevipof explique que la méfiance et le dégoût sont les termes qui caractérisent le mieux leur relation à la politique. La situation est intenable.

 

Je suis convaincu c’est qu’il n’y aura de solutions qu’avec l’adhésion des Français ; en les associant aux solutions. Pour y parvenir, ce ne sont pas des efforts et des larmes que nous devons promettre, mais l’inverse : L’alignement de leurs inspirations individuelles et des intérêts de la France. C’est en cela que les territoires offrent une réponse inédite. Ils sont à la fois les espaces au sein desquels les Français aspirent à vivre, et ceux à partir desquels la France restaurera ses avantages comparatifs ; ils ouvrent des opportunités d’investissement vecteurs de croissance, autant qu’ils motivent la mobilisation de l’épargne ; ils offrent un sens à l’innovation en convoquant la technologie au service des projets de vie plutôt que des fonds d’investissements ; ils sont une échelle de réconciliation avec l’environnement.

Pour arriver à ce niveau d’engagement, il faut s’extraire du débat réducteur qu’engendrent les partis politiques. Et de répondre à deux questions que posait la philosophe Simone Weil en 1940 : « Comment donner aux hommes qui composent le peuple de France la possibilité d’exprimer parfois un jugement sur les grands problèmes de la vie publique ? Et de compléter : Comment empêcher, au moment où le peuple est interrogé, qu’il circule à travers lui aucune espèce de passion collective ? »

L’abstention relève probablement le rejet d’un système politique dont l’idéal est davantage tourné vers sa propre prospérité plutôt que vers le bien.

La philosophe pointait le risque de retournement de la relation entre la fin et les moyens et de rappeler que « le seul bien est une fin ».

Les partis politiques font des présidentielles un enjeu de pouvoir alors que nous avons besoin d’un projet. Ne les laissons par agir sans réagir. Ils stimulent les passions collectives là où nous avons besoin de discernement et de vérité. Ils privent les Français d’une perspective d’avenir alors que chacun aspire à bâtir un projet de vie. Il est temps de s’engager. Osons enfin la politique !

tribune publiée dans le magazine Marianne le 3 septembre 2021

Mon interview dans Le Point

ENTRETIEN. En avant-première, le maire de Neuilly met sur la table des propositions très concrètes pour la présidentielle avec un mantra : la décentralisation. Depuis des années, bien avant que ce ne soit à la mode, bien avant que la crise sanitaire ne révèle les dysfonctionnements dans l’organisation publique, Jean-Christophe Fromantin propose des idées pour un rééquilibrage territorial de la France afin de l’adapter au plus près de la vie quotidienne des individus. Le maire de Neuilly-sur-Seine, indépendant et fier de l’être, a agrégé autour de ces propositions un certain nombre d’élus locaux. Cette « task force » ancrée dans le pays lancera dans quelques jours dans le débat présidentiel un document intitulé « la promesse des territoires » afin que les projets de vie de chaque Français nourrissent un projet politique plus global, comme Jean-Christophe Fromantin s’en explique en avant-première dans cet entretien.La crise sanitaire que nous vivons a mis en avant le rôle central des collectivités et l’importance des villes moyennes que vous défendez depuis longtemps. Le pouvoir en tient-il suffisamment compte ?


Le pouvoir avait une occasion de co-piloter cette crise avec les élus locaux et tous les acteurs de la proximité. Il a été incapable de co-construire cette relation en amont. Cela s’est fait dans l’improvisation, sous la pression des évènements, quand les moyens de l’État faisaient défaut et que la confiance des citoyens s’érodait. En Allemagne, par exemple, un co-pilotage entre l’État central et les Länder a été institué immédiatement. Dès le début de la crise, on aurait dû associer les moyens régaliens de l’État avec les leviers de proximité entre les mains des élus locaux.

Le pouvoir a-t-il pris conscience de l’importance prise par les collectivités durant cette crise ?
En juillet dernier, la loi 3 DS sur une nouvelle décentralisation aurait pu justement être une occasion de mettre à profit des leçons qu’on pouvait tirer de cette crise. Cela n’a pas été le cas. Malheureusement, le texte manquait d’ambition et n’a pas tenu compte de l’expérience de la crise. Aucune leçon n’a été tirée. Aucune révolution sur la manière de gouverner n’a été enclenchée. Une étude du Cevipof de juillet 2021 indiquait que 75 % des citoyens « privilégient un modèle d’organisation politique où les décisions seraient prises au nom d’un principe d’efficacité justifiant une adaptation dans chaque territoire ». On peut tirer deux enseignements de cette opinion. D’une part, l’efficacité devient un principe politique. Les Français n’attendent plus de grandes prises de position idéologiques, ni des catalogues de programmes. Ils veulent de l’efficacité, et que celle-ci se traduise dans leur vie quotidienne. Or, cette efficacité publique, elle se construit d’abord dans l’action locale. Le même Cevipof publie régulièrement un baromètre de la confiance qui met en avant le fait que plus on tend vers la proximité et la décentralisation, plus la confiance envers les élus est forte, et qu’inversement, plus on va vers la centralisation, plus la défiance augmente. Il ne peut y avoir de projet politique sans que se combinent confiance et efficacité, et, selon ce baromètre, pour deux tiers des Français, cela se joue dans les échelles de proximité. Il est urgent de réinventer la politique en partant du local, autrement dit du territoire et de ceux qui l’habitent.

Comment inscrire les territoires dans le débat présidentiel ?
Nous allons bientôt publier un document intitulé « La promesse des territoires » qui répond à trois aspirations profondes de la part des Français, largement amplifiées par la crise sanitaire : L’efficacité dans l’action publique, comme je viens de l’évoquer ; le bien-être qui s’exprime par un besoin d’espace et d’une nouvelle qualité de vie – qui permet de comprendre pourquoi plus de 80% des Français plébiscitent les villages et villes moyennes – ; et la prospérité économique dont les Français prennent conscience qu’elle procède d’une nouvelle ambition. Ce dernier point est fondamental. Quand on étudie de près le décrochage de la France, on voit bien qu’il est lié à une économie de plus en plus standardisée et qui ne tient plus assez compte des atouts de la diversité géographique et culturelle du pays. La France est de moins en moins compétitive car elle ne tire pas partie de ses avantages comparatifs que sont la diversité géographique et culturelle. La révolution industrielle au XIXe siècle à réussi parce qu’elle a mis la mécanique au service de nos savoir-faire et de nos singularités. La technologie aujourd’hui devrait à nouveau jouer ce rôle et nous aider à reterritorialiser notre économie. C’est à ce prix que nous renouerons avec une croissance durable porteuse de valeur ajoutée. L’erreur de beaucoup de politiques est de considérer l’innovation comme une fin et non comme un moyen. L’innovation est-elle au service de la communauté financière ou bien des Français afin de leur permettre de réaliser leurs projets de vie ? À mon sens, l’innovation doit avant tout permettre à chacun de vivre où il le souhaite, et l’espace territorial est un formidable champ d’application pour cela.

Comment comptez-vous contribuer au débat présidentiel ?
Par une interpellation très forte des candidats. Je suis convaincu qu’il y a aujourd’hui une opportunité de faire converger les enjeux collectifs du pays et les aspirations individuelles des Français. Un véritable projet de société se construit dans cette fusion des intérêts. Traditionnellement, tous les candidats déclarés ou pas encore cherchent à aligner des centaines de mesures pour répondre à tous les maux de la société. Ils ont une vision très comptable, technocratique, voire même clientéliste de la politique. En cherchant à plaire à toutes les catégories de la population, la politique perd sa raison d’être car elle se réduit à une relation client-fournisseur. Osons la politique ! Interrogeons notre conception du progrès ! C’est là-dessus que je veux interpeller les candidats.

Dans une primaire ?
Non, Je ne crois pas du tout à ce système de primaires, qui consiste à mettre un candidat entre les mains d’un parti. Ceci est la négation de l’esprit de la Ve République. C’est aux candidats de façonner les partis dont ils ont besoin au service de leurs projets.

Vous partagez donc l’analyse de Xavier Bertrand ?
Les candidats qui s’affranchissent des primaires montrent sans doute davantage d’ambition et de liberté. Car ils veulent éviter le corsetage par un parti politique. François Fillon a été broyé par les conséquences de la primaire, les luttes intestines qu’elle a générées et qui se sont retournées contre lui. A ce stade, je n’ai pas encore pris de position. J’observe la détermination et le pragmatisme de Xavier Bertrand, la combativité de Valérie Pécresse, l’envie et l’expérience de Michel Barnier, mais pour l’instant je suis orphelin d’une vraie vision de la société qui permette à chaque Français d’inscrire son projet de vie dans une perspective moderne et ambitieuse. Et pour moi, ce doit être l’enjeu principal de la politique : permettre à chacun de construire son projet de vie où il rêve de l’ancrer. Je suis convaincu que cette liberté entrainera une prospérité durable et enrichira le récit national.

Sur quels leviers s’appuient cette action publique, selon vous ?
Il y en a quatre. Pour faire repartir l’économie, je pense qu’il faut préférer l’épargne à l’impôt ; préférer l’investissement productif à la dépense publique. Il y a plus de 2500 milliards d’EUR de dépôts bancaires en France, c’est beaucoup : une masse d’argent disponible que les Français n’investissent pas car ils n’ont pas confiance, parce que l’action politique n’est pas en capacité de les inciter à réaliser leurs projets de vie. Deuxième levier, stabiliser un aménagement du territoire équitable et durable en renforçant les deux maillages, de villes moyennes et de métropoles, en redistribuant les services publics afin que les Français se trouvent à moins d’un quart d’heure des services dont ils ont besoins. Le troisième levier, c’est l’innovation ; c’est un moyen formidable pour permettre à chacun de vivre où il veut et de rendre possible la redistribution des services. L’innovation permettra demain de bénéficier dans une petite ville des services que l’on a aujourd’hui dans une métropole. Enfin, je pense enfin qu’il faut simplifier la gouvernance, en repensant l’efficacité de l’action publique. Il faut agir avec deux leviers :  la subsidiarité, à savoir donner du pouvoir à l’échelon de proximité ; et la contractualisation, pour stimuler les synergies et casser toutes les redondances dans la gestion publique.
Si l’État avait agi ainsi en amont dans la gestion de crise, nous aurions été plus efficaces. Il vaut toujours mieux anticiper plutôt qu’improviser.

Propos recueillis par Jérôme Cordelier – Le Point 26/08/21