Souveraineté(s)

Les dirigeants politiques de tous bords et de toutes nationalités voient dans la « souveraineté » la réponse à tous les maux. On accole désormais ce mot aux domaines de la technologie, de l’immigration, de l’économie, en passant par la santé ou la finance. Les dernières décennies auraient été celles de la mondialisation, les prochaines seraient celles de la souveraineté. Mais de quoi parle-t-on ? Quelles peurs cherchons-nous à exorciser en brandissant cet étendard à tout propos ? Comment en faire un projet utile à la société ?

 

Souverain. Le mot est fort. Il fut longtemps réservé au domaine du divin, pour en exprimer l’autorité suprême, avant qu’il entre dans l’univers séculier, et que par extension, au XIXe siècle, il s’applique au caractère d’un État qui n’est pas soumis à un autre. Être souverain, c’est donc à la fois pouvoir regarder les choses d’en haut, régner sur un espace sans entraves et donc rester maître de son destin.

 

N’est-ce pas précisément ce qui semble faire défaut aujourd’hui ? La combinaison de la mondialisation, de la révolution numérique et l’entrelacs financier, nécessaire à la couverture des dettes, accélèrent la transformation de notre monde en uniformisant les styles de vie et les modes de consommation, en gommant les frontières physiques et immatérielles. Ce grand floutage des espaces a provoqué la réaction que l’on sait, pour reconquérir une partie de la souveraineté réputée perdue. Les populismes ont cristallisé le phénomène. Les démocraties paniquent. Les discours sont confus. Le risque est de passer d’un extrême à l’autre : d’un espace sans repères à un localisme étriqué.

 

Pour maîtriser notre destin, il faut faire le choix inverse, celui d’une approche conquérante en définissant les échelles de souveraineté de façon réaliste, plutôt que de manier ce concept de façon abstraite. Il faut donc accepter des souverainetés partagées, et rappeler qu’il n’existe de souveraineté qu’à l’aune des singularités, des valeurs qui nous sont chères, et des moyens dont on dispose pour les faire prospérer.

 

La première échelle est naturellement territoriale, elle incarne nos cultures. Il faut résolument rendre du pouvoir aux acteurs politiques et économiques locaux, les plus à même de développer des stratégies de dynamisation et de différenciation qui nous rendront plus créatifs, plus entrepreneurs et plus compétitifs. La deuxième échelle est nationale. Elle convoque la politique au cœur de sa raison d’être. La souveraineté régalienne doit être réaffirmée et renforcée, s’agissant notamment de l’éducation, de la justice, de la police et de l’armée. Ensuite, l’échelle européenne, celle grâce à laquelle nous formerons une « puissance » face aux autres grands blocs géopolitiques, économiques et technologiques que sont les États-Unis et la Chine. Notre souveraineté s’inscrit évidemment dans ce nouveau rapport de force. Enfin, des initiatives partagées au plan mondial doivent émerger, pour répondre aux grands enjeux de la planète et marquer notre solidarité avec le patrimoine naturel dont nous sommes universellement garants des équilibres.

 

Cette graduation des échelles de souveraineté s’appelle la subsidiarité. Sa mise en œuvre rigoureuse permettra de répondre à deux aspirations essentielles de nos concitoyens :  l’efficacité et la liberté. À chaque niveau de souveraineté, les rôles et responsabilités doivent être clarifiés. C’est une question de lisibilité autant qu’une exigence démocratique. Elle implique un bon fonctionnement de nos services publics, une simplification de la bureaucratie. C’est de cette façon que pourra se développer une société agile et créative, qui stimule les initiatives et libère les énergies.

 

Nous croyons à la souveraineté, non pas comme une protection, mais comme une arme qui, distribuée au bon niveau, doit permettre de reprendre le contrôle avec plus de territoire, plus de France et plus d’Europe. Souveraineté(s) mérite de s’écrire au pluriel.

 

 

Jean-Christophe Fromantin, Président de Territoires en Mouvement*            

Christophe Aulnette, Vice-président de Territoires en Mouvement

 

 

 

 

 

 

                                                                     

Présidentielles : J’aspire à mieux que ce à quoi nous assistons aujourd’hui … C’est pourquoi je m’engagerai

« Le système politique est actuellement enkysté, il manque singulièrement de souffle. Il ne produit plus d’idées, ni de projets à la hauteur des défis que doit relever notre pays ; il ne se remet pas non plus en cause. Plus il est contesté, plus il se referme sur lui-même. Depuis que j’ai été élu en 2008, j’ai toujours gardé mes distances vis-à-vis des partis politiques dont la finalité me semble davantage inspirée par la conquête du pouvoir et par la culture de l’entre-soi que par des valeurs fortes. Malgré les transformations radicales du monde dans lequel nous vivons, nous observons des partis politiques sans audace, sans solutions et sans vision claire d’un projet de société. Résultat : la société se fragmente, elle doute, les Français citent la lassitude, la morosité et la défiance comme les meilleurs qualificatifs pour exprimer ce qu’ils ressentent (source CEVIPOF 2021) L’élection présidentielle n’est plus incarnée par un leader qui porte un grand projet, elle devient l’objet d’une guerre d’égos dont le spectacle est pitoyable. Je suis attaché à la liberté que procure mon indépendance. C’est pourquoi je m’engagerai, d’une manière ou d’une autre, sur une perspective politique ambitieuse et visionnaire pour ne pas priver la France du projet qu’elle mérite. J’aspire à mieux que ce à quoi nous assistons aujourd’hui »

Loi 4D : si peu d’ambition pour des enjeux majeurs

Ni la promesse des conférences de territoires, ni les gilets-jaunes, ni l’attirance des Français pour les villes moyennes, ni les enjeux économiques n’auront suffi pour que le Gouvernement mette sur la table une véritable réforme territoriale. Au contraire, la persistance d’un mille-feuille complexe et asphyxiant, la perte des dynamiques fiscales, les contrats de Cahors, l’encadrement normatif chaque jour plus complexe et l’attrition des investissements et des moyens de l’État, y compris dans ses missions régaliennes, auront confirmé l’affaiblissement de l’initiative locale et le sentiment de délaissement des Français.

Nombreux sont les observateurs qui attribuent l’abstention aux dernières élections locales à la complexité de la gouvernance territoriale, à la recentralisation, à la confusion des compétences, du rôle et des responsabilités des Départements et des Régions. Il est pourtant urgent de rétablir une perspective territoriale forte car affaiblir sans cesse les élus qui tiennent à bout de bras le pacte de confiance présente un risque pour toute la société. La crise des gilets-jaunes l’aura démontré.

Au cours du quinquennat les collectivités auront perdu les dynamiques de recettes mais subi de plein fouet de nouvelles dépenses ; elles ont pris leur responsabilité dans des domaines régaliens comme la sécurité ou la santé, afin de pallier les carences de l’État central. Et après ?

Le décalage entre les aspirations des Français et la considération de l’État pour nos territoires s’accroît. Et ce n’est pas la loi 4D qui va réduire cet écart. Au contraire. Elle s’illustre par si peu d’ambition : quelques réglages techniques, des transferts de charges aux collectivités et aucune vision d’ensemble de ce que devrait être une grande politique d’aménagement du territoire. Aucune mesure solide et structurante portant sur l’organisation des territoires, sur l’accroissement des ressources propres au collectivités ou sur le renforcement des moyens de l’État ; aucune proposition pour simplifier la gouvernance métropolitaine, ni pour construire un maillage pérenne de villes moyennes ; aucun engagement sur l’investissement public pour restaurer les infrastructures défaillantes.

Un RV manqué qu’il faudra vite combler car le réinvestissement de l’ensemble de nos territoires est un enjeu à la fois économique, social et environnemental.

Départementales 2021 : Jean-Christophe Fromantin signe la seule victoire du 1er tour dans tous les départements d’Ile-de-France.

Le scrutin départemental – parce qu’il se joue au scrutin majoritaire – témoigne très concrètement de la confiance de la population vis-à-vis de ses élus. C’est un scrutin de proximité loin des accords d’appareil et des logiques de parti.

Sur les sept départements d’Ile-de-France, totalisant 155 cantons et 12 millions d’habitants, un seul binôme est passé au 1er tour. Il s’agit de celui constitué à Neuilly-sur-Seine par Jean-Christophe Fromantin et Alexandra Fourcade.

Avec un score de 76,82% et 39% de participation, le maire de Neuilly, sans étiquette, démontre combien l’engagement territorial prime sur tous les autres critères.

 

« Les résultats nationaux montrent à quel point notre démocratie a besoin d’un nouveau souffle. Il passera par nos territoires et par nos projets (…) C’est par la proximité auprès des populations que la confiance reviendra et que nous revitaliserons la politique. C’est la seule voie. Je continuerai à mettre toute mon énergie pour que la politique reste ancrée au plus près de là où les gens vivent » déclare Jean-Christophe Fromantin

Mon billet d’anticipation dans La Tribune sur la métamorphose des sièges sociaux

Le monde post-pandémique sera riche en surprises. Selon McKinsey, la numérisation a été 20 à 25 fois supérieure aux prévisions. Beaucoup d’habitudes seront bouleversées à l’aune de cette incroyable accélération de la maturité technologique mais aussi d’aspirations nouvelles. Le bien-être dépasse la performance dans l’échelle des priorités. Cette inversion est en soi une révolution.

L’organisation du travail sera un des principaux marqueurs de ce bouleversement. Le télétravail, tel qu’il existe aujourd’hui, n’est qu’une étape dans l’évolution des comportements. Le futur siège social des grandes entreprises incarnera cette métamorphose. C’est en cela qu’il mérite une visite.

 

Dans un essai paru en 2018, j’expliquais que nous passerons d’une société où nous vivons là où il y a du travail à celle où nous travaillerons là où nous voulons vivre[1]. Nul besoin n’était alors d’être prophète pour projeter cette évolution, mais la simple compréhension que dans un monde horizontal, la centralité ne procède plus d’une concentration spatiale, mais de la connexion aux réseaux depuis les lieux où nous aimons vivre. Nous passons d’un modèle concentré à un modèle distribué. Les besoins de nature et d’espace priment sur les déterminants professionnels. Aujourd’hui, plus de 80% des Français aspirent à vivre dans une ville moyenne ou un village.

La dégradation des relations sociales dans les formes concentrées d’organisation du travail a amplifié ce phénomène. En 2018, deux chercheurs américains démontraient que le passage en open space avait diminué de 70% les échanges interpersonnelles entre collègues et avaient augmenté d’autant les échanges numériques[2]. La massification du travail amorçait le retournement. Elle a confondu proximité et promiscuité en imaginant naïvement que quelques plantes vertes et une machine à café suffiraient à humaniser les conditions de travail. Le monde hors-sol n’existe pas.

D’autres paramètres stratégiques vont contribuer à la transformation des futurs sièges sociaux des grandes entreprises. Ils résident à la fois dans le besoin d’identité forte pour légitimer leur raison d’être ; dans la nécessité de mieux valoriser leurs avantages comparatifs pour pallier le risque de standardisation ; mais aussi dans la course à la productivité dont on prévoit qu’elle pourrait gagner un point par an dans la décennie à venir.

Ces tendances permettent de dessiner les lignes-forces de ce que pourrait incarner le siège social d’une grande entreprise moderne ; autour de trois valeurs centrales : la culture ; l’expérience ; la rencontre.

 

C’est d’abord dans un environnement témoin de son histoire, de sa culture et de sa relation avec la société que l’entreprise se révèlera authentiquement ; elle s’enracinera dans une ville ou un quartier en cohérence avec son image, fidèle à ses valeurs, au contact de ses clients ; à l’opposé des stéréotypes des quartiers d’affaires dont l’architecture et l’environnement ont dégradé les identités. Le futur bâtiment sera historique, savamment modernisé, reflet d’un héritage et de son adaptation au temps, ou au contraire iconique et contemporain, projection d’une modernité assumée voire disruptive.

L’expérience proposée au visiteur sera inédite. Dès le grand hall, hier aseptisé, l’émotion ressentie témoignera des valeurs et de la culture de l’entreprise. L’étonnement fonctionnera à plein : artistes, acteurs, ingénieurs ou designers auront investi les lieux pour partager une expérience atypique, miroir d’une ambition et d’une raison d’être. Le lieu sera à la fois expérientiel, événementiel et sensoriel. Il incarnera les avantages comparatifs de la marque et de son imaginaire. Le hall d’exposition, mais aussi l’hôtellerie et les restaurants, seront ouverts au public le soir et le week-end. Chaque année un programme d’événements et d’expositions rythmera l’expérience ; des milliers de visiteurs, de scolaires et même des touristes seront les bienvenus. L’expérience se prolongera dans l’univers digital avec plusieurs interactions. On parlera de plus en plus d’une « plateforme ». L’expression « siège social » ne subsistera d’ailleurs plus que dans les documents comptables.

Cette plateforme fera la fierté des salariés. Elle cimentera leur sentiment d’appartenance aux valeurs communes. Ils seront impliqués dans son actualité et encouragés à la faire visiter ; ils pourront même privatiser certains espaces. Ils relaieront les nombreux événements sur leurs réseaux sociaux amplifiant et prolongeant très significativement la communication de l’entreprise et son image. Ils seront chez eux, même à distance, ils resteront en permanence connectés à la plateforme.

Chacun travaillera dorénavant à proximité de là où il a choisi de vivre ; en combinant travail d’équipe et qualité de vie. Le télétravail s’opérera le plus souvent depuis un tiers-lieu répondant aux mêmes exigences de qualité et de sécurité que la plateforme. Le siège sera essentiellement configuré pour le travail en équipe et pour l’accueil des clients ; selon trois principes, d’efficacité, de créativité et de convivialité. Un progrès par rapport à la routine du rythme métro-boulot-dodo qui dégradait progressivement la motivation. Les salariés viendront au siège en fonction des besoins de leurs missions. L’efficacité sera la règle. Pour cela, des dizaines de salles de réunion, équipées pour certaines de technologies holographiques, mais aussi des ateliers, des salons, un grand auditorium et des salles à manger seront déployés pour l’accueil et le travail en équipe. Une partie de l’espace, appelée « l’académie » sera dédiée à la formation permanente – en complément de la plateforme MOOC – avec une offre reconnue bien au-delà de l’entreprise. Rapidement, cette organisation à la fois plus responsable, très agile et plus collective améliorera la productivité. Une hôtellerie sera intégrée pour ceux, de plus en plus nombreux, qui viendront passer deux ou trois jours dans l’entreprise. Conciergerie et salle de sport complèteront l’offre. Les clients pourront bénéficier de ces services pour autant qu’ils soient membres du programme « fidélité ».

 

Inclassable, inégalable, singulier – le nouveau siège social sera avant tout l’incarnation des valeurs d’une marque, de son ambition et de son rayonnement à travers le monde. Un quartier, un environnement, une architecture ou une programmation culturelle et événementielle détermineront l’image et la dynamique de l’entreprise. L’organisation et le configuration procéderont davantage des fonctionnalités d’un hôtel et d’un centre de conférence que d’un immeuble de bureaux. La tâche sera rude pour les architectes qui devront combiner exception et polyvalence. Cette plateforme ne laissera personne indifférent. « Altérité » pourrait être son nom.

[1] Travailler là où nous voulons vivre – vers une géographie du progrès – Edition François Bourin

[2] Étude de Stephen Turban et Ethan Bernstein, professeurs à Harvard Business School : Lorsque l’espace est mutualisé les face-à-face chutent de 75%, les e-mails augmentent de 67% et les messages instantanés augmentent de 73%

Osons une politique où chaque être humain est une chance

Tribune entre Michel Barnier et Jean-Christophe Fromantin publiée dans Le Monde du 28 avril

Les crises, les tensions et les métamorphoses que traversent nos sociétés questionnent l’essentiel. Individuellement et collectivement, le sujet du sens nous rattrape ; il est à nouveau au cœur des enjeux. Il s’impose dans des pics de tension qui démontrent, s’il en est besoin, l’obsolescence, les limites ou les fausses routes d’un monde fébrile, pris en tenaille entre la sidération et le doute. La question se pose aujourd’hui du socle sur lequel nous devons construire. Quelles fondations pour bâtir quel avenir ? La confiance reviendra à l’aune des réponses que nous apporterons à cette question si fondamentale.

Engager une réflexion sur le sens peut sembler d’autant plus complexe que les angles sont multiples. L’environnement, l’emploi, l’économie ou la santé sont des déterminants qui peuvent à eux seuls justifier leur prévalence dans la recherche de sens. Le débat public est souvent fondé sur cette idée des priorités. Chacun ayant les siennes qu’il entretient jalousement, tels des avantages comparatifs dans une approche concurrentielle.

 

Il est pourtant un angle incontournable – en amont des priorités – qui devrait engager notre réflexion politique, c’est celui de l’utilité de chacun. Que resterait-il d’un projet de société dont la place de l’être humain ne serait pas centrale ? Notre société est-elle encore configurée pour révéler l’utilité de chaque personne à l’aune de ses talents ? En 2005, dans son discours d’installation, le Pape Benoit XVI osait cette ambition « chacun de nous est nécessaire ». Un projet politique n’a de sens que s’il ordonne l’utilité de chacun dans un dessein collectif. La dignité est à ce prix. « Elle ne repose pas sur des circonstances mais sur la valeur de l’être » souligne le Pape François dans son encyclique sur la fraternité, qui rappelle également que la liberté sans fraternité devient une « condition de solitude et de pure indépendance ».

En cela, la crise nous projette face à nos responsabilités, face à l’urgence. Elle rappelle le sens du collectif. Elle mesure l’intensité et l’importance de la fraternité dès que les circonstances s’y prêtent. Elle démontre que la fraternité obéit d’abord à des interactions naturelles et spontanées. C’est à cette aune qu’un projet de société se révèle authentiquement. Dans sa capacité à laisser s’exprimer les valeurs de fraternité pour réactiver une énergie qu’aucune subvention ne pourra jamais remplacer. « Une démocratie doit être une fraternité sinon c’est une imposture » rappelait justement Saint-Exupéry. La question se pose par conséquent des moyens mis en œuvre et des décisions à prendre pour créer un contexte qui n’annihile pas ces formidables potentiels. Nous en avons besoin. C’est le véritable enjeu.

 

Deux composantes sont indissociables qui façonnent et stimulent la fraternité. Elles nous sont enseignées dès notre plus jeune âge dans les écoles à travers l’histoire et la géographie. L’une, parce qu’elle fonde notre sentiment d’appartenance. L’autre, parce qu’elle nous engage collectivement, là où nous vivons. L’une comme l’autre participent d’une communauté de destin. L’une et l’autre révèlent nos cultures. L’être, son histoire et son territoire sont inséparables. C’est ainsi que la fraternité est enracinée dans un substrat culturel profond et fécond, qu’il nous appartient de cultiver. Au risque, si nous l’oublions, de laisser prospérer un monde hors-sol, superficiel, dont l’utilité se diluera dans l’indifférence ou dans la facilité des algorithmes.

Heureusement, les territoires de fraternité sont multiples. Ils se dévoilent par des valeurs et s’incarnent dans des projets. La tolérance, le respect, la reconnaissance de la diversité des talents fondent l’altérité. Savons-nous l’encourager ? La question se pose car notre expression et notre action politiques, trahissent souvent nos propres difficultés à appliquer ces valeurs. L’Homme est une chance avant d’être une charge. Nos discours le réduisent souvent à ce qu’il coûte avant de reconnaitre son utilité et sa dignité. Ne laissons pas l’action sociale déterminer seule notre ambition ; c’est avant tout l’éducation qui donne sa chance à chacun. La transmission est consubstantielle de l’altérité. L’éducation est en cela le terreau fertile de la fraternité.

D’autres territoires, tangibles, révèlent la fraternité. Ceux des projets. Là où nous vivons. Ceux auxquels nous sommes fiers d’appartenir. Ceux dont la culture est aussi la raison d’être. Ceux qui déterminent nos projets de vie dans leurs dimensions personnelles et professionnelles. N’abandonnons aucun de ces territoires géographiques. Ils sont autant d’échelles au sein desquelles les projets se réalisent et les talents s’épanouissent. Ils sont ces espaces où chacun peut trouver sa place, pour autant que nous prenions garde à ce qu’ils ne se dissolvent pas les uns dans les autres, dans le magma anonyme et dangereux de la standardisation. Ni qu’ils suffoquent dans une bureaucratie commune, qu’elle soit intercommunale, nationale ou européenne qui n’a jamais fait rêver personne. Nous sommes les garants de chaque périmètre, de son utilité et des enjeux qui leur sont propres. Du village rural, aux contours de l’Europe en passant par la Nation et tous ses territoires, chaque échelle porte une part d’idéal. Il nous appartient d’en valoriser les ressources et les atouts pour en faire aussi une promesse de fraternité.

 

« Un système social est profondément malade quand un paysan travaille la terre avec la pensée que, s’il est paysan, c’est parce qu’il n’était pas assez intelligent pour devenir instituteur » rappelait Simone Weil dans l’Enracinement. L’utilité et la dignité engagent au respect de tous les talents.  La philosophe alertait sur les risques d’une graduation des échelles et des valeurs à l’aune des seules performances intellectuelles, économiques ou sociales. Osons une politique où chaque Homme est une chance. C’est l’assurance de mettre enfin du sens et de l’ambition dans l’action politique.

 

Notre compétitivité s’inscrit d’abord dans notre géographie

L’enjeu des finances publiques incarne ce paradoxe, entre une situation alarmante et une forme d’insouciance liée au fonctionnement à plein régime de la planche à billet. Les dizaines de milliards pleuvent, et la dette française progresse à près de 120% du PIB, soit 2650 milliards d’EUR. Pour autant, sauf à mettre en perspective nos performances économiques, ces chiffres restent très relatifs. C’est la limite du rapport Arthuis qui dresse un constat très limpide, propose des modalités de meilleure gouvernance, mais n’ouvre pas pour autant de réelles perspectives de redressement. Or l’enjeu est bien là, car les choix que cela sous-tend seront plus politiques que techniques. Avec une question centrale :

Sur quelle dynamique de croissance la France peut-elle envisager son avenir ?

 

A l’aune de cette question, les chiffres sont particulièrement inquiétants. Dans un document récent – peu commenté – l’Institut Rexecode alerte sur les contre-performances alarmantes du commerce extérieur français. Le déficit de notre balance commerciale s’est creusé de 7 milliards en 2020 pour atteindre 65 Mds d’EUR. Mais plus grave, le décrochage de nos exportations est environ 30% supérieur à celui de nos voisins de la zone Euro. Cette évolution n’épargne aucun secteur. Or, ni nos spécialisations, ni les effets de conjoncture liés à la pandémie en France ou dans les pays-cibles n’expliquent ce décrochage. La France atteint en 2020 les niveaux de parts de marché – dans le monde comme dans la zone Euro – les plus bas qu’elle n’ait jamais connu. Un signal magistral de notre perte progressive de compétitivité et des risques que cela entraine. En 2020, la contraction du commerce mondial aura été de 8,6%, celui de la zone Euro de 9,9% et celui de la France … de 18,9% !

 

Le véritable enjeu, ou plutôt l’urgence, vise dorénavant à poser les bases d’un nouveau modèle de développement auquel les Français souscriront, et dont le rythme de croissance dépassera à nouveau celui des dépenses … Y renoncer, compte-tenu des contre-performances commerciales et de la non maîtrise de nos dépenses publiques, aurait un impact exponentiel sur nos équilibres économiques et sociaux.

 

Deux directions devraient être envisagées. La première vise à redonner à notre économie les mêmes facteurs de compétitivité que ceux dont bénéficient nos voisins de la zone Euro. Soit en moyenne des taux de prélèvements équivalents à 40% du PIB (vs 46% pour la France). Cet écart représente un potentiel de 130 milliards d’EUR. Pour y parvenir il est urgent de neutraliser les redondances entre l’État, ses multiples structures et les collectivités locales. Il faut restaurer l’efficacité autour de deux piliers : la subsidiarité et la contractualisation. L’un et l’autre pour plus de proximité, d’opérabilité et de rapidité. Ce mouvement demande du temps et de la méthode. De ce point de vue, la préconisation de la Commission pour les finances publiques d’aller vers une construction budgétaire pluriannuelle est essentielle. Mais il faut aller plus loin ? En inscrivant les séquences budgétaires sur 10 ans, pour embarquer tous les acteurs dans une temporalité de projets plus en phase avec l’agenda des transformations ; mais au-delà de cela, en engageant des transferts de compétences et la mobilisation des financements de long terme indispensables pour investir et opérer de vraies mutations.

 

La deuxième direction porte sur la réitération de nos avantages comparatifs. Car notre économie s’encalmine. Elle pâtit d’un vieillissement de notre offre, des effets de standardisation de l’innovation et de l’accroissement de notre exposition vis-à-vis de pays dont les inputs en recherche et développement et en capitaux sont supérieurs aux nôtres – et dont les contraintes normatives et financières sont moins fortes. L’innovation technologique ne permettra pas de rattraper le retard si elle n’est pas au service de nos avantages comparatifs. Les levées de fonds des start-up françaises ne représentent dans les meilleures années que 1,5% du volume mondial. Deux fois moins que nos parts de marché actuels dans le monde.

L’équation de notre réussite réside par conséquent dans notre capacité à mieux tirer parti de nos singularités et de nos atouts. Le « rafraichissement » de notre économie, mesuré par l’économiste Laurent Davezies pour évaluer le ratio destruction/ création d’emplois est particulièrement faible en France. De l’ordre de 6%. Il participe d’une lente érosion de notre système productif face à des concurrents qui accélèrent. C’est à la même conclusion qu’arrive l’Institut Rexecode quand il convoque la fragilisation de notre appareil productif pour expliquer la baisse de nos parts de marché.

 

Là encore, notre réaction doit être à la hauteur de nos ambitions. Celle-ci passe inévitablement par une reterritorialisation de notre économie. Pour trois raisons essentielles : c’est dans son ré enracinement qu’émergeront à nouveau les avantages comparatifs sur lesquels la France a fondé son rayonnement ; c’est grâce à l’épargne de proximité, abondante et motivée, que nous mobiliserons les ressources financières durables et patientes dont notre économie a besoin ; c’est à l’échelle des territoires que l’alignement entreprise-formation-innovation est le plus à même d’ouvrir un processus de transformation et de compétitivité.

Cette reterritorialisation appelle une politique économique nouvelle dont l’innovation, les mobilités et les investissements seront les leviers. Elle passe par un acte de réconciliation entre les métropoles et nos territoires afin que, les uns comme les autres, participent plus harmonieusement et plus activement à la fertilisation de nos avantages comparatifs.

 

Dans toutes les études d’opinion, les Français montrent à la fois une attirance pour les territoires et une inquiétude pour l’économie. Cette double expression est loin d’être paradoxale. Au contraire. Elle porte en germe les conditions d’une valeur ajoutée mieux distribuée, susceptible de révéler à la fois nos talents et nos atouts. Les ressorts de notre compétitivité s’inscrivent dans notre géographie.

En permettant aux Français de vivre là où ils le souhaitent, n’a-t-on pas l’occasion de lier leur bonheur au destin du pays … ?

Article publié dans La Tribune le 4 avril 2021

La nature en ville ou la ville dans la nature ? Un choix qui déterminera notre projet de société …

L’envie de nature est un enjeu de société que personne ne conteste. Tous les spécialistes convergent sur le fait que notre équilibre est intimement lié à la qualité des relations que nous entretenons avec la nature. De nombreuses maladies – de la dépression aux cancers en passant par l’impact des pathogènes – témoignent des conséquences négatives d’une artificialisation de nos vies. La question se pose donc, à la fois de préservation de la biodiversité dont nous faisons partie, mais aussi du projet de société qui en découle.

 

La biodiversité est un sujet de débat. Il oppose, aux deux extrémités du spectre, d’un côté les tenants d’un système naturel global dont l’anthropisation déréglerait l’équilibre, de l’autre, ceux qui défendent un processus dynamique de mutations et de transformations auquel la nature s’est toujours adaptée. Pour les uns, il est urgent de sanctuariser la nature, pour les autres, il suffit juste de corriger quelques -unes des dérives de la croissance.

Sauf à penser que nous pouvons facilement infléchir le cours du monde, ces thèses relèvent de deux formes de naïveté, utopique pour l’une et inconsciente pour l’autre. D’une part, parce qu’une vision idéalisée de la nature revient à nier le mouvement régulier du progrès. D’autre part, parce que l’accélération récente et anarchique de la croissance entame nos ressources naturelles, bien au-delà du raisonnable. Le « jour de dépassement » qui mesure la date à laquelle nous consommons la part renouvelable des ressources naturelles est passé en l’espace de 40 ans du 1er décembre au 22 août. Dans le même temps, la banquise arctique a perdu 96% de sa surface. Ce rythme n’est plus tenable.

 

La question se pose donc d’un projet de société dont les enjeux de biodiversité s’articulent avec une modernité dont chacun aspire à profiter des effets. Très concrètement, préférons-nous « la nature en ville » ou « la ville dans la nature » ?  Les deux alternatives répondent à la même aspiration largement partagée : se rapprocher de la nature. Mais elles ouvrent deux projets dont les constructions politiques, économiques et sociales sont particulièrement divergentes. Bien conscient de l’urgence de verdir les centres villes pour lutter contre les îlots de chaleur – je m’y emploie dans ma commune – , il n’en demeure pas moins que « la nature en ville » en tant que projet de société, me semble être à la fois une fausse promesse et un renoncement. Au-delà du fait qu’elle ne répond plus au besoin d’espace exprimé par les Français, cette promesse procède d’une vision passéiste de la ville et consumériste de la nature. Turgot témoignait de ce risque dès le XVIIIème siècle : « Les eaux rassemblées artificiellement dans les bassins et les canaux amusent le voyageur par l’étalage d’un luxe frivole ; mais les eaux que les pluies répandent uniformément sur la surface des campagnes, que la seule pente du terrain dirige et distribue dans tous les vallons pour y former des fontaines, portent partout la richesse et la fécondité ».

 

Je crois à l’idée de « la ville dans la nature ». Puisque l’innovation technologique a fait passer la notion de masse critique d’une forme concentrée à une forme distribuée, nous pouvons répondre à l’attente croissante des Français de choisir des lieux de vie plus proche de la nature. En 2018, j’avais expliqué dans un essai que nous allions passer progressivement d’un modèle où « nous vivons là où il y a du travail », à celui où « nous travaillerons là où nous voulons vivre ». Ce mouvement est lancé ; les réseaux numériques en façonnent l’armature ; les Français préfèrent les villes moyennes ; et on observe chaque jour combien les innovations permettent de concilier modernité et liberté de choisir un lieu de vie plus proche de la nature.

 

L’échelle territoriale est celle par laquelle l’Homme et la nature peuvent se réconcilier. Nos territoires témoignent de ce dialogue incessant. Le patrimoine, mais aussi les savoir-faire et les styles de vie procèdent d’un échange à la fois patient, intelligent et respectueux entre les Hommes et leur environnement. Cette opiniâtreté a façonné nos cultures. Les diluer dans un paradigme urbain et uniforme – même jalonné de plants de tomates – serait le pire risque pour la biodiversité. Gare aux effets de mode …

Publié le 19 mars dans le Magazine Marianne

Le nouveau monde est de ce monde

Dialogue entre Bertrand Badré, Fondateur et CEO de Blue like an Orange* et Jean-Christophe Fromantin, Délégué général du Forum de l’Universel

 

« Il y a un autre monde, mais il est dans celui-ci » rappelait Paul Eluard. « Le bien et le mal n’existent pas en soi, pourrait enchainer le Pape François, mais seulement un calcul d’avantages et de désavantages ». Tous les petits calculs auquel chacun se prête pour préserver ses avantages mettent sous tension l’humanité entière. Dès lors que les avantages des uns ou l’intérêt des autres entament le bien commun, le monde se fragilise. « L’autre monde » mérite alors qu’on s’y intéresse. Urgemment. Sans faux semblant, ni en construisant de nouvelles chimères, ni en imaginant un monde alternatif sur Mars, ni ailleurs, mais en revisitant les valeurs essentielles sur lesquelles notre humanité est construite. C’est dans ce dessein que le Pape François ose la voie de la fraternité.

 

Le monde relève d’un équilibre précaire dont la planète et la fraternité sont les piliers. L’une est le bateau sur lequel on est tous embarqué, l’autre est le manuel de navigation qu’il nous faut partager. Nous tous qui vivons sur cette même planète sommes liés par un pacte moral qui engage notre propre contribution. Dès lors que le bateau est fragile, aussitôt que le manuel de navigation devient un sujet de discorde, c’est l’équilibre d’ensemble qui se trouve menacé. Cette menace est cyclique ; parce que le compromis avantage vs désavantage prend régulièrement le pas sur la raison ; parce que les valeurs communes ne sont jamais acquises – nous nous accordons sur ‘tu ne tueras point’, mais nous voyons chaque jour combien il est difficile de s’entendre sur ‘tu ne voleras point’- ; ou parce que le manuel de navigation suppose de s’adapter aux aléas économiques ou technologiques que l’utilitarisme et l’individualisme tentent en permanence de justifier comme vecteurs de progrès. « Accepter néanmoins qu’existent des valeurs permanentes, même s’il n’est pas toujours facile de les connaître donne solidité et stabilité à une éthique sociale, souligne le Pape (…) Que tout être humain possède une dignité inaliénable est une des vérités qui correspond à la nature humaine indépendamment de tout changement culturel ».

Les causes que nous partageons, l’adversité, les valeurs essentielles qui nous rapprochent, entretiennent la fraternité. Sans elles, la fraternité n’existerait pas. Il y a quelques décennies à Camp David, dans un moment de confiance, Ronald Reagan et Mickaël Gorbatchev s’étaient promis spontanément de s’entraider si, par extraordinaire, des extraterrestres attaquaient l’un ou l’autre de leurs pays respectifs. Ce qui ressemblait davantage à une métaphore démontrait s’il en est besoin une fraternité authentique. Sauver la planète n’était alors l’objet d’aucune tergiversation. L’enjeu dépassait les idéologies et les conflits.

 

La voie de la fraternité qu’ouvre le Pape, appelle à ré-enraciner nos vies. A retrouver l’humus des territoires qui fondent nos cultures, notre sentiment d’appartenance et notre raison d’être. « Il faut avec soin prendre en compte ce qui est local, parce qu’il y a quelque chose que ne possède pas ce qui est global : le fait d’être la levure, d’enrichir, de mettre en marche les mécanismes de subsidiarité ». Revitaliser cet humus fertile, pour redonner à chacun la capacité de vivre là où il le souhaite, suppose de s’extraire des « tours de Babel » dont la finance et les technologies sont devenues les briques et le ciment. Jusqu’à nous fasciner, puis nous sidérer, et aujourd’hui nous effrayer. Ni le dollar, ni les codes, ni les algorithmes ne portent l’espérance d’une vie meilleure. Ils ne sont que les outils dont il nous appartient de donner un sens. L’entreprise agrège cette exigence de sens. Colin Maier, professeur à Oxford Business School rappelle que l’objet de l’entreprise est de trouver des solutions profitables pour les problèmes de la planète et de ses habitants. Le capitalisme est aussi le ferment de cet « autre monde » s’il consent à être responsable au regard des enjeux sociaux et environnementaux, s’il s’enracine dans la diversité géographique de la planète, s’il fait de l’épanouissement des talents une exigence cardinale.

Il en est de même pour la politique dont l’humus des cultures ancre solidement les principes de fraternité et de confiance. Pour autant, sa raison d’être se dilue quand elle devient hors-sol ; dès lors qu’elle se laisse dépasser par les dimensions économiques et financières ; dès qu’elle se contente d’une pensée stéréotypée ; dès qu’elle s’encalmine dans le confort du court terme ; ou bien encore, quand elle ne vise qu’à tranquilliser les consciences pour gagner du temps jusqu’aux échéances suivantes. Jusqu’à en oublier l’idéal qui l’anime et l’espérance qu’elle doit susciter.

 

L’autre monde – s’il se révèle dans le local – ne s’exonère pas des avantages que procure la dimension globale. Au contraire. Il se façonne dans une formidable dialectique dont il nous faut sans cesse rappeler le caractère fondamental. François parle « d’inclusion mutuelle » pour mettre en exergue l’idée de plénitude, d’altérité et de complémentarité. « L’Homme est être-frontière qui n’a pas de frontière » rappelait le philosophe allemand Georg Simmel pour illustrer à sa façon la quête d’un projet commun façonné par la richesse des particularismes locaux. Cette plénitude se mérite. Il n’y a pas pour autant de projets communs, ni de rêves, ni d’espérances si le bien commun universel, la planète et ses habitants, ne sont pas tous l’objet d’une ambition collective, à la fois durable et résiliente. Si nous n’établissons pas des règles universelles qui sauvegardent nos actifs authentiques de telle manière à permettre à chacun de laisser prospérer ce qu’il a de singulier. Or, ce que nous appelons le « monde global » ne procède pas encore de cette vision. Tiraillé entre le néocapitalisme chinois, le non-modèle anglo-saxon et les rigidités européennes, « l’autre monde », cher à Paul Eluard, bien qu’il soit « de ce monde », n’a pas encore vraiment émergé. Si la prise de conscience est une première étape, et si les résolutions sont bonnes à prendre, il n’en demeure pas moins que c’est l’action qui engage véritablement le mouvement dont l’humanité a besoin. Or l’action est politique.

 

« On ne voit bien qu’avec le cœur » rappelait Saint-Exupéry pour nous convaincre de porter nos yeux sur l’essentiel ; « tout est possible à qui sait voir» aurait probablement enchainé Paul Eluard pour nous interpeler et nous encourager. L’un et l’autre nous rappellent que sans dépassement de soi, sans transcendance, sans exigence, le progrès n’existe pas. L’autre monde passe d’abord par chacun d’entre nous.

 

 

*https://bluelikeanorangecapital.com/

Blue like an Orange, en référence et hommage au poème de  Paul Eluard « La Terre est bleue comme une orange ». Ce nom traduit l’objectif du fonds qui, par ses investissements, aide (entre autres) la planète, avec la représentation d’une terre qui, comparée à un fruit, est à la fois riche et fragile.

La France mérite un projet de société davantage qu’une promesse réformatrice

La faillite de l’État sur la quasi-totalité de ses missions régaliennes, de santé ou de sécurité mais aussi sur ses approches stratégiques d’anticipation ou d’aménagement cristallisent un climat de défiance sans précédents. Ce délitement de la confiance se distille à bas bruit dans tous les pores de la société. Ceux qui subissent les conséquences d’une société sans cap, ni boussole angoissent. Tandis que les élites s’enferment dans leurs certitudes. Personne ne fait confiance à personne. Sauf à soi.

Cette fin de cycle se révèle chaque jour davantage dans l’actualité : celle de la crise sanitaire où les changements de doctrine, les tergiversations et l’impréparation témoignent d’un État fébrile et lent à la manœuvre ; celle des finances publiques dont la dette et les déficits trahissent une fuite en avant davantage qu’une gestion prévisionnelle génératrice de développement ; ou celle de la sécurité dont la politique semble davantage conduite par les éruptions de violence et les faits divers que par une réelle volonté de maîtriser la situation. L’État est dépassé, il toise les Français, et ses thuriféraires perdent patience. Le constat n’est pas nouveau, et il serait malhonnête de faire porter à l’exécutif actuel l’entièreté de la responsabilité. Le glissement date …

 

Il n’est plus temps de faire l’exégèse de cette faillite de l’État. Son inertie, la consanguinité et la morgue de ses chefs ou l’obsolescence de son organisation sont régulièrement dénoncées. Il est urgent en revanche de préparer les conditions d’une révolution. L’éviter ou se résigner relèverait d’un égoïsme coupable vis-à-vis des générations à venir. Ce retournement est en germe. Les tensions naissantes entre l’État et les élus locaux, son entêtement à promouvoir un modèle centralisé à rebours des aspirations spontanées des Français ou l’attrition des ressources qui génère de sa part une verticalité mal placée, participent d’une prise de conscience étonnamment rapide des priorités de la part de nos contemporains. D’aucuns prétendent encore que l’élection présidentielle se jouera sur un clivage politicien ou sur des bilans, je pense pour ma part qu’elle se jouera sur la capacité à renverser la table. Avec la ferme volonté de construire une société de confiance, unique condition pour libérer les énergies et restaurer une ambition collective.

 

Tous les enjeux – environnementaux, économiques ou sociaux – sont en zone rouge. Ils atteignent des seuils suffisamment critiques pour comprendre que la solution procède d’une approche holistique davantage que de mesures correctrices. Ce projet de société n’a rien à voir avec une promesse réformatrice. Les réformes n’en seront que les éléments d’ajustement. Il s’élaborera sur une valeur socle – incontournable dans une démocratie dont la liberté est la pierre angulaire – celle qui permet à chacun de se projeter, d’imaginer son idéal, là où il aspire à vivre, dignement. C’est à cette aune que nos politiques doivent s’articuler. En partant des aspirations sincères des Français, plutôt que des modèles stéréotypés que l’on invente pour eux. En capitalisant sur les atouts des territoires. En misant sur les talents de ceux qui y vivent. En considérant à nouveau la diversité des richesses naturelles, culturelles et patrimoniales du pays. En restaurant les marges de manœuvre d’une gouvernance de proximité et de confiance. En distribuant équitablement les services publics. En garantissant un État efficace focalisé sur ses missions régaliennes. En faisant de l’innovation un moyen plutôt qu’une fin.

 

Cette société suppose que chaque Français ne soit plus considéré comme une charge mais comme une chance. Pour que chacun, à la mesure de ses talents et de ses entreprises, se sente partie prenante d’un projet collectif. Afin que la place de la France dans le monde soit à nouveau une ambition partagée. C’est à ces conditions que la confiance reviendra.

Tribune publiée dans le Magazine Marianne

Le véto de Bercy sur Carrefour : une décision précipitée

La condamnation précipitée de Bercy sur le projet Carrefour + Couche-tard est difficile à comprendre, tant sur le plan économique que politique.

D’un point de vue économique, nul besoin d’être visionnaire pour comprendre la menace des quasi-monopoles tels Amazon ou Alibaba sur la distribution de demain. Or, dans le cadre d’une activité non delocalisable, le rapprochement envisagé aurait mérité d’être approfondi. Car ces alliances seront inévitables pour faire émerger des acteurs en mesure d’innover et de rivaliser avec les Gafam. C’est sur ce terrain que se joue notre souveraineté.

D’un point de vue politique, au-delà de la méthode, on peut s’interroger. A la fois sur le message envoyé par notre pays dont beaucoup de grandes entreprises ont construit leur développement sur la croissance externe à l’international ; mais aussi sur l’immixion de l’Etat dans un projet à priori. L’Etat ne peut pas torpiller des entreprises, dégrader leur valeur et s’improviser « stratège industriel » en 48h00. C’est plus compliqué que cela.

 

Une politique industrielle ne se construit pas à coup de ristournes fiscales, de subventions, ni de véto. Elle se bâtit sur une politique fiscale de long terme qui sécurise les investisseurs ; par une politique d’aménagement du territoire qui structure les réseaux numériques et logistiques dont nos régions ont besoin, par une politique de formation qui anticipe les besoins des entreprises ; par une politique culturelle qui renforce nos avantages comparatifs.

Depuis plusieurs années la politique industrielle est erratique, davantage influencée par les opportunités que par des anticipations sérieuses. La baisse constante de la part de l’industrie dans le PIB de la France (à peine 10%) témoigne de cette dégradation.

Stratégie de vaccination : Scindons les dispositifs nationaux et locaux pour optimiser la distribution + 5 propositions concrètes au niveau communal

 

Le rythme prévu des vaccinations n’est pas en ligne, ni avec la situation d’urgence sanitaire (le seuil des 5000 cas détectés est loin d’être atteint), ni avec les conséquences économiques et sociales qui se profilent, ni avec le rythme des approvisionnements (500 000 par semaine) tel qu’il est annoncé par le ministre de la santé.

 

La ville de Neuilly comme d’autres communes peut se mobiliser.

Nous proposons d’abord à l’Etat de scinder la logistique en deux séquences :

 

  • L’armature logistique nationale composée de centres de stockage « pivots » à -80°C en portant leur nombre rapidement de 100 à 400 afin de mieux mailler le territoire. L’Etat se focaliserait alors sur l’approvisionnement de ces centres, dont les quantités livrées seraient indexées à la fois sur la démographie locale et la situation sanitaire du territoire.
  • La logistique du « dernier kilomètre » et la distribution assurées avec les collectivités territoriales depuis les centres-pivots jusqu’aux différentes lieux de vaccination en optimisant ainsi le temps de transport et en assurant une période de conservation/distribution < 5 jours.

 

A l’échelle communale, nous proposons cinq actions concrètes :

 

  • Le recensement des populations-cibles et une première prise de contact pour valider leur consentement de telle manière à ce qu’elles soient immédiatement identifiées et disponibles dès lors que la vaccination sera opérationnelle.

Ce recensement est d’ores et déjà lancé sur la population des professionnels de santé à Neuilly.

 

  • L’organisation d’équipes de vaccination ambulatoire pour aller au-devant des personnes âgées et fragiles (phase 2 en particulier).

Une rencontre a d’ores et déjà été organisée auprès des professionnels de santé de Neuilly pour envisager leur mobilisation dans le cadre de ces équipes mobiles.

 

  • La préparation et l’équipement de centres de vaccination au sein de la commune (en particulier pour les phases 3 à 5). Contrairement aux déclarations récentes du ministre – ce déploiement ne s’oppose pas aux autres vecteurs de vaccination que sont les Ephad, les établissements de santé et les cabinets de médecine de ville – il les complète utilement auprès des populations les plus mobiles et surtout les plus nombreuses (environ 30 millions d’actifs en France).

Deux centres sont d’ores et déjà identifiés à Neuilly.

 

  • La mise en place dès maintenant d’un système de réservation de créneaux pour les prises de rendez-vous. Cette facilité permettra d’anticiper les phases de vaccination et à chacun, compte-tenu du créneau retenu, d’organiser sa visite médicale préalable.

 

  • La gestion de la logistique « du dernier kilomètre » entre les centres de stockage pivots de l’Etat et les centres de vaccination de la commune. Si les centres-pivots sont bien répartis, la conservation des vaccins durant 5 jours entre 2 et 8°C ne posera pas de problèmes particuliers, ni pour leur dégroupement, ni pour vacciner.

Les Départements pourraient prendre en charge la gestion des transports.

Tableau sur la répartition possible des tâches :

Ma lettre ouverte au Ministre du Logement

Madame la ministre,

 

Depuis quelques jours vous exprimez votre volontarisme sur les logements sociaux. L’intention est louable.

Néanmoins vous le faites sous le ton de la menace. Présupposant que les niveaux de construction sont le fait d’un refus, d’une mauvaise volonté voire d’une immaturité des maires. Le ton presque scolaire que vous employez à notre égard est insupportable. Nous ne sommes pas vos élèves, nous sommes des élus responsables. Vous n’êtes pas notre professeure. Vous n’êtes pas là pour distribuer des notes, ni des punitions, mais pour faire appliquer la loi et engager le dialogue quand cela est nécessaire.

 

Pour quelques communes, comme la mienne, l’application de la loi SRU est particulièrement complexe. Plusieurs handicaps se cumulent comme la rareté du foncier disponible, le cout de l’immobilier, l’absence de renouvellement urbain ou la configuration des immeubles rendant très difficile l’atteinte des objectifs triennaux.

Ces difficultés s’imposent à nous autant qu’à vous, puisque l’Etat dispose depuis plusieurs années, du droit de préemption sur notre territoire communal sans que cela n’ait eu le moindre impact sur les objectifs de construction. Force est de constater que ce que le maire ne peut pas faire, le Préfet n’arrive pas à le faire non plus. Le transfert des permis de construire à l’Etat n’y changera rien. Le dogme se heurte au principe de réalité.

 

Dans un jugement rendu en juillet 2019, la Cour administrative d’appel de Versailles a pointé « l’erreur manifeste d’appréciation » de la part de l’Etat sur les objectifs assignés.

Vous noterez également qu’entre 50 et 70% des permis de construire sont délivrés à Neuilly pour construire des logements sociaux. Ce qui prouve, s’il en est besoin, que la carence n’est pas le fait d’un choix politique ainsi que vous l’insinuez.

 

Le plus surprenant dans la manière dont vous considérez les maires, est que vous semblez ignorer la responsabilité de l’Etat dans cette situation d’extrême tension. Depuis des années, en abandonnant toutes ambitions en matière d’aménagement du territoire, en sous-investissant dans les infrastructures publiques – alors que cette ambition faisait partie de la loi SRU -, vous avez généré les tensions dont vous nous demandez aujourd’hui de corriger les effets. Car les difficultés que nous connaissons sur le logement sont en grande partie la conséquence d’un développement asymétrique de la France. Alors que la grande majorité des Français aspirent à vivre dans des villes moyennes où l’accès au logement est facilité, je regrette l’absence d’initiatives qui encourageraient ce bon sens.

 

Enfin, dans le cas de Neuilly, j’ose vous rappeler que l’Etat est le premier propriétaire immobilier avec près de 1000 logements détenus par la Caisse des Dépôts et Consignations. Pour autant, alors que vous imposez à n’importe quel promoteur de faire 30% de logements sociaux, je constate que sur votre propre patrimoine vous n’avez conventionné, malgré mes demandes répétées depuis 12 ans, que 1,4% des logements ! L’Etat est décidemment mal placé pour donner des leçons.

 

Des pistes d’amélioration existent, d’autant plus importante à considérer à l’approche de l’échéance de la loi SRU en 2025 :

Le suivi des objectifs au niveau des intercommunalités en cohérence avec leur compétence d’urbanisme ; la mise en place d’un coefficient de potentiel foncier, afin d’adapter les objectifs aux réalités des villes ; un comptage des objectifs en fonction du nombre de pièces plutôt que de logements, afin de laisser la liberté aux élus de réaliser des logements dont la taille s’ajuste en fonction des besoins des populations ; l’évaluation des pénalités sur le flux et non sur le stock pour tenir compte des handicaps structurels des villes ; un durcissement des conditions de maintien dans les logements sociaux pour ceux qui dépassent les seuils d’éligibilité, afin de créer une meilleure rotation en zone tendue ; l’éligibilité des établissements médico-sociaux ; une véritable ambition en matière d’aménagement du territoire, d’équipements publics et d’amélioration des transports, en particulier entre les villes moyennes et les métropoles, afin d’offrir à chacun l’opportunité de vivre là où il aspire à vivre et d’éviter ainsi les phénomènes d’hyper concentration urbaine.

 

Vous comprendrez que je souhaite cette lettre ouverte pour me défendre de toutes les communications qui laisse à croire notre mauvaise volonté méritant votre « punition » : Une condamnation aussi injuste qu’infondée si l’on tient compte avec un minimum d’honnêteté des réalités locales.

 

J’espère échanger avec vous sur ces différents points dans le cadre d’un rendez-vous.

Je vous prie de croire, Madame la ministre, en l’expression de mes respectueuses salutations.

Jean-Christophe Fromantin

10 décembre 2020

Le Collectif villesmoyennes.org dévoile son plan de relance pour, et par les territoires

Les risques sur l’avenir appellent à déclencher d’urgence un puissant volet de relance par les territoires

Pour le collectif de 175 élus, experts et entrepreneurs – initié par Jean-Christophe Fromantin, qui réunit les présidents de région Xavier Bertrand, Carole Delga et François Bonneau, des maires de villes moyennes, les parlementaires Bruno Retailleau, François Valini ou Philippe Vigier, ou encore l’universitaire Carlos Moreno – il est aujourd’hui à la fois indispensable et urgent de compléter le plan de relance d’un puissant volet territorial. Dédié prioritairement à la requalification et à la modernisation des infrastructures publiques, estimées à 50 milliards d’EUR.

 

Pour trois raisons majeures : Répondre concrètement à l’aspiration de plus en plus forte des Français de vivre dans des espaces apaisés (villes moyennes et villages) ; activer un levier économique parmi les plus efficaces pour assurer une perspective de croissance solide et durable ; mobiliser l’épargne vers des vecteurs d’investissements régionaux.

 

Permettre aux Français d’investir là où ils veulent vivre …

 

 

  • L’accroissement des déficits publics et de la dette pour sauver l’économie vont inévitablement réduire les moyens de l’Etat (déjà très tendus) pour investir et assurer ses missions régaliennes. Cette perspective de désengagement va s’aggraver durablement par la combinaison d’autres facteurs : l’inflation des déficits sociaux, mais également par la détérioration des bilans des entreprises enclins naturellement à réviser leurs ambitions et par voie de conséquence leurs contributions fiscales et sociales.

 

  • Plusieurs indicateurs avancés viennent d’ores et déjà corroborer ces difficultés et leurs impacts structurels de long terme : Baisse de l’autofinancement des entreprises dont on estime les besoins à venir en fonds propres entre 50 et 100 milliards d’EUR, aggravation du déficit commercial avec des risques de détériorer encore nos parts de marché.

 

Les alertes récentes de la Cour des comptes contre le « court-termisme » et de la Commission européenne sur l’emballement des déficits, confirment les risques d’un décrochage de l’économie française.

 

  • Au-delà d’une récession probablement longue et difficile, et compte-tenu des carences accumulées, on s’achemine vers un risque de disqualification des territoires. Victimes d’un triple effet : i) du sous-investissement de l’Etat, ii) d’une baisse des recettes fiscales et iii) d’une diminution de l’autofinancement des collectivités locales et par conséquent de leurs propres capacités d’investissement.

Cette situation conduit à une véritable impasse compte-tenu de l’absence de marges de manœuvres sur les prélèvements obligatoires. La réponse ne sera donc pas fiscale ; elle appelle la mobilisation de l’épargne des Français (en hausse de 100 Mds depuis la crise, pour un volume global de plus de 5000 milliards d’EUR) vers des investissements à fort effet de levier.

 

  • Pour éviter les risques de disqualification, il est urgent de promouvoir un volet de relance et d’avenir par et pour les territoires. D’autant que les attentes des Français – attirés par une nouvelle qualité de vie dont les villes moyennes sont l’épicentre –  sont alignées sur cet objectif.

 

  • Rappelons que l’économie résidentielle représente plus de 80% des ressources territoriales, que ses effets multiplicateurs sont très significatifs et qu’elle participe d’un renouveau des fonctions productives des territoires. Les derniers chiffres sur la part industrielle du PIB (10,2%, un des plus bas d’Europe) corrobore l’urgence d’un tel renouveau économique.

Rappelons également que, si l’impact de la relance sera probablement efficace à moyen terme pour les grandes entreprises – confortant ainsi l’économie centralisée qui contribue à de nombreux mécanismes de redistribution vers les territoires -, il n’intègre cependant pas suffisamment les mesures d’investissement susceptibles de renforcer la compétitivité des territoires. Il est par conséquent indispensable d’articuler les mesures du plan de relance avec une initiative complémentaire et ambitieuse au niveau des territoires.

 

  • C’est la raison pour laquelle nous préconisons un programme d’investissement en infrastructures publiques – estimé à environ 50 milliards d’EUR (selon le chiffrage Infrastructures France, vs 6 à 8 milliards dans le plan de relance actuel) – orienté vers les villes moyennes afin de renforcer leur attractivité ; avec cinq volets :

Le renforcement des équipements publics sociaux, d’éducation et de santé ; la mise à niveau des infrastructures de mobilité autour des villes moyennes ; l’achèvement du déploiement des réseaux numériques et de l’innovation technologique ; la restauration du patrimoine matériel, immatériel et culturel à effet d’entrainement sur l’économie, le tourisme et l’attractivité ; la distribution d’espaces de travail partagé à haute valeur ajoutée dans toutes les villes moyennes.

 

  • Ce plan de relance territorial serait coordonné par les Régions – en lien avec les communes et les départements pour ce qui relève de leurs compétences respectives – selon des principes et une armature définis par l’Etat. Plusieurs Régions se sont d’ores et déjà dotées de véhicules ou d’ingénierie pour l’investissement.

 

Les ressources seraient mobilisées via des partenariats public/privé et auprès des Français via des circuits-courts de financement – des emprunts obligataires émis par les Régions avec la garantie de l’Etat -. Cela présenterait trois avantages :

Une très forte rentabilité liée à l’effet d’entrainement des investissements d’infrastructure ; un potentiel de souscription de la part des Français associés à la redynamisation de ce qui participe de leur environnement immédiat (62% des Français estiment qu’investir dans les infrastructures est vital pour la croissance économique) ; une réponse à leurs projets de vie (85% des Français préféreraient vivre dans des villes moyennes et les village – cette proportion est la plus forte chez les jeunes de moins de 35 ans)

Ma lettre ouverte au Premier ministre sur le commerce de proximité

Monsieur le Premier ministre,

 

Le nouveau Décret publié dans le cadre de la lutte contre la pandémie pose un certain nombre d’incohérences. L’une d’elles m’interpelle en ce qu’elle touche à la fois les précautions sanitaires, l’équilibre économique et le lien social. Il s’agit du fonctionnement des commerces de proximité.

 

La distinction faite dans le Décret entre les « établissements multi-commerces, les supermarchés et les hypermarchés » d’un côté et « les magasins de vente » de l’autre n’a pas lieu d’être. La seule règle efficace et équitable – au-delà du respect des gestes barrières – est celle qui garantit une faible densité de clients applicable à tous en fonction de la surface commerciale. Pour autant qu’il respecte ce quantum, fixé dans le Décret à 4m2, l’interdiction faite à un commerçant d’ouvrir me parait à la fois discriminatoire, incohérente et déloyale. D’autant que la diversité des commerces accessibles plaide en faveur d’une plus faible concentration des consommateurs dans l’espace.

Cette même incompréhension touche à la nature des activités autorisées. Autoriser la vente de matériel de bricolage, de tabac ou de textile et interdire les livres ne répond d’aucune logique. Ni sanitaire, ni relevant des besoins essentiels.

 

Comme vous le savez, nous sommes au quotidien aux côtés du Gouvernement pour mettre en place toutes les règles de précaution, de sécurité et d’organisation liées aux décisions que vous prenez. Nos services municipaux, nos équipes de police, nos élus, sont présents sur le terrain pour assurer la vie de nos communes, la sécurité et la sérénité de nos habitants. Plus que personne, nous nous sentons responsables et engagés dans la lutte contre cette pandémie.

Je vous demande en retour de nous faire confiance pour évaluer ce point d’équilibre entre l’efficacité sanitaire, l’avenir de nos commerces et le nécessaire lien social dont nos concitoyens ont besoin. Nous mettrons en place les moyens de contrôle dont vous savez qu’ils reposent majoritairement sur nos ressources propres.

 

J’espère vous prendrez des mesures correctives dans les meilleurs délais pour que ce confinement se passe dans des conditions d’efficacité et d’équité. J’espère aussi que cette demande fera écho à la confiance que vous affirmez constante et forte à l’égard des maires.

 

Je vous prie de croire, Monsieur le Premier ministre en l’expression de mes respectueuses salutations.

 

Jean-Christophe Fromantin

50 milliards pour les infrastructures locales : permettre aux Français d’investir là où ils aspirent à vivre

[ma tribune dans Marianne] – Avec des exportations qui chutent de 100 milliards – qui contribueront fatalement à l’érosion de nos parts de marché – ; avec des chaines de valeur qui vont se renforcer plutôt que de se déconstruire pour pallier les impératifs de compétitivité et de pouvoir d’achat ; avec une dette abyssale dont il est à craindre qu’elle obère durablement nos investissements productifs ; avec une économie financière qui  nous détourne d’une saine compétitivité basée sur nos avantages comparatifs, soyons lucide. Le système actuel agonise.

Pour autant, de nombreux signaux ouvrent une perspective nouvelle.

Depuis 5 ans, une part prépondérante et croissante des Français (entre 70 et 80% selon les études) aspirent à vivre dans des villes moyennes ou des zones rurales. Or, dans une économie dont la part de PIB issue de l’économie présentielle dépasse les 70%, cette tendance constitue un levier majeur. Elle relativise à court terme l’enjeu industriel dont la part de PIB dans l’économie est inférieure à 15% et amène à considérer l’attractivité résidentielle comme vecteur de relance. Le télétravail renforce cette évolution. Il participe d’une meilleure distribution territoriale de l’économie tertiaire.

Cette nouvelle donne résidentielle est d’autant plus prometteuse qu’elle s’accompagne d’un désir croissant de consommer localement. L’effet multiplicateur des circuits-courts et l’offre de proximité donnent aux économies locales des perspectives de développement sans précédents. Les bassins de vie constitués autour des villes moyennes sont la meilleure échelle pour activer ces boucles de production et de consommation. Ces circuits doivent être considérés comme des parcours d’apprentissage des producteurs. L’industrialisation du XIXème siècle est née d’une rencontre entre les savoir-faire locaux et les machines. La réindustrialisation passera par une nouvelle hybridation entre les circuits-courts et les technologies. Ce levier est fondamental. Il appelle à ce que soient mis en place des dispositifs d’accompagnement et de formation mais aussi des structures d’appui et de financement au plus près des territoires et des producteurs.

Un programme de renouveau économique autour des villes moyennes nécessite par conséquent des investissements structurants pour renforcer l’attractivité résidentielle, développer les atouts culturels, et déployer les infrastructures numériques et de mobilités.

Je propose un acte II du plan de relance autour d’une nouvelle ambition : 50 milliards sont nécessaires pour mettre à niveau nos infrastructures territoriales[1]. Selon le FMI, avec un objectif de 1% du PIB (25 milliards d’investissement en France), le coefficient multiplicateur permet d’espérer une croissance de 2% en année 1 et de 2,5% les années suivantes, et une réduction du chômage de 0,5 point la première année et de 0,75 les années suivantes. Pour améliorer leur cadre de vie, les Français pourraient mobiliser leur épargne. Ils le feront d’autant plus si cela améliore leur cadre de vie. Une des pistes consisterait à libérer les plans d’épargne logement en autorisant leurs détenteurs (14 millions) à les utiliser pour abonder des véhicules d’investissements régionaux dédiés à l’attractivité résidentielle. Cette évolution aurait un double effet : de long terme, sur la compétitivité des territoires, de court terme, sur la consommation locale par l’attribution de la prime d’Etat.

Dessiner une perspective économique pour les Français, avec eux, depuis là où ils aspirent à vivre, c’est d’abord créer les conditions de la confiance dont notre économie a tant besoin.

 

 

 

 

[1] Montant évalué par le think tank Infrastructure-France

L’obsolescence métropolitaine ou le temps des territoires

Ma tribune publiée dans la Revue : ENA-Hors les murs.

 

La décentralisation est un invariant du débat politique. Elle réapparait au gré des crises ou des échéances électorales. Or, aujourd’hui, la question se pose par un biais inattendu : celui de l’obsolescence accélérée des métropoles.

Depuis la Révolution, puis avec l’essor industriel, le progrès a pris acte du fait urbain comme une composante des systèmes de pouvoir et de développement. L’industrie a accéléré le mouvement. Les courants hygiénistes ont travaillé à l’amélioration de l’habitat, des conditions de travail et à l’amélioration de la santé publique. Au XXème siècle, le fait urbain s’est consolidé. Les villes se sont développées. Elles ont catalysé le progrès.

Le XXIème siècle bouleverse ce paradigme. La centralisation génère une grande défiance. Le travail, la consommation, la connaissance ou les loisirs s’affranchissent de la concentration urbaine. La recherche de la qualité de vie, les enjeux environnementaux ne sont plus compatibles avec la saturation et la gentrification des métropoles. L’innovation technologique accélère cette mutation. Elle pourrait interrompre ce cycle, briser le monopole urbain et permettre à chacun de vivre là où il souhaite.

 

Se pose d’abord la question de la durabilité du modèle métropolitain. En termes économique, social et environnemental.

La métropolisation accélère la standardisation des modes de vie et participe d’un aplatissement culturel du monde. Elle engendre une économie indifférenciée qui stimule plusieurs effets négatifs : en premier lieu, une hypertrophie financière qui fait glisser l’économie dans un cycle dont la croissance devient la raison d’être. Elle entraine l’abandon d’actifs culturels et la disqualification de nombreux savoir-faire qui privent des populations entières d’un accès à l’emploi.

 

L’innovation technologique est détournée ; plutôt que d’être un moyen au bénéfice de la diversité économique, elle devient une fin dont les perspectives financières prennent le pas sur sa contribution authentique au progrès.

 

Or, l’économie est indissociable de ce qu’elle permet à chacun de vivre dignement. La métropolisation du monde réduit progressivement le travail à des compétences technologiques ou financières. Elle ignore la diversité des talents.

Sur le plan social, le fait métropolitain porte en germe l’isolement. Partout dans le monde, le constat est le même. La ville produit plus d’individualisme que de confiance et de solidarité. La densification urbaine restreint l’espace vital au détriment de l’hospitalité. Les relations sociales s’artificialisent.

 

Les mégabytes prennent le pas sur les mètres-carrés. La relation de l’Homme avec son smartphone devient exclusive d’autres relations, préfigurant un individualisme forcené.

 

Le Pape François parle d’anthropocentrisme : « Quand l’être humain se met lui-même au centre, il finit par donner la priorité absolue à ses intérêts de circonstance, et tout le reste devient relatif »[1]. Cette analyse est partagée par l’historien biélorusse, Evegeny Morozov dans son ouvrage « Pour tout résoudre, cliquez ici ».[2] En laissant agir les algorithmes et leurs capacités prédictives, il alerte sur la perte de sens : « L’imperfection, l’ambiguïté, l’opacité, le désordre et l’occasion de se tromper, de faillir sont autant d’éléments constitutifs de la liberté de l’homme et toutes tentatives destinées à y mettre fin constituent une atteinte à cette liberté ». Le solutionnisme comme le relativisme sont des impasses.

La troisième interrogation porte sur l’environnement. Sur les plus ou moins-values durables du fait métropolitain. Parce que les métropoles constituent des îlots de chaleur, elles sont les premières responsables des émissions de gaz à effets de serre. Le réchauffement climatique, en ce qu’il accentue les besoins en climatisation, renforce cette spirale. Parce qu’elles engendrent une consommation standardisée, elles accroissent une surexploitation des ressources naturelles, faisant fi des saisons et de l’équilibre des écosystèmes.

 

Parce qu’elles nous éloignent de la nature, elles nous amènent à désirer la nature en ville, avec le risque de déflagrations écologiques comme celle que nous traversons[3].

 

Un monde métropolisé ne pousse pas à l’optimisme. En France, comme dans de nombreux pays, les populations l’expriment : 83% des Français préfèrent vivre dans une ville moyenne ou un village plutôt que dans une grande ville[4]. Les conclusions du Conseil d’analyse économique dans son rapport sur la crise des Gilets-jaunes[5] vont dans ce sens. Il souligne les attentes non satisfaites de millions de Français.

Cela n’a rien d’étonnant. La métropolisation fabrique un monde hors-sol, or, le progrès est intimement lié à la qualité de la relation que nous développons avec la nature. Stephen Kellert, professeur en sciences environnementales à l’université de Yale, donne quelques perspectives fondamentales sur cette réalité : utilitaire – parce que notre survie est indissociable des ressources naturelles ; scientifique – parce que la compréhension des processus naturels est une condition indispensable à notre faculté d’adaptation ; esthétique – parce ce que la nature est une source de sérénité et d’inspiration ; humaniste – parce que la nature génère des émotions nécessaires à l’équilibre de l’Homme ; moral – parce que sans la nature, sans la responsabilité que nous éprouvons à son égard, ni la philosophie, ni les religions, ni l’harmonie du monde n’auraient prise. La nature est porteuse de sens. Elle est notre assurance-vie.

C’est la raison pour laquelle, lorsqu’on parle de décentralisation, au-delà des velléités politique, c’est d’abord de la réaction humaine aux risques de l’urbanisation qu’il s’agit.

 

Les mêmes technologies, qui engendrent les processus que j’évoquais plus haut, amorcent un mouvement inverse. Elles mettent progressivement à notre disposition – quel que soit là l’endroit où nous vivons – les informations et les services dont nous avons besoin.

 

Nous passons d’un monde concentré à un monde distribué. Nous retrouvons progressivement une liberté géographique sans que notre consommation, notre travail, notre accès à la connaissance et nos loisirs en soient pour autant bouleversés. Au contraire.

 

Deux chercheurs, Christopher H. Lim et Vincent Mack de l’université de Nanyang posent cette question de la survie des mégapoles à l’émergence des technologies numériques[6]. Ils rappellent que les megapoles sont construites sur une combinaison d’activités industrielles, commerciales, de distribution et de services aux entreprises dont la rentabilité est liée aux économies d’échelle que la concentration urbaine leur permet d’atteindre. Or, ce principe de concentration appartient à la vieille économie. Ils illustrent leur démonstration avec trois  exemples : celui des imprimantes 3-D qui remet en cause les concentrations logistiques en passant d’un modèle de masse à un modèle sur-mesure ; celui des centres commerciaux dont l’activité est rattrapée par la puissance du commerce en ligne ; celui de l’intelligence artificielle, des robots et du cloud qui permettront à terme, quel que soit l’endroit, d’obtenir plus d’informations et de conseils que ne peuvent le faire la plus grande concentration de services et de bureaux que l’on puisse imaginer.

Dans l’Identité de la France, Fernand Braudel dressait avec nostalgie l’inventaire de ce qui était disponible en 1914 dans le petit village de Champagne : on y trouvait « un menuisier, un forgeron, un bourrelier, un boulanger, un charron, un meunier, un aubergiste et deux épiciers, plus quelques marchands de passage et des vendeurs itinérants ». Tout était disponible. Et, dans le bourg le plus proche, on trouvait une banque, un bureau de poste, le guichet des perceptions, un cinéma, une gare et un hôtel pour les voyageurs. Tout ce qui était disponible hier – qui a disparu progressivement dans la seconde moitié du XXème siècle – l’est à nouveau aujourd’hui. Dans des formes nouvelles et dans des proportions quasiment illimitées : Carrefour.fr assure vos approvisionnements ; Amazon vous propose le plus grand magasin du monde; les fruits et légumes sont disponibles dans votre jardin ; des chambres sont disponibles chez vos voisins, référencées sur airbnb.com ; et, plutôt que d’aller au guichet, vous accédez à votre banque en ligne 24h/24, à votre conseiller 6 jours sur 7 sans faire la queue ; La Poste vous propose de traiter depuis chez vous vos lettres en recommandé ou vos envois de colis ; la sécurité sociale vous répond sur ameli.fr et le Trésor public sur impôts.gouv.fr. Votre assureur gère vos contrats à distance, y compris les expertises en cas de sinistre ; enfin, votre plat préféré d’un célèbre restaurant napolitain ou parisien vous sera livré à domicile. Un concept de « production-distribution » qui revisite les codes industriels.

 

Notre organisation, bâtie selon un centre et une périphérie, ne correspond plus à l’architecture en réseau qui structure le monde, ni à l’aspiration des populations. Le mouvement de redistribution est à la fois naturel et irréversible. Il permet d’entrevoir une liberté fondamentale : celle de vivre là où nous voulons vivre …

 

La décentralisation retrouve ainsi une actualité. Pour autant que nous l’abordions dans une acception globale. Selon trois directions : redéfinir un maillage territorial de référence, réinventer les boucles de financement et accroitre l’autonomie des collectivités.

Dans ce nouveau maillage, les villes moyennes vont devenir des échelles pivots entre les espaces ruraux et les métropoles. Ces dernières se réduiront à des interfaces logistiques et politiques entre nos territoires et le reste du monde. L’aménagement du territoire devra alors se construire sur un double enjeu : rapprocher les Français des villes moyennes et les villes moyennes des métropoles. La fibre optique et la 5G seront les outils d’aménagement de cette nouvelle distribution.

Les circuits de financement et d’investissements devront être relocalisés pour drainer l’épargne vers les entreprises et les infrastructures. A l’image de ce qu’ont été les bourses régionales, nos Régions devront animer des boucles de financement pour mobiliser les ressources et assurer les investissements structurants nécessaires à cette ambition. Avec une moyenne de 20 à 30 milliards de constitution d’épargne annuelle, elles sont la bonne échelle.

La confiance dans nos institutions – nécessaire à la revitalisation de notre projet politique – passera par un mouvement de subsidiarité. Deux binômes seront au cœur de cette réorganisation : le pôle commune-intercommunalité pour les politiques de proximité, et le pôle métropole-région pour le développement et l’aménagement. Une réallocation des compétences et de la fiscalité, mais aussi une politique contractuelle avec l’État permettront une réorganisation en profondeur de nos politiques publiques. Dans cette configuration, le Sénat deviendrait une Assemblée des Territoires sur le modèle du Bundesrat allemand.

 

Les crises des Gilets-jaunes et du Covid 19 – en rien comparables – révèlent néanmoins les mêmes attentes. Celle d’une vie plus équilibrée et d’un accès équitable à la modernité : avec plus de nature pour les uns et plus de services pour les autres. Or, toutes les innovations vont progressivement nous libérer de la densification urbaine. Le travail, les loisirs, la santé, l’éducation ou la consommation vont devenir accessibles, dans les meilleures conditions, là où nous aurons choisi de vivre. C’est à cette aune que l’innovation sera une véritable révolution :

 

Quand le passionné de pêche à la mouche pourra s’installer au bord des étangs de l’Allier pour vivre ses rêves sans renoncer à toutes les facilités que la ville lui offrait. Ainsi, l’innovation se transformera en progrès. La décentralisation trouvera (enfin) sa raison d’être et créera les conditions d’un développement intégral et pérenne.

 

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[1] Laudato’si, sur la sauvegarde de la maison commune – Pape François – 2015

[2] « Pour tout résoudre Cliquez ici, l’aberration du solutionnisme technologique » FYP Ed. 2014

[3] « Mettre la nature en ville risque d’accélérer les déflagrations écologiques » Jean-Christophe Fromantin et Didier Sicard – Le Monde 8 avril 2020

[4] Enquête CEVIPOF -AMF – novembre 2019

[5] Conseil d’analyse économique – Janvier 2020, note n°55  « Territoires, bien-être et politiques publiques »

[6] Can the world’s megacities survive the digital age ? – Ed. The conversation – Christopher H. Lim, Vincent Mack, Nanyang Technological University

Conférence de presse : les villes moyennes, leviers de développement économique

En présence de Xavier Bertrand, Carlos Moreno, Pascal Coste, Fabrice Le Saché, Philippe Vigier, Nathalie Sultan, Patrick Vignal, Sonia de La Provôté, Quentin Brière, Olivier Mariotte etc. au Café Joyeux – Champs-Elysées.

Dans une économie dont les signaux s’allument au rouge : baisse de 100 milliards des exportations dont il est à craindre qu’elle contribue à l’érosion de nos parts de marché ; accélération des restructurations dans tous les secteurs pour rétablir les marges des entreprises ; faible impact des perspectives de relocalisations compte-tenu de la prégnance des chaines de valeurs sur la compétitivité des entreprises et le pouvoir d’achat des Français etc.

Il est urgent de tracer quelques axes stratégiques qui partent des désidératas des Français, qui répondent à la fois aux contingences économiques, sociales et environnementales, mais également qui tirent le meilleur bénéfice de l’innovation technologique.

 

  • Une part prépondérante et croissante des Français (entre 70 et 80% selon les études d’opinion) choisiraient de vivre dans des villes moyennes ou des zones rurales s’ils en avaient la possibilité. Cette tendance est constante depuis 5 ans. Elle s’accélère avec les crises. Elle mérite d’être encouragée. Car, dans une économie dont la part de PIB issue de l’économie présentielle dépasse les 70%, cette tendance constitue un levier majeur pour la redynamisation de nos territoires. Elle relativise à court terme l’enjeu industriel dont la part de PIB dans l’économie est inférieure à 15% et amène à considérer prioritairement l’attractivité résidentielle. Il y a une décorrélation constante dans les métropoles entre le PIB/h d’une part, les revenus et l’emploi d’autre part (…) « La rupture pourrait ne pas se situer entre territoires résidentiels et territoires exportateurs mais entre territoires attractifs et répulsifs » (Residential economy and territorial compétitiveness)

 

  • Les perspectives du télétravail renforcent cette évolution. Elles participent également d’une meilleure distribution territoriale de l’économie tertiaire, jusqu’à présent très concentrée dans quelques métropoles. Ce glissement appelle cependant des efforts significatifs en matière de réseaux numériques, de création de tiers-lieux et d’infrastructures de mobilité, en particulier entre les villes moyennes et les métropoles. 60% des entreprises envisageraient d’avoir plus d’1/4 de leurs salariés en télétravail avec une moyenne de 2 jours par semaine (3/7ème de la semaine dans l’entreprise)

 

  • La nouvelle distribution géographique qui s’amorce nécessite également une meilleure visibilité de long terme sur l’aménagement du territoire afin de pouvoir investir sereinement. C’est la raison pour laquelle la sanctuarisation d’une armature de villes moyennes est essentielle. Elle permet de stabiliser la localisation d’équipements essentiels (hôpital, gare, école etc.) et ainsi de sécuriser les investisseurs privés (particuliers et entreprises), mais aussi les collectivités locales. Le réseau des 350 villes moyennes doit être la toile de fond qui concentre durablement les équipements de proximité.

 

  • Néanmoins, cette nouvelle économie résidentielle aura un impact d’autant plus fort sur le développement des territoires que ses effets multiplicateurs locaux seront encouragés ; autrement dit, si les résidents peuvent consommer les productions locales, au plus près de là où ils vivent. Il est par conséquent indispensable de développer les circuits-courts pour stimuler les effets d’entrainement de l’économie présentielle sur l’économie productive locale. Les bassins de vie constitués autour des villes moyennes sont la meilleure échelle pour développer ces boucles locales de consommation

 

  • Le développement des circuits-courts doit aussi s’entendre comme un parcours d’apprentissage des producteurs. L’industrialisation du XIXème siècle est née d’une forme d’hybridation entre des circuits-courts et les machines. La réindustrialisation passera en partie par une nouvelle hybridation entre les circuits-courts et les technologies. Ce levier est fondamental. Il appelle à ce que soient mis en place des dispositifs d’accompagnement et de formation mais aussi des structures d’appui et de financement au plus près des territoires et des producteurs.

 

  • Ces dynamiques de développement local seront d’autant plus fortes que l’attractivité culturelle sera renforcée. Il existe de très fortes corrélations entre le développement culturel d’un territoire et sa prospérité générale. Cela joue sur plusieurs paramètres : accroissement du sentiment d’appartenance et encouragement de l’investissement, développement des industries créatives, attractivité résidentielle, tourisme. Les atouts culturels d’un territoires sont souvent le socle de ses avantages compétitifs.

 

  • La mise en place d’un programme de renouveau économique autour des villes moyennes appelle par conséquent des investissements de quatre ordres : attractivité résidentielle (qualité des infrastructures numériques, installation de tiers-lieux, rénovations type « action cœur de ville » dans sa double dimension résidentielle et commerçante, campus connectée, éducation, santé etc.), attractivité culturelle, infrastructures numériques et mobilités (zones rurales > villes moyennes > métropoles). Une grande partie de ces investissements doit être pilotée localement et/ou régionalement. Selon le think tank Infrastructures France, la remise à niveau de l’ensemble des infrastructures nationales françaises couterait 50 milliards d’EUR. La dégradation de nos infrastructures a fortement contribué à la perte d’attractivité de nos territoires.

 

  • Ces investissement structurants pourraient faire l’objet d’un acte II du plan de relance structuré autour de l’attractivité des villes moyennes. Il conviendrait néanmoins d’y associer les Français dans le cadre d’une mobilisation de leur épargne. Une des pistes que nous avons proposé coniste à libérer les plans d’épargne logement en autorisant leurs détenteurs (14 millions de Français) à les utiliser pour abonder des véhicules d’investissements régionaux dédiés aux infrastructures territoriales. Cette évolution aurait un double effet : de long terme sur les investissements locaux, de court terme sur la consommation locale par l’attribution de la prime de 1525 EUR.

Mon interview dans l’Express sur les nouvelles perspectives d’aménagement du territoire

L’ambition du maire divers droite de Neuilly-sur-Seine ? Mieux équiper les villes moyennes et mieux relier celles-ci aux métropoles.

Vous avez publié en 2018 un ouvrage intitulé « Travailler là où nous voulons vivre » (1). On a le sentiment que certains Français ont suivi votre conseil pendant le confinement…

Le Covid a en effet accéléré un processus qui était déjà en cours. Mon livre partait de l’observation de deux phénomènes. Le premier est le besoin d’enracinement que chacun d’entre nous éprouve. Lorsque l’être humain a le sentiment de vivre « hors sol » dans d’immenses villes anonymes, il ressent le besoin de se rapprocher de la nature.

Le second phénomène correspond à ce que j’appelle « l’obsolescence métropolitaine », qui revêt trois dimensions. La première est environnementale : les métropoles forment les ilots de chaleur. La deuxième est sociale : paradoxalement, la trop grande densité renvoie chacun à une forme d’isolement dramatique. La troisième est économique : la création de valeur et les échanges procèdent d’abord de la diversité culturelle, or, la métropolisation a tendance à générer des économies standardisées.

Du temps de la révolution industrielle, nous étions tenus de travailler là où étaient les usines, ce qui a conduit à l’exode rural. La technologie permet aujourd’hui de redistribuer les populations en dehors des métropoles. On peut se situer à 50 kilomètres de Paris, de Lyon ou de Toulouse tout en restant connecté à ses relations professionnelles. C’est un changement majeur qui nous permet de travailler là où nous voulons vivre, d’échapper à l’impasse métropolitaine tout en réalisant nos projets de vie.

La solution n’est-elle plutôt de réintroduire la nature en ville ?

Prétendre introduire la nature en ville est un oxymore !  La solution est inverse : elle consiste à permettre aux Français de vivre à la campagne ou dans des villes moyennes. D’abord, cela correspond aux souhaits de la grande majorité d’entre eux, et c’est désormais possible. Mieux : cela correspond à l’intérêt général car les villes moyennes structurent équitablement notre territoire.

Comment parvenir à cet objectif ?

Il est impératif de les doter d’une qualité de services équivalentes aux grandes agglomérations ce qui, reconnaissons-le, revient à faire l’inverse des politiques suivies ces dernières années, où l’on n’a cessé de fermer les tribunaux, les maternités et les trésoreries. Pour ma part, je propose d’organiser la France autour d’une armature de 350 villes moyennes et de 8 à 10 hubs métropolitains, en suivant deux règles simples : assurer tous les Français d’être à moins d’un quart d’heure d’une ville moyenne et toutes les villes moyennes à moins d’une heure et demie d’une métropole connectée au monde.

Le problème est qu’il n’y a pas de métropole au centre de la France !

Vous avez raison. C’est pourquoi il est impératif d’en constituer une à Clermont-Ferrand, en musclant son aéroport et son université, par exemple. Dans le même temps, il faut améliorer ses liaisons routières et ferroviaires avec les villes moyennes qui l’environnent : Guéret, Brive, Le Puy-en-Velay, Vichy, Montluçon, etc. De même qu’il faut améliorer toutes les liaisons entre les villes moyennes situées autour de Toulouse, Bordeaux, Nantes, Lyon, Marseille, etc.

 

Mais cela risque de coûter très cher…

Cela s’appelle l’aménagement du territoire et, croyez-moi, cela coûtera moins cher que de lutter contre le trafic de drogue dans les cités, perdre des heures dans des transports en commun, respirer un air pollué et se sentir perdu dans une agglomération où l’on ne connaît même pas ses voisins.

Par ailleurs, un tel signal aurait des effets de levier sur l’investissement privé. Car que se passe-t-il quand, dans une ville, des menaces pèsent sur l’avenir de l’hôpital, de la gare, du tribunal, du lycée ? Les entreprises renoncent à y lancer des projets et il en va de même pour les particuliers. J’ai discuté avec un gilet jaune sur un rond-point de Nogent-le-Rotrou. Il gagnait 1700 euros par mois, son épouse également. Il m’a expliqué que leurs revenus étaient suffisants pour acheter sur place la maison de leurs rêves, mais qu’ils ne le feraient pas car ils redoutaient qu’elle ne perde 15% de sa valeur chaque année. Si l’Etat affichait une réelle priorité en faveur des villes moyennes, l’investissement privé accompagnerait le mouvement.

Ce faisant, n’allez-vous pas affaiblir les métropoles dont les villes moyennes ont besoin ?

Une métropole se caractérise davantage par ses fonctions et ses interfaces avec le monde que par sa démographie. Les centres de décision, les universités ou les grands aéroports façonnent ces nouveaux hubs internationaux. Le grand Paris restera une métropole, pour autant qu’il soit au service des territoires qui l’entourent et assure ses fonctions de centralité.

Jean Castex est élu de Prades, dans les Pyrénées-Orientales. Son profil vous semble-t-il propice pour mener une telle politique ?

Sur le papier, oui. Encore faudrait-il qu’Emmanuel Macron change de perspective politique. J’en doute. Le modèle qui semble toujours inspirer le président est celui de la start-up nation, pour reprendre son expression. Il voit la mondialisation comme une vaste compétition entre des pays qui font tous la même chose et dans laquelle la France tirera son épingle du jeu si elle investit davantage que les autres dans quelques secteurs d’innovation. C’est une vision centrée sur l’uniformisation, qui menace directement la diversité de notre pays. Or, celle-ci est notre principal atout car elle est à la fois le socle de nos avantages compétitifs (les touristes viennent à Paris car cette ville ne ressemble à aucune autre) et un élément de fierté pour des Français. L’autre problème du président de la République réside dans une approche des technologies considérées comme une fin plutôt qu’un moyen. Or, leur finalité est de permettre aux Français de vivre là où ils le souhaitent, d’améliorer leur qualité de vie et de faire prospérer nos territoires. Il défend une France concentrée, je propose une France distribuée. Cette différence d’approche sera un enjeu central de l’échéance de 2022.

Recueilli par Michel Feltin-Palas

  • Travailler là où nous voulons vivre, Vers une géographie du progrès, Éditions François Bourin, 2018.

Ma tribune dans Marianne : le renouveau économique est l’ambition culturelle vont de pair

« Il faut avoir en vue, dans toute innovation susceptible de répercussions sociales, un arrangement permettant aux êtres humains de reprendre des racines ». Cette approche de Simone Weil dans l’Enracinement[1]dénonce les risques d’indifférenciation liés au nivellement métropolitain. Le développement des cultures et la prospérité de nos territoires sont les remparts contre ce risque de standardisation. Cet enracinement n’est pas assimilable à un repli sur soi, il s’intègre dans un processus d’échanges consubstantiel d’une mondialisation qui donne à chacun sa chance.

Nos cultures sont le socle d’une prospérité durable. Dans un monde global, la priorité est de redynamiser ce qui participe de nos avantages comparatifs. Faute de quoi nous observerons l’érosion de nos singularités et la perte de nos parts de marché. L’agroalimentaire, le tourisme, les transports, la santé ou le luxe sont autant de secteurs enracinés. Ils nous ont positionné au top de l’économie mondiale ; mais progressivement la globalisation nous exclut du podium. Principalement à cause de nos difficultés à maintenir une « compétitivité hors prix » au niveau de ce que notre culture nous permet d’atteindre. La dégradation progressive de notre balance commerciale témoigne de ce renoncement territorial.

Cette reconquête passe par un effort sans précédents de notre politique culturelle. Les monuments, les fêtes, les savoir-faire et toutes les filières économiques, enracinées dans notre héritage, constituent notre capital. Leur valeur immatérielle s’est façonnée  dans le terreau de l’histoire et de la géographie : Les performances de nos filières agroalimentaires doivent leur rayonnement à notre gastronomie ; notre tourisme est lié à notre patrimoine ; le rayonnement mondial du secteur du luxe s’inscrit dans notre artisanat d’art ; la vitalité des industries créatives trouve son origine dans nos formations dont la Renaissance a été un moment d’accélération ; les filières automobile ou ferroviaires ont progressé grâce à la diversité et à la complexité des territoires. On pourrait continuer la liste et vanter tout ce que notre géographie a suscité comme innovation ; ce que notre humanisme a généré en termes d’inventions et de progrès en matière de santé ; ou ce que nos 36.000 communes ont permis d’imaginer en termes d’architecture et d’ouvrages d’art. Il faut comprendre que notre développement s’est forgé sur un socle de valeurs, d’atouts et de handicaps auquel nous avons répondu avec ingéniosité et imagination. Aussi, la France, par sa géographie et son histoire, nous appelle à conserver cette exigence. Si demain nous désertons nos territoires, alors nous neutraliserons toutes ces particularités qui ont fondé la créativité et l’audace économique de notre pays. Nous nous laisserons diluer dans une compétition métropolitaine, globale et indifférenciée.

Une des principales orientations des politiques publiques doit s’attacher à revitaliser nos atouts par une ambition renouvelée de l’action culturelle dans tous nos territoires, mais aussi au cœur des apprentissages et aux côtés des entreprises. Les villes moyennes, par leur maillage, leur diversité et leurs échelles offrent cette prise à une économie renouvelée. Les technologies aussi fournissent des leviers nouveaux au service d’une réitération de l’économie.

 

Jean-Christophe Fromantin, avec 150 élus et personnalités, a lancé un mouvement de mobilisation en faveur des villes moyennes : www.villesmoyennes.org

[1] L’enracinement, prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain – Simone Weil – Editions Gallimard 1949

« Le Liban est plus qu’un pays, c’est un message »

« Le Liban, c’est plus qu’un pays, c’est un message » disait le Pape Jean-Paul II en 1989. Il nous appartient d’envoyer au Liban ce message d’amitiés et de solidarité dont il a tant besoin. Et de rappeler combien nous espérons qu’il perpétue le message de liberté et de pluralisme dont le Pape rappelait combien il était important pour le reste du monde. Je forme le voeux que ce terrible accident soit pour la communauté internationale et le Liban, une occasion – au delà des urgences et de la compassion – de réaffirmer des liens fraternels. Je forme le voeux que le Liban soit à l’image des cèdres de la vallée de la Qadisha, dont la renaissance témoigne de la volonté du Liban de ré-enraciner sa culture dans une terre dont l’histoire a démontré la résilience et l’espérance

La ville de Neuilly soutient l’association « Amitiés Neuilly Liban » qui lance une souscription au profit de la Croix-Rouge libanaise

https://www.helloasso.com/associations/amities-neuilly-liban/formulaires/1

Ma tribune avec Jean-Dominique Senard dans Les Echos : « Aucune culture n’est fongible dans la mondialisation »

La crise que nous traversons provoque un questionnement profond sur la mondialisation. Qui ne doute pas ? De ses effets, de ses dérives ou de ses risques. Aux quatre coins du monde, s’ouvre le procès du monde globalisé. Les chefs d’accusation se multiplient : de la paupérisation relative des classes moyennes du monde occidental à l’explosion des flux migratoires, du réchauffement climatique à la financiarisation de l’économie ou plus récemment la pandémie mondiale avec son terrible bilan humain. Les tensions politiques et géopolitiques s’en nourrissent. Les crises identitaires abondent les populismes, les nationalismes et autres relents autoritaristes. Les États se réarment avec des mesures protectionnistes. Les oppositions gagnent du terrain partout dans le monde. Le dessein multilatéraliste peine à défendre ses principes régulateurs. Malgré l’émergence d’une classe moyenne, estimée aujourd’hui à plus de trois milliards d’individus, – devenue pourtant le moteur de la croissance – ; bien que l’accès aux soins et à l’éducation caractérise l’émergence d’une économie nouvelle. L’accusateur est en passe de gagner une manche. Structurellement. Laissant les opinions se convaincre d’une mondialisation inégalitaire, aux formes asymétriques, aux effets délétères sur l’avenir du monde.

 

A certains égards, les accusations sont fondées. Pour autant, le monde durable auquel chacun aspire n’a pas d’autres issues que de s’incarner dans un système économique à la fois global et équitable. Certes, l’accélération des échanges, comme les disruptions technologiques, méritent d’être corrigées par des règles communes. Mais le bilan ne justifie pas la mise au pilori de quelques décennies d’expansion économique. Il appelle en revanche une réflexion profonde sur nos valeurs centrales. Quelques critères stabilisateurs, animés par des principes universels d’équilibres social et environnemental, permettraient de poser les bases d’un capitalisme responsable. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Paradoxalement ; car notre développement se fonde en grande partie sur l’interdépendance des économies, sur la diversité des talents et sur la complémentarité de nos atouts.

Aussi, progressivement – fort de la défiance qui s’enkyste sur chaque continent – un système d’isolats s’installe. Il prend la forme d’un archipel. Les USA et la Chine en sont les acteurs majeurs. Les autres subissent les injonctions hégémoniques ou financières d’économies débridées. Les opinions interpellent les dirigeants sur leur capacité à construire des digues. Ils pointent l’ennemi : la mondialisation et son cortège d’excès. Comme un fait acquis, presque inéluctable, qu’il faut dorénavant intégrer comme un risque majeur. Dont acte.

 

Cependant, chaque crise appelle un travail d’introspection. Nos forces et nos faiblesses sont interrogées à l’aune de ce que nous ressentons, de ce que nous vivons. C’est vrai pour une famille, pour une entreprise comme pour une nation. Pour l’Europe aussi. L’exercice est souvent salutaire. Il est nécessaire. Il l’est, à condition de le réaliser en cohérence avec les valeurs et les cultures qui fondent notre existence. L’Asie, les États-Unis, l’Afrique ou l’Europe ne procèdent pas d’une même histoire, ni des mêmes enjeux. Aucune région du monde n’est fongible dans un monde aseptisé. Aucune économie n’a d’avenir dans un mouvement d’uniformisation. Romano Guardini, à propos de la technique mettait en garde sur les risques de standardisation dont la finalité « n’est ni l’utilité, ni le bien-être mais la domination extrême ». Sans doute faut-il voir dans ce « monde archipel » un moment clé. Celui grâce auquel – dans un cycle inévitable de mondialisation – nous réinterrogeons notre « raison d’être » mais aussi nos singularités et nos fragilités. Sans renoncer à l’altérité qui fonde le principe d’enrichissement mutuel. Sans crainte. Sans naïveté non plus.

Le défi est ambitieux. Il consiste à s’extraire du court terme et calmer la tempête pour déterminer nos propres modalités d’insertion dans le monde global. C’est à cette aune qu’il nous appartient d’arrêter des critères. Avec cette double culture, profondément ancrée, de respect de l’être humain et de conscience d’un bien commun universel. Fort des leviers du capitalisme, comme substrat nécessaire à l’investissement et à l’innovation ; fort d’un principe de responsabilité, pour assurer la pérennité des ressources, la sécurité de notre économie et la sérénité des générations à venir. Cela pourrait passer par trois vecteurs : la taxe carbone aux frontières comme mécanisme régulateur, garant des exigences sociales et environnementales ; la maitrise des dépenses publiques pour assurer un niveau de compétitivité en phase avec les contingences d’une économie concurrentielle ; un marché financier animé des mêmes principes de responsabilité pour redonner à l’épargne un sens, en ligne avec les objectifs de protection et d’anticipation qui justifient sa formation.

 

La mondialisation est une réalité en forte évolution. Probablement irréversible. Il nous appartient d’en faire une espérance. Elle ne le sera qu’à condition qu’il n’y ait plus de doutes, de la part d’aucune nation, sur le respect des valeurs qui fondent leur raison d’être et façonnent notre avenir. Le monde traverse une crise dont la croissance est l’une des causes et le développement la promesse. Enracinons cette promesse dans le terreau de nos cultures. C’est ainsi que l’on restaurera la confiance.

Les villes moyennes sont la nouvelle armature territoriale de la France

Ils ont fait leur choix. Résolument. Depuis quelques années, les études d’opinion et les travaux sur l’évolution des styles de vie, révèlent que les Français – à plus de 80% – espèrent plus d’espaces et de temps. Ils veulent respirer, se détendre, profiter de leur famille et des richesses du patrimoine, rapprocher leur travail des lieux où ils aspirent à vivre. D’une France concentrée, marquée depuis le XIXème siècle par l’essor industriel et la centralisation administrative, ils nous entrainent vers une France distribuée, faisant de la géographie une opportunité et de la qualité de vie un déterminant.

 

C’est une révolution. Pendant quelques années on a pensé l’hyper-concentration urbaine comme la quintessence du progrès. Et l’accélération comme gage de modernité. Jusqu’à imaginer un monde où les trois-quarts de l’humanité vivraient dans 200 villes globales aux caractéristiques identiques, à la consommation stéréotypée, optimisée par des algorithmes et des services à domicile. Cette perspective « hors-sol » s’est enrayée. Percutée par des technologies qui abolissent les distances et par des crises sans précédents. A la promesse d’un monde aplati s’est substituée l’envie d’un monde en relief donnant à chaque territoire l’opportunité de révéler ses singularités, ses atouts et sa culture.

C’est à cette aune qu’il nous appartient de redessiner l’aménagement du territoire. Avec les « villes préférées de Français » comme point de départ, le bien-être comme promesse et une économie durable comme enjeu. Les 350 villes moyennes qui structurent la France, préfectures ou sous-préfectures – appelons-les « villes d’équilibre » – sont les sous-jacents de cette ambition.

 

L’intérêt stratégique de ce maillage est précisément de former une armature régulière, solide et homogène sur l’ensemble du territoire. Elle constitue autant de points d’ancrage pour coordonner et faire converger les services auxquels les Français aspirent. Leur géographie est un gage d’équité. Beaucoup de ménages, d’entrepreneurs ou d’élus sont contrariés par le silence de l’Etat sur l’avenir d’une maternité, d’un lycée ou d’une gare. Stabiliser une armature sur la durée est par conséquent une condition essentielle. Indispensable pour restaurer la confiance, pour stimuler des initiatives locales et pour réenclencher sereinement les investissements de long terme, privés et publics, dont nos territoires ont besoin.

 

Un autre atout de ce maillage est consubstantiel de son échelle. L’équilibre à trouver, entre la taille critique qu’exige un certain niveau de service, la possibilité de se loger facilement et le lien organique avec la nature auquel aspirent nos contemporains, positionne pertinemment les villes moyennes. Travailler pour que ces villes d’équilibre bénéficient demain des mêmes avantages que ceux des grandes villes d’aujourd’hui est un défi prometteur. Cette perspective de modernité – combinant qualité de vie et qualité de service – donne à l’innovation une perspective de progrès authentique. Avec la taille humaine comme gage de stabilité sociale.

Cette armature témoigne aussi de la diversité culturelle de la France. D’un point de vue politique, comme sur le plan économique, l’adossement à des singularités culturelles a le double avantage de renforcer le sentiment d’appartenance et de fonder les avantages comparatifs des territoires. C’est essentiel si nous voulons construire une prospérité durable, différenciée et mieux distribuée.

 

Les villes d’équilibre sont celles grâce auxquelles la réconciliation s’opère entre la ruralité et les métropoles. En 1965, aux grandes heures de l’aménagement du territoire, Olivier Guichard rappelait que « la multiplication des centres de vie dans un pays doit favorablement intervenir pour supprimer les déserts » ; plus récemment l’économiste et sociologue américaine Saskia Sassen, alertait sur l’importance stratégique pour un pays de diversifier ses points de contact avec le monde. Ces approches sont au cœur des problématiques contemporaines. La dichotomie entre métropole et campagne, entre hyper-concentration et désertification est une impasse. Surtout dans une France dont la Constitution rappelle le principe d’indivisibilité, dont la stabilité sociale est conditionnée à la résorption des fractures territoriales et dont la prospérité est liée aux performances des échanges internationaux. Les tensions qui naissent des asymétries territoriales, comme les perspectives économiques, appellent une redistribution autour des « villes d’équilibre ». C’est un enjeu d’aménagement et une complémentarité vertueuse entre trois réalités : une ruralité au sein de laquelle les Français puisent leurs racines et dont les atouts participent d’une économie d’avenir ; des villes moyennes – « villes préférées des Français » – dont l’armature et l’attractivité conditionnent les politiques de proximité ; des métropoles, qui sont autant de référentiels politiques, administratifs, académiques ou diplomatiques, que des interfaces critiques pour interagir avec le reste du monde.

 

Néanmoins, cette complémentarité serait purement théorique sans des systèmes de connexions stratégiques, quasi systématiques, aux caractéristiques précises : mettre chaque zone rurale à moins de 20’ d’une ville moyenne ; positionner chaque ville moyenne à moins de 1h30 d’une métropole régionale ; mieux connecter ces métropoles avec le monde ; distribuer la fibre optique sur tout le territoire ; utiliser prioritairement la 5g pour déployer des services publics à forte valeur ajoutée dans les villes d’équilibre, en particulier en matière de santé ou d’éducation ; reconstruire l’hinterland de nos grands ports maritimes pour ne laisser aucun territoire dans l’angle mort des échanges internationaux. Les innovations en matière de mobilités, d’échanges de données, de solutions logistiques ou d’interactions sont autant de ressources à notre disposition pour valoriser la diversité des talents, des territoires et des atouts qui caractérisent la France.

 

L’aménagement du territoire est tombé en quasi-désuétude après les actes forts et ambitieux posés dans les années 60. Ils ont ouvert plusieurs décennies de développement, d’emploi et de rayonnement. Aujourd’hui, les aspirations des Français conjuguées aux leviers de l’innovation pourraient à nouveau faire de nos territoires la pierre angulaire d’une relance et d’un projet de société. Avec l’équilibre comme principe, les villes moyennes comme pivots et la confiance comme valeur.

Jean-Christophe Fromantin et 40 élus et personnalités

Figarovox – 28 juillet 2020

Faire des villes moyennes la nouvelle armature territoriale de la France

 

L’enjeu stratégique des villes moyennes …

Les villes moyennes sont au cœur du processus de relance et de modernisation. Il n’y aura pas de décentralisation efficace sans armature solide, pérenne et homogène. Les villes moyennes, ou villes d’équilibre, portent cette ambition, structurellement.

Elles sont à la fois le 1erer choix des Français pour réaliser leurs projets de vie et renforcer le lien organique avec la nature ; elles jalonnent toute la France et permettent ainsi de déployer équitablement les politiques publiques ; elles sont chacune singulières par leurs histoires, leurs cultures et par les avantages compétitifs que cela leur procure ; elles irriguent les zones rurales et constituent des remparts contre la désertification ; elles représentent autant de problématiques concrètes à résoudre que d’axes d’innovation à explorer ; elles répondent concrètement aux enseignements tirés des crises récentes …

Elles sont en cela le point de départ d’une perspective moderne d’aménagement du territoire et de relance économique autant qu’une promesse de qualité de vie.

 

Synthèse des 10 propositions et orientations :

 

  1. Stabiliser l’armature culturelle, économique et sociale de la France autour de 300 villes moyennes + faire des Régions-métropoles, le référentiel des politiques d’aménagement, de développement et de connexion avec le monde
  2. Mettre chaque zone rurale à moins de 20’ d’une ville moyenne + chaque ville moyenne à moins de 1h30 d’une métropole régionale – Sanctuariser les lignes TET (Trains d’équilibre du territoire) pour assurer les 300 liaisons villes moyennes – métropoles (10 métropoles-régions x 30 villes moyennes) – Développer les mobilités douces et les navettes autonomes entre les zones rurales et les villes moyennes
  3. Assurer une lisibilité des grandes politiques publiques et encourager les investissements privés par une approche isochrone et pérenne, en faisant des villes moyennes des hubs de services publics dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la formation professionnelle, de l’emploi, de la justice, de la culture et de la dépendance – dans le cadre de contractualisations avec la Région et/ou l’État et/ou les Départements – Passer d’un accès aux services publics et privés en « mode concentré » vers un accès en « mode distribué » en tirant partie de l’évolution des systèmes en réseau et des leviers technologiques – Exemple : repositionner un hôpital de proximité (y compris une maternité) dans chaque ville moyenne, le relier en amont directement à un Centre hospitalo-universitaire, et en aval à un réseau de cabines de consultation dans les pharmacies des zones rurales
  4. Développer l’expérimentation énergétique et l’innovation écologique dans les villes moyennes dans le cadre de la future loi sur la différenciation et/ou des Contrat de développement écologique
  5. Ouvrir les écoles sur la nature en développant un concept « d’écoles d’éveil » et promouvoir un label dans les villes moyennes autour de leurs propres atouts patrimoniaux (campagne, mer, montagne, monuments historiques, savoir-faire créatifs) – Développer et enrichir le programme « Campus connecté » pour permettre aux villes moyennes d’offrir un premier niveau d’études supérieures avec le plus large spectre de propositions
  6. Développer des bases logistiques autour des villes moyennes qui soient à la fois des espaces de distribution accessibles aux commerces de proximité + des zones directement reliées à l’hinterland des grands ports maritimes français
  7. Renforcer les tiers-lieux (coworking) en développant leurs équipements technologiques aux derniers standards et en les adossant à des lieux différenciant, à forte connotation culturelle
  8. Accélérer la diffusion de la fibre optique sur l’ensemble du territoire et développer les « verticales » 5G dans les villes moyennes pour déployer des services publics à forte valeur ajoutée (santé, éducation, formation) et permettre aux entreprises d’y accéder
  9. Créer de puissants leviers de financement en circuits-courts par l’épargne de proximité en ouvrant un programme « d’investissements stratégiques pour les villes moyennes », via : la création de foncières régionales + des véhicules obligataires + la libéralisation de l’épargne-logement ; stimuler les effets multiplicateurs par des dispositifs vers les particuliers, les communes et les entreprises – Rééquilibrer les dotations financières de l’Etat (la DGF) en intégrant dans les critères une notion d’espace et de territoire pour favoriser les opérations d’aménagement et les projets d’équipement
  10. Lancer un dispositif d’ingénierie culturelle accessible par les villes moyennes afin de renforcer leurs singularités patrimoniales, leurs avantages compétitifs et les effets d’entrainement sur les activités touristiques, économiques et de loisirs.

Cette contribution est co-rédigée par un panel d’élus de tous bords, représentants différents types de collectivités, des experts et des entrepreneurs engagés dans les problématiques d’aménagement du territoire : Yves d’Amécourt, Conseiller régional de Nouvelle Aquitaine, porte-parole du mouvement pour la ruralité, Gil Avérous, Maire de Châteauroux, Jérôme Baloge, Maire de Niort, Xavier Bertrand, Président de la Région Hauts-de-France, Jean-Pierre Blouet, vice-président du Conseil départemental de l’Orne, François Bonneau, Président du Conseil départemental de la Charente, Xavier Breton, Député de l’Ain, Conseiller régional Auvergne-Rhône-Alpes, Quentin Brière, Maire de Saint-Dizier, Président de la Communauté d’agglomération Saint-Dizier, Der et Blaise, Jean-Yves Carillet, Directeur général du Crédit agricole d’Ille-et-Vilaine et Président Action-Logement Bretagne, Luc Carvounas, Maire d’Alfortville, Vice-président de la Métropole du Grand Paris, Caroline Cayeux, Maire de Beauvais, Présidente de Villes de France, Alain Chrétien, Maire de Vesoul, Pascal Coste, Président du Conseil départemental de la Corrèze, Jean-François Debat, Maire de Bourg-en-Bresse, Jean-Paul Delevoye, ancien ministre, Jean Dionis du Séjour, maire d’Agen, Gilles Dufeigneux, Conseiller départemental de Vannes, Président du SDIS 56,  François Durovray, Président du Conseil départemental de l’Essonne, Alexandra Fourcade, médecin de santé publique, Conseillère départementale des Hauts-de-Seine, Jean-Christophe Fromantin, Maire de Neuilly-sur-Seine, Conseiller métropolitain du Grand-Paris, Olivier Gacquerre, Maire de Béthune, Jean-Michel Genestier, Maire du Raincy, vice-président Grand Paris-Grand Est, Alexandre Jardin, écrivain, Frédérique Macarez, Maire de Saint-Quentin, Olivier Mariotte, Directeur Général Nile-Consulting (Santé), Carlos Moreno, Professeur d’université, Directeur scientifique de la Chaire Entrepreneuriat, Territoires et Innovation -IAE Paris, Panthéon Sorbonne, Fabrice Le Saché, entrepreneur, Fréderic Masquelier Maire de Saint-Raphaël, Président de la Communauté d’agglomération Var-Estérel-mer, Maunoir de Massol,entrepreneur culturel, Christine Roimier, vice-présidente du Conseil départementale de l’Orne, Nathalie Sultan, Ministère de la Culture en charge du Pass-Culture, Benoît Ranini, Président TNP Consultants (accompagnement opérationnel des grandes entreprises françaises), Bruno Retailleau, Sénateur de la Vendée, Pascal Tebibel, vice-président Orléans-métropole, Loïc Tribot La Spiere, Délégué général du Centre d’Etudes et de Prospectives Stratégiques (CEPS), André Vallini, Sénateur de l’Isère, ancien ministre, Philippe Vigier, Député de l’Eure-et-Loir, Président du Groupe Libertés et Territoires, Patrick Vignal, Député de l’Hérault, Président de l’association des élus centre-ville en mouvement.

Cette contribution est ouverte aux élus qui le souhaitent

Dossier de presse

La crise légitime de la police révèle une double faille de l’autorité et de l’efficacité

Les difficultés et les tensions que vivent les forces de l’ordre interrogent d’abord – et avant tout – notre action politique. Plutôt que de s’emporter dans un recadrage de circonstance de la police et de la gendarmerie, ne faut-il pas convoquer le contexte au sein duquel elles évoluent ? C’est indispensable pour comprendre leurs difficultés, et, le cas échéant, mieux sérier les responsabilités. Car, en matière de sécurité, l’action de la police n’est que le maillon d’une chaine complexe. Les crises, les conflits et les tensions naissent le plus souvent des dysfonctionnements de notre modèle. Elles prospèrent aussi longtemps que des réponses politiques ne sont pas apportées aux problèmes qui surgissent. Jusqu’au doute. Jusqu’à la crise de confiance. Parfois jusqu’au conflit.

Trois éléments doivent être pris en compte dans l’évaluation de l’action des forces de l’ordre.

 

Le premier porte sur le climat général au sein duquel elles évoluent : la confiance envers les institutions, l’autorité de l’Etat, l’exemplarité des responsables politiques ou la mise en perspective d’un projet de société qui permette à chacun de se projeter positivement dans l’avenir, participent directement des tensions ou de l’apaisement. Ce climat – dont le « politique » est responsable – impacte l’action des forces de l’ordre. Les angoisses ou les doutes des Français, le sentiment d’injustice de ceux qui sont rattrapés par les crises ou l’iniquité territoriale sont autant de ressentis dont la dégradation du climat social est le reflet.

Les sentiments de défiance, de délaissement ou de déclassement offrent un substrat fécond aux incivilités autant qu’à la violence.

De nombreuses études valident cette corrélation. Or, la confiance s’incarne dans le respect des lois. Depuis plusieurs mois la confiance est à son niveau le plus bas. L’actualité en est le révélateur.

 

Le deuxième élément touche à l’efficacité des politiques publiques menées en amont ou en aval des missions de la police. Leur efficacité détermine le niveau d’exposition des forces de sécurité face aux attentes des populations.

Plus les politiques sont efficaces, plus le dialogue prospère, moins les forces de l’ordre sont sollicitées. Quand les réponses politiques tardent à arriver, les crises collatérales surgissent et la police doit compenser.

Depuis plusieurs années, la faiblesse des politiques publiques et les inerties de l’Administration participent de ces tensions. En amont de l’action des forces de l’ordre, on observe l’échec des politiques sur l’emploi, le logement, la santé, l’immigration ou l’aménagement du territoire ; en aval, on constate les failles de la réponse pénale, la sédimentation d’une économie souterraine, le manque de moyens de la justice ou la saturation des prisons. Le malaise de la police est naturellement proportionné à l’efficacité de l’action publique. La réponse est d’abord politique. Elle manque.

 

Le troisième élément tient aux moyens mis à leur disposition. Les sous-effectifs, les carences de la formation, le manque d’équipements, le recours aux heures supplémentaires – dont le paiement est souvent reporté aux calendes grecques -, rendent de plus en plus difficile l’exercice des missions des forces de l’ordre. Si la crise des Gilets-jaunes ou celle liée à la réforme des retraites, ont entrainé des dispositions spécifiques pour la police, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit à chaque fois de mesures prises dans la précipitation dont il est à craindre que leur pérennité ne résistera pas à l’usure du temps ou à d’autres urgences.

Il n’est pas sain que les crises à répétition déterminent les moyens des forces de l’ordre.

 

Dans ce contexte, où la police est prise en étau entre les crises sociales et l’absence de moyens ; quand elle sert d’amortisseur entre le politique et la rue ; quand elle devient un défouloir pour ceux que l’action politique tarde à traiter ; quand la violence est légitimée par des réponses de circonstances ou quand l’émotion s’invite dans l’Etat de droit … Il n’est pas étonnant que la disparition de ce qui reste aux forces de l’ordre – la reconnaissance et la confiance de ceux pour qui elles travaillent – la mette en colère. Légitimement.

 

Les fragilités de l’action politique légitiment l’autoritarisme et portent en germe un risque pour la démocratie

Dans ce contexte, le risque majeur est que la police soit entrainée dans la spirale de défiance qui touche l’action politique. Car sa légitimité est liée à la solidité de nos institutions et, par conséquence, à la sérénité de notre démocratie. Dans son baromètre de la confiance (note #1 – mars 2020), le centre d’étude de Sciences Po pointait la montée de l’autoritarisme politique dans toutes les strates de la société comme réponse à la perte d’efficacité de l’action publique. Révélant ainsi une tendance à haut risque qui mérite notre mobilisation : celle d’un affaiblissement durable de notre démocratie.

 

La France a besoin de notre épargne, plus que nos impôts

La France va connaitre une récession parmi les plus fortes au monde (source OCDE). Au delà des conséquences sociales que cela va entrainer , il est à craindre que l’écart entre la France et ses compétiteurs va s’accroitre. La spirale nous guette d’un enchainement à haut risque : hausse des dépenses publiques, accroissement des prélèvements obligatoires et de la fiscalité, perte de compétitivité des entreprises, difficultés accrues de notre économie, tensions sociales, chômage …. Ce risque est d’autant plus significatif que nos fondamentaux économiques d’avant-la-crise étaient déjà mal en point.

La dette que va contracter la France suite à la pandémie pourrait vite devenir contreproductive si elle ne participe pas d’un projet de développement de long terme.

Nous ne sortirons de cette affolante spirale qu’à trois conditions : 1) la mise en place d’un calendrier de réformes structurelles en capacité de réduire significativement et durablement le poids de la dépense publique et ses impacts sur la fiscalité et les charges; 2) le lancement d’un plan d’investissements publics d’au moins 80 milliards – pour l’essentiel régionalisé – visant à redynamiser nos territoires et nos avantages comparatifs et à permettre aux Français de réaliser leurs projets de vie : requalification des villes moyennes, de leurs équipements et de leur patrimoine, modernisation des mobilités selon un maillage préétabli, accélération du déploiement du très haut débit, transition énergétique; 3) l’organisation d’un système politique plus flexible, mieux ajusté aux enjeux territoriaux, ouvrant une nouvelle vague de décentralisation et une perspective moderne d’aménagement du territoire.

Cet enjeu de redynamisation repose sur une double exigence, de vision et de confiance. Car seule, la mise en perspective d’une politique globale dans le cadre d’un projet de société sera de nature à réengager la confiance et l’adhésion des Français. Nos initiatives, nos investissements, notre mobilisation dans ce qui participera au redressement du pays dépendent du cap qui sera proposé. La philosophe Simone Weil, dans l’Enracinement – au moment où il fallait envisager l’après-guerre – rappelait très justement : « De remède il n’y en a qu’un. Donner aux Français quelque chose à aimer. Et leur donner d’abord à aimer la France. Concevoir la réalité correspondant au nom de la France de telle manière que telle qu’elle est, dans sa vérité, elle puisse être aimée avec toute l’âme ».

Depuis plusieurs années, les Français expriment leur attachement à la France et à son patrimoine, ils manifestent leurs attentes sur les projets de vie auxquels ils aspirent; par l’importance de leur épargne, ils portent un potentiel de contribution très important, indispensable aux investissements nécessaires au redressement de leurs régions et de la France. C’est avec eux qu’il nous appartient de créer les conditions pour faire de nos atouts, de nos ressources et de nos talents les ferments d’un projet de développement. Ce ne sont pas les hausses d’impôts et de charges dont nous avons besoin – dont le risque est qu’ils disparaissent dans les poches percées d’un Etat centralisé et piètre gestionnaire – mais d’investissements d’avenir, à fort effet multiplicateur, portés par l’épargne des Français dans le cadre d’emprunts obligataires, fléchés par les collectivités régionales et locales pour réaménager les territoires, et garantis par l’Etat. C’est de cette manière que nous engagerons les Français vers une nouvelle perspective d’espérance.